L’extrême droite et le Brésil : on poignarde un salopard

, par  DMigneau , popularité : 0%

L’extrême droite et le Brésil : on poignarde un salopard

Jair Bolsonaro, candidat d’extrême droite aux élections brésiliennes vient d’être poignardé. Il n’est pas mort. Jair Bolsonaro loue la dictature militaire brésilienne et a dédié son vote pour la destitution de la Présidente Dilma au policier qui l’avait torturée. Dans ce contexte terrible, je republie ce texte déjà paru ici le 20 Mai 2016. Voici le Brésil et l’Amérique Latine dont rêve Bolsonaro

Jair Bolsonaro, candidat d’extrême droite aux élections brésiliennes a été poignardé. Ses blessures sont graves, mais il n’est pas mort.

Ceci compliquera sérieusement le premier tour des élections présidentielles du pays qui auront lieu prochainement.

Si jamais elles ont lieu.

Jair Bolsonaro loue la dictature militaire brésilienne (1964-1985), il a dédié son vote pour la destitution de la Présidente Dilma Roussef au policier qui l’avait torturée.

Il a salué la récente attaque fasciste à la mitraillette sur le convoi du Président Lula da Silva qui est actuellement en prison et interdit d’être candidat à la présidence, pour laquelle il était considéré largement gagnant.

Jair Bolsonaro se déclare raciste et homophobe.

Il promet de liquider par les armes toute opposition.

Il est en tête des intentions de vote, crédité 22 %.

Dans ce contexte terrible, je republie ce texte déjà paru ici le 20 Mai 2016.

Voici le Brésil et l’Amérique Latine dont rêve Bolsonaro.

En avril 2014, je reçois un courrier de " Percurso ", la revue de référence en psychanalyse en Amérique du Sud, - j’appartiens à son « Conseil Scientifique » et j’y collabore régulièrement.

On me demandait si j’étais d’accord pour faire une " note de lecture " sur le livre " Torture : témoignages d’un crime trop humain de Maria Auxiliadora de Almeida Cunha Arantes ".

Je me suis senti très honoré.

L’auteur est psychanalyste, Conseillère du « Comité de Droits Humains  », Coordinatrice Générale du « Combat à Torture », organe qui a fait partie du « Secrétariat Spécial des Droits Humains » de la Présidence de La République du Brésil, pendant le deuxième gouvernement Lula.

J’ai su, par ailleurs, qu’ayant lu " Le psychanalyste sous la Terreur ", édité par moi, Maria Auxiliadora de Almeida Cunha Arantes serait très heureuse que j’accepte cette invitation [1].

Doublement honoré, donc.

La lecture du livre de Maria Auxiliadora de Almeida Cunha Arantes a été très éprouvante. Page après page, lentement, « cauchemardesquement », il m’a replongé dans la période où je suis resté au Brésil sous la dictature militaire, entre 1964 et 1968.

La nuit, je dormais mal ou pas de tout ; dans la journée, la nausée, l’asthénie. Puis, il a fallu écrire le commentaire, mélange de désir et d’une convocation intime, convoqué par son livre, écrire ces moments sur lesquels je n’avais jamais écrit frontalement, jamais dans les détails des pliures d’une mémoire déshonorée.

Écrire dans la douleur, douleur de cette nécessité d’écrire, l’épaisseur donnée aux mots, chaque mot dont la " vivance " est en relief dans un paysage de spectres [2].

Le texte fini, je voulais le faire lire à ma femme et à quelques amis. Mais un texte venu de l’impossible ne peut être traduit par son auteur. Alors, j’ai pensé à Maryvonne Lapouge-Pettorelli, que je ne connaissais pas personnellement, mais dont j’admire profondément l’immense travail qu’elle a réalisé pour le chef d’œuvre de la littérature brésilienne " Diadorim " (Grande sertões, veredas) de Guimarães Rosa.

L’excellence de sa traduction a été comparée, à juste titre, avec le défi de l’original, où Rosa invente une langue adéquate au territoire où vivent ses personnages. Je lui ai envoyé le texte et elle a eu la générosité d’accepter de le travailler en français. Donc, après ma femme, mes amis - et maintenant vous - peuvent le lire.

J’ai nommé l’expérience de lecture du livre de Maria Auxiliadora de Almeida Cunha Arantes, " L’inhumain fait partie de l’humain ", d’après une formulation de l’écrivain Leslie Kaplan [3] :

Maria Auxiliadora de Almeida Cunha Arantes n’accueille pas l’aigre de l’existence. Le temps ne pourrit pas le fruit, seulement il transforme la matière, la mûrit. Intime de Freud, elle sait le noyau tragique de la vie, l’amertume est distraction des agonisants.

Elle enseigne (ou se ressouvient) :

Les cicatrices de la terreur sont irrémédiablement inoubliables et la libération, comme pour Frei Tito, n’advient que par la mort [4].

