" L’obsession des économies a assommé les territoires ruraux en raréfiant les services publics "

, par  DMigneau , popularité : 0%

" L’obsession des économies a assommé les territoires ruraux en raréfiant les services publics "

Pour que cesse l’ " hémorragie " de services publics en zone rurale, les parlementaires proposent de " figer l’emploi public sur ces territoires ". - Philippe Roy / Aurimages

Un rapport parlementaire pointe ce jeudi 10 octobre la responsabilité des différentes réformes de l’action publique dans la déshérence des territoires ruraux. Jean-Paul Dufrègne, son co-auteur, propose de construire un " projet de société " centré sur nos campagnes.

Plus que jamais abandonnée, la « ruralité » a besoin d’actes concrets.

Lancée en janvier 2018, la mission parlementaire " d’évaluation à l’accès aux services publics dans les territoires ruraux " a rendu ce jeudi 10 octobre ses conclusions.

Aux manettes, les deux rapporteurs - Jean-Paul Dufrègne, député communiste de l’Allier, et Jean-Paul Mattei, député " MoDem " des Pyrénées-Atlantiques - font le dessin de territoires affaiblis par " plusieurs décennies de repli des services publics sous le signe des économies budgétaires " et par la " dématérialisation " numérique de ces services.

Pour obtenir un sursaut, les deux parlementaires misent sur le développement de l’accès aux services publics, partant d’un principe simple : " Sans population, les services publics ont vocation à disparaître et, là où les services publics ne sont pas accessibles, de nouveaux habitants ne s’installeront pas ". Jean-Paul Dufrègne confie à " Marianne " ses observations et préconisations pour donner à nouveau vie à nos campagnes.

Marianne : Vous mettez en cause, dans votre rapport, les différentes réformes successives de l’action publique, de la " Révision générale de politiques publiques " (RGPP) en 2007 à celle de " Modernisation de l’action publique " (MAP) en 2012… Que leur reprochez-vous ?

Jean-Paul Dufrègne : Elles ont assommé les territoires ruraux en raréfiant les services publics, en les rabougrissant et donc, en en fermant un certain nombre.

Mécaniquement, « l’emploi public » dans ces territoires a été affaibli. On le voit d’ailleurs très bien aujourd’hui : comparé à des territoires beaucoup plus urbanisés, le nombre d’emplois publics par rapport au nombre d’habitants y est dérisoire. Et tout cela participe à la perte d’attractivité du territoire. Entraînant, dans son sillage, la dégradation de toute « l’offre de services » et donc des conditions de vie.

Marianne : Des réformes qui ont toutes en commun une obsession pour les économies budgétaires, rappelez-vous…

Cette logique est néfaste pour nos territoires, elle a créé une véritable hémorragie. C’est cette obsession qui a engendré ce sentiment d’abandon et de relégation dont souffrent nos campagnes. Et pourtant, c’est encore cette obsession budgétaire qui dicte les politiques mises en œuvre actuellement.

Et qui en paie les conséquences ? Nos territoires !

Ce que nous proposons, c’est de figer l’emploi public sur ces territoires.

Aujourd’hui, nous voyons - par exemple - de nombreuses trésoreries être fermées et autant d’emplois être supprimés. Et pour le justifier, nos décideurs mettent - par exemple - en avant que le « prélèvement à la source » est mis en place, que la taxe d’habitation va être supprimée et qu’il y a donc moins de besoins...

Même chose pour " La Poste ", concernant la baisse des envois de courrier ou l’école, de par un effondrement démographique qui pour certains justifie les fermetures de classes.

Nous devons refuser cette logique. On ne doit pas profiter de cette occasion, de ce contexte de " simplifications " ou de " mutations ", pour supprimer des emplois publics. Il faut au contraire les redéployer là où on en a besoin.

Et les besoins sont nombreux.

Marianne : D’après une récente enquête de l’institut Ifop, quatre Français sur cinq font part de leur envie de vivre en zone rurale. La ruralité peut-elle profiter de ce désir de campagne pour renaître ?

Bien sûr, et c’est pourquoi il faut construire un projet de société autour de ces territoires. C’est d’ailleurs tout l’objet de nos travaux. Mais pour cela, il faut s’entourer de personnes qui connaissent ces problématiques. Alors, pourquoi ne pas nommer un " référent ruralité " dans chaque ministère, qui aurait pour mission de veiller à ce que chaque mesure prise entre dans le projet de revitalisation des campagnes ?