La pensée doit avoir des muscles, forgés dans le courage, la force et la précision. Et dans la délicatesse, pour traiter des intimités dépecées.

La folie est chose sérieuse et légère. Ode au précaire, après l’évanouissement des rêves. Nous sommes tous des assassinés, fils d’Abel.

Le livre de Maria Auxiliadora de Almeida Cunha Arantes est un corps.

Debout.

Livre préhistorique, traces de personnes, de souvenirs, de soupirs. Avec robustesse, il met en pièces toutes les nostalgies, fait exploser les digues qui isolent le traumatisme enterré en embuscade : expulsé des antres, offusqué par cette visite nécessaire, je parcours à travers lui le paysage de mes peurs empoussiérées, impeccablement identiques et tranchantes.

Je me ressouviens : la torture a été au long de quatre années notre horizon quotidien.

Peur d’être arrêté et " prison " était le « mot valise » de toutes les horreurs. Ce qui ne m’a pas empêché de donner refuge, pendant des mois, à Sylvia de Montarroyos, " la Tatiana ", alors qu’elle s’enfuyait à Rio, après des mois de torture à Recife, ou à Eder Sader, échappé de São Paulo [5].

Mais la panique était permanente. Quand je suis arrivé en Europe, j’ai construit une fabulation - faux-fils d’une minuscule « hallucination de poche », tentative misérable pour " mettre en cage " le ranci du secret de mes effrois.

Renoncer à ce recours a été ravageur, hontes et humiliations à la douane de la folie.

Pudeur juvénile face à un " Surmoi " implacable dans la force de la pleine jeunesse ?

Nous étions indubitablement des gosses. La révolution française a été dirigée par des mômes, « Mai 68 » également.

Maria Auxiliadora de Almeida Cunha Arantes enseigne :

Le trauma est un événement psychique hétérogène au psychique, qui infecte le monde interne du sujet. Le temps ne pénètre jamais sa masse. On est loin de la " géographie du refoulement ", inutile " la prière pour l’oubli ".

Le trauma se travaille sur les marges : vivifier les déserts qui l’entourent, converser avec ce creux abyssal de l’âme, forger dans la colère les outils de l’affirmation, l’affirmation indignée, y forger aussi les outils de l’accueil constant de l’éphémère, de l’instant et de la joie sans ratures des rencontres.

Penser l’impensable, élargir le champ des possibles, sans trêve ni presse, le souffle et le geste sûrs, continûment, tant que dure la rude tache de vivre.

Remettons en mémoire : le sentiment d’infinie jubilation après les neuf heures de SHOAH, film de Claude Lanzmann sur l’extermination industrielle des Juifs pendant la seconde guerre mondiale.

L’obscénité dite, les mots et aucune image, l’horreur n’a pas d’image. Émotion indélébile des témoignages, des témoins : la mort et la vie " entre-joints ", la vigueur de cette alliance faisant dérailler le mortifère dans la caniveau putride des plaintes et du sentimentalisme geignard.

Le livre de Maria Auxiliadora de Almeida Cunha Arantes vient de cette noble lignée. Éros et Thanatos, ensemble, font des galipettes freudiennes. Le livre me confronte à mes combats non conclus, fait jaillir des excavations de l’être la meute des terreurs et tremblements, les angoisses et les insomnies, les nausées, l’odeur des draps apeurés de sueur.

Maria Auxiliadora de Almeida Cunha Arantes présente sous la forme d’un théorème la lente et précise mise en place des éléments du cauchemar perpétré par l’État Terroriste Brésilien.

* Dix-sept actes constitutionnels régulés par cent quatre actes complémentaires, ont donné une forme légale à l’arbitraire et (tenté de) légaliser la terreur :

- destruction de livres,

- délation légitimée,

- peine de mort par balles instituée,

- occultation de cadavres, entre cent cinquante à cent quatre-vingt brésiliens disparus,

- les noms " froids " (faux) qui rendent ardue la reconnaissance des morts.

* Le Président nord-américain Lyndon Johnson a approuvé et mis en œuvre, le déplacement du porte-avion " Forrestal ", de six cuirassés, sans compter un porte-hélicoptère et quatre pétroliers avec 553 barils de combustible.

* La notion " d’ennemi de l’intérieur " fonde les luttes fratricides.

* La violence et la cruauté n’ont pas été quelque chose d’accidentel, mais le socle fondateur du programme " golpist ".

* Le tortionnaire français, pendant la guerre d’Algérie, Aussarès, a été dépêché au Brésil par son gouvernement en qualité " d’instructeur de la police " et de l’armée brésilienne.

* Vadémécum du « Commando de la poursuite des communistes » : " Combien de communistes as-tu tué aujourd’hui ? "

La torture a été financée par des imprésarios qui ont couvert des frais d’équipement et qui ont suivi directement des séances de torture, comme Hennig Boilesen de la firme " Ultragás " (p.149).

Mais Maria Auxiliadora de Almeida Cunha Arantes rappelle que c’est au moment de la dictature militaire et civile en novembre 1978 qu’a eu lieu le premier congrès brésilien en faveur de « l’Amnistie des opposants au régime ». De manière extrêmement délicate, cette mention à une résistance introduit des témoignages poignants sur les cruautés perpétrées sous la torture.

Les groupes de travail du Congrès en faveur de « l’Amnistie » se sont réunis à « l’Instituto Sedes Sapientiae », grâce à sa directrice, Mère Cristina Sodré Dória. Et l’inauguration s’est déroulée au TUCA, " Théâtre da Pontifícia Universidade Católica " de São Paulo, grâce à l’autorisation du Recteur, le Professeur Nadir Gouvéa Kfouri.

Entendons : les personnes qui refusaient de vivre avec un tortionnaire à l’intérieur d’elles-mêmes [6] qui ont eu le courage de dire " non ".

On ne peut pas dire la même chose des associations psychanalytiques.

Les dictatures militaires qui sévissaient dans les années 1960-1970 en Amérique Latine ont révélé comment " l’establishment " psychanalytique juge et jauge la qualité d’un pouvoir d’après les intérêts de classe de ses membres.

Aucune association psychanalytique ne s’est opposée à l’époque aux différentes dictatures.

Bien au contraire.

Lorsque le regretté Hélio Pellegrino a fait savoir publiquement qu’un psychanalyste en formation de sa Société, Amilcar Lobo, travaillait comme médecin auxiliaire des tortionnaires de la police politique, il a été expulsé sur la proposition du Président Leão Cabernite qui était, du reste, le psychanalyste didacticien du tortionnaire dénoncé par Hélio.

Hélio fut exclu par ses collègues, sous prétexte qu’en faisant cette dénonciation, il salissait l’image de l’institution !

Anecdote burlesque : Hélio fut réintégré dans sa société psychanalytique, sur un jugement du « Tribunal Militaire et Suprême », institution de la dictature, au motif qu’aucune faute professionnelle de sa part n’avait été reconnue !

Je pense que cette complicité entre certains psychanalystes et les régimes de terreur renvoie à une certaine conception métapsychologique de la cure, selon laquelle aucun élément psychique n’échappe au traitement par le fantasme ; ce qui revient à dire, d’après cette conception, que le réel n’existe pas.

Cette manière de concevoir le fonctionnement du travail analytique réduit le transfert à une simple répétition des expériences libidinales de l’enfance. La conséquence est qu’on transforme, ainsi, la découverte freudienne en une clinique banale de la connaissance, où les philosophes peuvent aller chercher leur « miel rationnel ».

Je propose de concevoir que le scandale de l’inconscient réside dans l’au-delà de la répétition, du côté du transfert en tant qu’expérience inédite dans la vie du sujet.

Cette expérience constituera « l’autre » comme un semblable accueillant et donnera à la sexualité la place essentielle qui est la sienne dans l’existence.

Défini de la sorte, le terrain transférentiel peut être un outil pour mettre le trauma à distance.

Mais en refusant le scandale de l’inédit, la psychanalyse devient, alors, une technique, la cure une leçon sur les savoirs établis et qui concernent un psychisme autarcique, fermé sur lui-même, c’est-à-dire la « monade freudienne » : " l’Oedipe ", la castration, le refoulement.

Le travail de ces psychanalystes coïncide alors parfaitement avec la définition donnée par Nabokov de la psychanalyse : une méthode qui consiste dans l’application quotidienne de vieux mythes grecs sur les parties génitales d’un certain nombre de personnes.

Dit autrement, les psychanalystes deviennent les fonctionnaires d’une traduction simultanée et la santé psychique se résume à l’adaptation à la réalité dont la définition épouse l’idéologie du pouvoir politique en place.

Dans l’Amérique latine de l’époque, le pouvoir était totalitaire et assassin.

Ce moment terrible nous a enseigné une chose stupéfiante : il existe des psychanalystes chez qui la recherche sur l’inconscient ne modifie en rien la relation qu’ils ont avec la pensée, la culture, la morale ou la vérité.

Une fois la psychanalyse réduite à une technique interprétative, ils se désintéressent de prendre en compte le singulier, rejettent « l’accueil de l’inconnu », de l’étranger, du « non conforme ».

Je répète : le scandale de l’inconscient réside dans la sexualité infantile. Il se situe du côté du transfert en tant qu’expérience inédite dans la vie du sujet, et non plus dans la seule répétition des expériences de l’enfance.

Pour se prémunir contre ce scandale, on peut transformer une théorie en fétiche, justifiant, par là, son impuissance psychique, ou sa phobie, ou son imposture, ce qui signifie infliger aux patients le silence de ses inhibitions et ses peurs devant " la vie vivante ".

Revenons à l’ouvrage de Maria Auxiliadora de Almeida Cunha Arantes.

Elle décrit la généalogie des comportements cruels.