C’est l’une de nos préconisations. D’ailleurs, la « Cour des comptes » elle-même, dans un rapport daté du mois de mars, a dénoncé un manque " d’interministérialité " autour des sujets touchant à la ruralité.

Marianne : Dans votre rapport, vous êtes particulièrement critique à l’égard de la " dématérialisation " des démarches administratives. Pourquoi considérez-vous qu’il s’agisse d’une " faute originelle " ?

Le « développement du numérique » a accentué la fracture territoriale. On peut même dire qu’elle a infligé aux territoires ruraux une " double peine ". Ces dernières années, alors que ces territoires étaient dépourvus d’infrastructures publiques (centre des impôts, poste, Caf, etc.), on a voulu " dématérialiser " un certain nombre de démarches administratives et de fonctions pour l’ensemble du territoire.

Pour les habitants des villes, trouver du soutien ou un accompagnement n’est pas bien difficile. Ils peuvent, à tous les coins de rue, trouver « un agent » capable de les accompagner. Mais dans les campagnes, les gens se sont retrouvés perdus, seuls et sans repères

D’autant qu’en plus de ne pas avoir de services publics, beaucoup n’ont même pas une « connexion Internet » capable de supporter leurs démarches administratives. Souvent parce que « les opérateurs » préfèrent investir dans les zones plus densément peuplées où ils peuvent espérer un " retour sur investissement ". Rappelons que 15 % du territoire ne bénéficie toujours pas de la « 4G » et que 30 % des habitants des communes de moins de 1 000 habitants ne disposent pas d’un débit de 3 Mbits/s...

Marianne : Votre rapport contient un certain nombre de préconisations. Quelles actions précises doivent être lancées en urgence, selon vous, pour inverser la tendance ?

Une des raisons qui poussent les Français à quitter ou à ne pas rejoindre les campagnes, c’est un éloignement vis-à-vis de « l’offre de santé ». Par conséquent, il faut absolument créer des « centres de santé communaux », qui seront accompagnés et pris en charge par la « puissance publique », où les médecins seront salariés.

Aujourd’hui, les jeunes médecins souhaitent disposer d’une certaine qualité de vie. Leur proposer un statut de salarié, à temps plein ou à temps partiel, avec des horaires fixes, pourrait répondre à cette attente et donc au manque de professionnels de santé en zone rurale.

D’ailleurs, pour leur faire découvrir ces territoires qu’ils ne connaissent pas forcément, nous proposons que les étudiants en médecine aient à faire, obligatoirement, un stage en « territoire rural ».

Ensuite, il faut absolument développer l’installation des maisons " France Service ". Le gouvernement a promis la mise en place, d’ici à 2022, de 2 000 de ces maisons regroupant un " socle de services " allant de la « Caisse d’allocations familiales » à « Pôle emploi », « La Poste » et la « Caisse d’assurance maladie », sur certains cantons démunis de services publics

C’est une bonne chose mais il faut amplifier ce mouvement, afin que chaque territoire puisse profiter d’un guichet physique à moins de 20 minutes. Plutôt que ce déploiement soit mis en place " d’en haut ", il faut qu’il soit défini département par département, dans le cadre de « missions d’accessibilité au service public », en partenariat avec le préfet local et les " intercommunalités ".

Il faut aussi réellement former des agents polyvalents pour garantir un accueil physique et un accompagnement complet à cette population.

Marianne : Vous militez également pour " sortir de la logique de l’État prescripteur ". Une façon de dire que les collectivités doivent prendre elles-mêmes leur destin en main ?

Elles doivent faire leur part, oui. Il y a de nombreux atouts dans les territoires ruraux. Vous savez, je suis dans un département d’élevage, l’Allier, où l’agriculture constitue une force économique importante. Chez moi, pour " faire de la viande ", les bêtes âgées de 8 mois, plutôt que d’être engraissées dans notre département, sont engraissées en Italie.

Cela veut dire que la « valeur ajoutée » qui pourrait être tirée de la production locale n’est pas réalisée localement... Nous avons donc, localement, un travail à faire pour mettre en place les conditions d’une économie locale prospère où toutes les étapes de la production, en l’occurrence celle de viande pour mon département, soient réalisées chez nous.

Il nous faut donc, nous-mêmes, accompagner les entreprises, les créateurs, favoriser l’innovation… Il faut s’interroger et organiser les conditions qui feront que nos territoires réussiront à capter une part de l’économie de demain. Tout reste à inventer. Cela nécessite un investissement important, de la part de « l’État » comme des collectivités territoriales.

Propos recueillis par Anthony Cortes

Marianne