Après avoir considéré l’héritage légué par les colonisateurs portugais, la torture exercée sur les Indiens et les esclaves de couleur, ainsi que les exactions de l’époque médiévale, elle se penche sur l’époque de la dictature militaire.

En nous ayant signalé ce que l’on hésite à appeler " sa propre mésaventure " - elle a été emprisonnée avec ses deux enfants petits le 13 décembre 1968, au moment du décret " AI/5 ", décret qui légalisait la terreur - elle nous " prend par la main " et nous accompagne au seuil d’une éternité muette émietté par la lumière des boucheries, remplie de la curée des corps sans anesthésie et des gémissements insomniaques d’innocences profanées.

La torture, elle enseigne, fait taire, remplit l’âme du « silence des liens défaits », dépecés. Des Orphée et des Eurydice rendus à eux-mêmes : Gilse Maria Westin Cosenza, Alípio Raymundo Viana Freire, Rita Maria de Miranda Sipahi, Aldo Silva Arantes et Haroldo Borges Rodriguez Lima.

Les noms qu’elle écrit dans leur entièreté, figure de l’identité citoyenne reconquise, du refus que la haine soit plus forte que l’amour de la vie.

Les objets de torture ont des surnoms enfantins et ce sont des surnoms macabres : " perchoir du perroquet ", " chaise du dragon ", " couronne du Christ ", la " boîte de conserve ", la " tour des donzelles ", la " petite machine ".

La matière détournée de son usage :

- le feu pour faire mal,

- l’eau pour noyer,

- l’électricité pour les chocs,

- le métal pour les fractures.

Oui, l’inhumain fait partie de l’humain : remémoration apocalyptique de Sylvia de Montarroyos me racontant son désir que la nuit arrive amenant le policier qui l’empêchait de dormir, en lui infligeant sans arrêt l’éclat d’une lanterne dans les yeux : le policier, cette présence humaine.

Sylvinha à qui je dois tant, et les patients qui ont - eux aussi - connu ce temps où le temps n’existe pas, m’ont fait comprendre : pour " traverser la torture ", le sujet doit devenir le locataire de son propre corps. Se métamorphoser en " héros des bandes dessinées de l’enfance ", ou en ballerine du " Lac des Cygnes ", pendant qu’une acuité perceptive sans faille, alliée à l’hypermnésie, observe méticuleusement les traitements cruels appliqués à un conglomérat de peau et d’os, dont le mot qui le désigne - le corps - ne correspond plus à la chose, à l’enveloppe sensible.

Le prix de ce renoncement à son corps, création vitale et obligatoire, est la désagrégation ; la restauration du lien " corps/psychisme " exigera, après, des mesures immémoriales, une confiance totale, des prises de risques absolus, des architectures impensables, une musicalité inaudible et le livre de Maria Auxiliadora de Almeida Cunha Arantes nous renvoie à ces expériences et à d’autres innombrables audaces.

Dans le recueil des récits de ces atrocités, deux passages projettent sur le devant de la scène un aspect jamais encore pris en compte : le corps des tortionnaires.

Je pense à un gamin martyrisé par son père et qui pleurant dans sa chambre les coups et la tristesse d’être seul, avait sa souffrance amplifiée en entendant dans la salle de séjour le rire de ses parents en compagnie de leurs invités : la dissonance bestiale entre le supplice qui lui avait été infligé et la vie normale des assassins qui continuait, légère, dans la pièce à côté, convoquait l’imagination dans une situation engendrée par des déments.

Apprentissage de l’enfant qui s’interroge : comment se fait-il qu’un corps puisse se mouvoir, avoir des sensations agréables ou des chatouillements dans les oreilles, alors que le sien se noie dans la douleur ?

Cette interrogation qui associe massacre narcissique avec une inquiétante étrangeté et mélange humiliation, abattement, haine, envie et rejet, peut-elle nous aider à accéder à ce lieu maudit où des corps humains supplicient d’autres corps ?

Situations hallucinantes, dont l’inventaire des créations, des recours psychiques, est sans fin et sans fond : le gamin martyrisé avait honte pour son père de la même manière que quelqu’un soumis à la torture ressent à l’endroit du tortionnaire la honte d’être humain ce qui rend considérablement plus difficile sa réintégration ensuite dans la vie.

Miguel Angel Estrella, pianiste argentin, détenu dans la prison de Libertad - la réalité fait parfois de " l’humour noir " - répond au militaire qui lui promet de briser les dix doigts de sa main : « Je suis pianiste et la musique est ma passion. Si tu me brises les doigts je ne pourrai plus jouer du piano et je serai triste, désolé pour toi. » [7]

Premier passage :

« Immobilisé sur une chaise, toujours nu, on m’a infligé, en plus des chocs électriques, toutes sortes de coups de poing, souvent dans les oreilles (le téléphone) ; à plusieurs reprises durant cette séance, le " Marinheiro " (" le Marin ", surnom du tortionnaire) s’est assis sur une chaise en face de moi, en posant son pied, chaussé, sur mon pénis et mes testicules qu’il pressait à la façon dont on manœuvre la pédale d’accélération d’une automobile, à mesure qu’il m’interrogeait. En même temps, il retirait et remettait ses deux prothèses dentaires, en me montrant sa langue, puis il les remboîtait par succion. " [8]

Faire des grimaces est tendresse entre gamins à l’heure de la récré, stratagème d’adulte pour détourner l’attention d’un môme en train de " faire des siennes ", recours qui transforme " le plomb de l’existence " dans " la légèreté de la soie ". Mais dans cette géographie du malheur et de l’affliction, produire des grimaces c’est faire avaler dans un vomissement les années d’amusements et de plaisanteries.

C’est proclamer la vanité de toutes les illusions et de tous les espoirs, compagnons de l’enfance, c’est transformer le visage en un masque abominable et vivant, masque mouvant de contractions musculaires monstrueusement grotesques.

C’est balancer au milieu de la lutte pour garder des secrets, rester digne et résister physiquement face à l’horreur actuelle de la torture, les chimères terrifiantes déposées dans l’être par des nounous méchantes ou des mères exténuées...

Prothèses dentaires qui sortent, prothèses dentaires qui rentrent, jeu de " cache-cache " avec « le corps du géant qui mange les enfants », ou celui du démon, ou de « l’ogre friand de chair humaine », ou du « très Vieux Nègre Esclave » (preto véio) qui aime faire mal aux bébés, ou avec le corps de la sorcière qui kidnappe les nourrissons au petit matin.

Prothèses qui sortent et prothèses qui rentrent : jeu de " cache-cache " avec le corps de la mort. Tout ce tourbillon de confusion, plus quelque chose que dévoile le second passage.

Deuxième passage :

« Le plus pervers dans cette méthode de torture collective était que les tortionnaires remettent entre nos mains le pouvoir des sévices, pouvoir de vie et de mort sur nos compagnons : un chantage qui consistait à interroger l’un de nous tandis que l’autre (les autres) était (étaient) martyrisé(s).

Si celui qui était torturé mourrait, les coupables seraient les deux autres pour le fait de n’avoir pas parlé, ainsi que le répétait sans arrêt les " Guimarães " [9].

Bien que nous ayons été emmenés jusqu’à la salle des tortures le visage recouvert de tissu, nous avons été suppliciés (nus) durant cette séance sans masque ni cagoule : il ne suffisait pas que nous ressentions ce que nous subissions, il importait surtout que nous assistions de près, que nous voyions clairement ce qui était fait à nos camarades.

Après des heures sans fin, la séance fut brusquement interrompue par un " Guimarães " qui fit irruption accompagné d’un acolyte en poussant des hurlements et en demandant aux deux autres d’arrêter cela.

Après quelques minutes (qui m’ont semblé des heures), il s’est installé une situation pathétique : tous les " Guimarães " ont quitté la pièce et nous nous sommes retrouvés seuls dans la position où nous étions torturés, Misael pendu au " Perchoir du Perroquet ", tandis que Takaoka et moi restions attachés, assis, sur nos chaises, le thorax contre les dossiers et les poignets liés aux chevilles avec des cordes.

C’était dans cette position qu’un moment auparavant les " Guimarães " de service avaient creusé de profonds sillons dans mon dos avec un bâton métallique très fin et très pointu, et avaient ensuite frotté les écorchures avec une étoupe trempée dans une substance toxique quelconque ce qui déclencha un gonflement qui devait durer des semaines. Les " Guimarães " avaient maintenant disparu et nous étions là " congelés " dans nos positions précédentes.

La séance s’anima à nouveau quand on retira Misael du " Perchoir du Perroquet " (" Pau de Arara ") et qu’on le ramena dans le salon où nous avions laissé nos vêtements.

Là - nous le découvririons plus tard - il était prévu que chacun de nous fasse un témoignage. Il se trouve que l’attente s’éternisa, c’est du moins l’impression qu’elle nous donna. Puis, ce fut au tour de Takaoka d’être emmené.

Je restai donc seul dans la salle de torture, jusqu’à ce qu’entrent deux " Guimarães ".

L’un des deux, plutôt petit, la barbe épaisse mal rasée, ventre proéminent et une calvitie relativement avancée, dans un pantalon jean et une chemise en jersey bleu marine. Il paraissait dans les quarante ans et ses yeux étaient ceux d’un rongeur.

L’autre avait l’air d’un asiatique (probablement un Japonais). Bien qu’il ne fût pas très grand, il était du genre longiligne, la peau pâle et très claire, imberbe, les yeux et les cheveux noirs.

Il était vêtu de noir de la tête aux pieds, bottes en vernis, la jambe courte (des bottillons), le bout fin avec talonnettes ; pantalon de velours côtelé, chemise au col montant (olympique), et une veste courte en cuir.

Il avait l’air très jeune, dans les vingt ans maximum.

Ils me détachèrent sans bruit ou ostentation, me firent asseoir dans une position normale sur la même chaise, m’amarrèrent ensuite les poignets par derrière - et chacune des chevilles à la latérale de chaque jambe devant la chaise, de façon que je reste les jambes ouvertes avec mon pénis et mes testicules exposés.

Ils me bâillonnèrent avec un bout étroit de tissu, puis ils se postèrent devant moi.

Ils souriaient étrangement.

Le brun passa alors un bras autour des épaules de l’asiatique en le serrant contre lui tout en l’emmenant délicatement jusque là où j’étais et en le faisant toucher mon pénis. Ils s’enlaçaient, s’embrassaient, et se frottaient l’un contre l’autre avec une certaine volupté.

Je me suis mis à crier des hurlements gutturaux et à battre des jambes dans tous les sens (bien qu’elles soient attachées) jusqu’à ce qu’arrive un troisième " Guimarães " qui leur intima d’arrêter, en hurlant que la séance de torture était terminée. Il les a retiré de la salle et a détaché mon bâillon [10]. »

Ce témoignage extraordinaire révèle la dimension du plaisir libidinal qui va de pair avec la pulsion de la cruauté. Puisque la scène d’horreur a une figure du registre du plaisir, la sexualité de celui qui torture ici explose.

Les policiers et les militaires cessent d’être de simples agents de la répression, représentants de l’ennemi politique, et ils deviennent des personnes désirantes.

Et dès lors, l’éternité se transforme en infini et le temps se munit de verbes " passés " " présents " et " futurs ", l’imagination décolore le réel et le possible existe : le plaisir de l’autre.

Il ne s’agit plus seulement (sic !) de résister à l’impossible et intolérable douleur ; elle a cessé, " la douleur ", d’être seulement « ma » douleur. Elle est, aussi, désormais, l’objet du désir de l’autre, cet « autre » qui jouit de me martyriser, et je suis son partenaire sexuel. Ci-dessus est la seule et unique circonstance, dans tous les récits recueillis, où un cri est proféré.

Réfléchissant au sujet des ouvrages « Malaise dans la civilisation » et « Totem et tabou », Maria Auxiliadora de Almeida Cunha Arantes écrit :

« On peut dire que l’analyse sociale de Freud qui a débuté avec le père se termine avec l’analyse de la société désormais en plein fonctionnement. Parmi les sentiments qui traversent l’une et l’autre analyse, la culpabilité découlant de l’ambivalence face à l’explosion de l’agressivité confère à la psychanalyse un rôle politique et historique incontestable » (Page 75)

Son livre s’inscrit donc dans la suite de ce cette exigence.

« La Rencontre latino-américaine de psychanalyse », réunissant des psychanalystes argentins, brésiliens et uruguayens ayant continué à travailler pendant les dictatures militaires, que j’ai réalisée à Paris, en 1986, est également le fruit de cette rigueur.

J’avais le souci de récolter le plus rapidement possible les théories qu’ils s’étaient forgées durant cette période, avant qu’ils ne les refoulent.

« La Rencontre » bénéficia de l’appui de Madame Danielle Mitterrand dont la Fondation a financé l’événement. Nous travaillâmes pendant une semaine à la Maison de l’Amérique Latine où la Directrice, Élisabeth Burgos, avait mis à notre disposition un studio d’enregistrement où « La Rencontre » a eu lieu.

Les communications furent distribuées six mois à l’avance et les discutants étaient des psychanalystes français qui s’occupaient du fait psychotique : Piera Aulagnier, Françoise Dolto, Nathalie Zaltzmann, Monique Schneider, Pierre Delaunay, Michel Guibal, Philippe Refabert et Radmila Zigouris, ainsi que l’historien Marco Aurélio Garcia et l’anthropologue Luis Fernando Duarte.

Les invités (nous étions seulement soixante participants) étaient des psychanalystes engagés dans une réflexion sur les croisements entre la psychanalyse et la politique, ou des exilés politiques dont certains, comme Marcelo Vinãr, cités par Maria Auxiliadora de Almeida Cunha Arantes, avaient connu la terreur de la torture.

Le livre de cette « Rencontre », avec les communications et l’intégralité des débats a été publié, en 1988, sous le titre " Le psychanalyste sous la terreur " [11] et, c’est sûr, il dialogue avec celui de Maria Auxiliadora de Almeida Cunha Arantes.

Malheureusement, il n’a pas encore été publié au Brésil.

Gilou Garcia Reinoso, psychanalyste argentine, qui participa à cette « Rencontre », et qui fut, avec son mari, l’une des responsables de l’antenne de soutien aux « Mères de la Place de Mai » lesdites " Loucas " (folles) se demande s’il n’existe pas des théories qui seront davantage compatibles que d’autres avec le totalitarisme.

Elle s’interroge sur les relations entre une théorie fermée sur elle-même et la complicité des psychanalystes avec les totalitarismes. Et elle constate l’énorme développement des théories analytiques fermées sur elles-mêmes, dans l’Argentine, pendant les années de la terreur d’État.

Diego Garcia Reinoso, son mari, a fait remarquer, au cours de « la Rencontre », que dans les situations de terreur, nous nous heurtons toujours à un silence qui vient faire taire le trauma, silence intérieur, intime, inclus dans le tissu psychique.

Soutenir dans des situations pareilles l’hypothèse de l’inconscient était, évidemment un acte politique.

Soutenir « l’hypothèse de l’inconscient », c’était affirmer la possibilité de nommer ce qui doit demeurer dans le silence, exclu du verbe, soumis à l’interdiction d’être pensé.

Soutenir « l’hypothèse de l’inconscient », c’était parier sur la création de nouveaux outils pour extraire du mutisme ce qui doit - qui aurait dû - y rester enseveli.

C’était soutenir le risque de la création de formes nouvelles capables d’accueillir ce genre de trouvailles et inventions. D’où l’importance inestimable d’un livre tel que celui Maria Auxiliadora de Almeida Cunha Arantes.

Gilou Garcia Reinoso a démontré que l’emprise par la terreur vise « à tuer la mort », (" matar la muerte "), à extraire de la vie sa consistance et ses limites, consistances et limites qui nous sont données par la prise en compte de la mort, prise en compte qui fonde notre humanité, qui fait de nous des humains.

Gilou Garcia Reinoso, fait appel pour sa démonstration à l’invention macabre, mentionnée par Maria Auxiliadora de Almeida Cunha Arantes : faire disparaître des personnes et « faire disparaître la disparition ».

« Le pouvoir chez moi a des caractéristiques de pouvoir absolu. Il prend tout à sa charge. Il s’occupe de tout. Il remplit tous les espaces. Il répond à toutes les questions. Il s’arrange pour que tout le monde soit à sa place et pour que disparaisse celui qui n’est pas - ou qui menace - d’avoir un rapport quelconque avec quelque chose qui n’est pas tout à fait à sa place.

Donc, il faut faire disparaître toutes les possibilités réelles ou potentielles d’un déplacement dont la décision n’appartient pas au pouvoir.

La disparition des personnes, c’est un procédé terrible, mais que se passe-t-il au niveau du quotidien ?

Que se passe-t-il chez les citoyens, chez les sujets à ce moment-là en Argentine ?

Tous les jours quelqu’un disparaît.

Qu’est-ce que cela veut dire que " quelqu’un disparaisse " ?

Ça veut dire que chez mon voisin ou chez mon élève ou chez mon père ou chez n’importe qui " à côté ", il y a tout d’un coup ce que l’on appelle un " operativo ", c’est à dire une opération de police ou de l’armée qui débarque, avec un grand déploiement de force.

Tout le quartier voit cela.

Ça se passe plutôt la nuit mais c’est très ostensible : on enlève quelqu’un, on met " à sac " la maison, on prend un butin, c’est-à-dire tout ce qui vaut " quelque chose ".

On emmène les personnes, on ne sait pas où, on ne sait pas qui. Très souvent ce n’est pas la police ou l’armée qui agit, mais de gens sans uniforme dans des voitures qui n’ont pas de plaques.

Et à partir de ce moment là, il n’y a plus rien.

Alors quelques personnes commencent à chercher. C’est très dangereux ; on " s’auto-dénonce " quand on commence à chercher.

Au bout de quelque temps, celui qui cherche reçoit un coup de téléphone et une voix lui dit : " vous ferez bien de tout plaquer et partir sinon vous subirez le même sort ".

On ne sait pas qui parle. On ne sait rien de tout cela. Il y quand même des avocats qui posent ce que l’on appelle des requêtes, « d’habeas corpus ».

Les avocats s’occupent de dénoncer les disparitions mais les avocats disparaissent aussi. Il y a énormément d’avocats qui ont disparu de cette façon-là. Les dénonciations restent aux mains de la justice mais ne suivent pas leurs cours (…)

Ces « situations limites » posent des questions à tout le monde (…)

Ici en Europe, il y a eu un énorme silence sur ce qui s’est passé dans les camps de concentration… Je n’ai pas du tout l’impression d’évoquer quelque chose de spécifique à l’Amérique Latine, même si elle a évidemment des particularités. » [12]

L’existence de ces êtres " ni morts ni vivants ", de ces « disparus », allait contaminer la totalité du corps social. Les citoyens susceptibles de disparaître d’un moment à l’autre se transforment en zombies.

On ne meurt plus ; on disparaît.

Faire disparaître des hommes, puis faire " disparaître la disparition " : voilà comment on fabrique le silence.

L’ordre règne, nous pouvons nous sentir heureux. Les travaux actuels sur la folie à partir d’une définition positive, normative, de la santé mentale, procède de la même ambition, du même projet : éradiquer ce qui n’est pas conforme à la norme érigée en " critère de la normalité ".

Évidemment, comme le rappelle Gilou Garcia Reinoso et Maria Auxiliadora de Almeida Cunha Arantes, toutes ces considérations renvoient à l’extermination des Juifs et des Tziganes par les nazis pendant la Deuxième Guerre Mondiale. Et Pierre Dardot et Christian Laval nous ont démontré quel lien existe entre cette définition normative et le néo-libéralisme dans lequel baigne le monde d’aujourd’hui [13].

Cet ensemble de raisons démontre qu’il est impossible de récuser la psychanalyse et les méthodes qui d’elle s’inspirent. Non pas parce que la psychanalyse serait un système explicatif de toutes ces horreurs, ce que - bien entendu - elle n’est pas, mais parce que la psychanalyse est la seule pratique de la pensée capable de nous fournir les outils permettant de « nommer l’innommable », la seule pratique qui fait de « l’impossibilité de penser » un sentier qui mène à la pensée.

La psychanalyse est la seule pratique de la pensée en mesure de détecter dans les répétitions les stigmates du silence installé par l’horreur, la seule pratique à même de perforer ce silence et, surtout de faire que l’on s’intéresse à son sens et à son histoire (avec et sans majuscule).

La « Clinique Sociale de Psychanalyse », installée dans une favela, bidonville misérable dans les montagnes de Rio de Janeiro, par Hélio Pellegrino s’opposait au « meurtre de la mort ».

Michel Foucault voyait dans cette d’expérience l’événement anthropologique le plus important du XXe siècle.

La « clinique sociale » s’opposait à l’exclusion d’une parcelle de la population carioca en tant qu’ensemble d’humains méprisables.

Installer une « clinique de psychanalyse » au milieu d’une population pauvre et misérable, c’était affirmer que l’angoisse peut être mise au service d’un changement social et surtout, que la pauvreté n’empêche en rien de connaître ni l’angoisse, ni les souffrances psychiques.

C’était, en d’autres termes, dire que les habitants des favelas appartiennent pleinement à l’espèce humaine.

« Les Mères de la place de Mai », tout comme « la Clinique Sociale de Psychanalyse », constituent deux exemples de création, grâce à la psychanalyse, d’un praticable politique, d’une nouvelle forme pour accueillir l’inattendu.

Gilou Garcia Reinoso :

« Venons-en au phénomène original qui est le phénomène des " Mères de la Place de Mai ".

Les " Mères de la Place de Mai ", qu’est-ce que c’est ?

On les appelait " les folles ". Le gouvernement les appelait " les folles " et je crois que c’est assez véridique dans un certain sens. C’était fou que sept femmes, à un moment donné, en 1977, la terreur à peine installée, se présentent à la maison du gouvernement et posent la question " où sont nos enfants " ?

C’était fou car jusque-là personne n’avait même osé poser la question directement : on prenait des médiateurs, on passait par la justice, qui n’existait d’ailleurs pas, on faisait semblant d’y croire, mais " les Mères " vont directement au gouvernement et elles interrogent : " où sont nos enfants " ?

Elles y vont une fois. Ce sont des folles, on n’a pas besoin d’en tenir compte !

Elles continuent d’y aller. Elles y retournent. Puis il y en a d’autres qui se joignent à elles, et elles deviennent assez nombreuses. Un jour, on leur met un revolver sur la poitrine et on leur dit : " mesdames, circulez ! " (…)

Ainsi les femmes, les mères, se présentent à la maison du gouvernement et posent la question sur la disparition de leurs enfants et on leur répond : " mesdames, vous êtes folles, circulez donc ".

Et elles commencent à circuler... et elles circulent devant la maison du gouvernement, autour de la Pyramide de Mai (symbole de l’indépendance du pays).

À partir de ce jour-là, tous les jeudis à la même heure, il y aura un défilé : d’abord les femmes, puis des femmes et des hommes. Elles sont en tête, et elles portent un mouchoir blanc sur leur tête où, en tout petit, ce n’est pas lisible mais c’est quand même écrit, il y a le nom de quelqu’un et une date.

Alors, elles commencent à circulez tous les jeudis à 3 heures de l’après-midi et elles circulent pendant des années. C’est curieux, mais cette circulation leur fait traverser des frontières, briser cet espace saturé.

Cet espace est perforé. Il y a un trou dans ce lieu qui était absolument " plein ".

Cette circulation qui a l’air de se faire sur place fait circuler le temps. Je ne veux pas dire que ce sont les mères qui ont renversé le gouvernement. Je veux dire qu’au-delà de la question qu’elles posent, des paroles qu’elles disent, le fait de se présenter comme signifiant de l’absence est fondamental.

Parce que c’est la possibilité, la démonstration concrète, que le pouvoir n’est pas absolu. Il n’est plus absolu à partir de ce moment-là. Elles offrent à la population, par leur insistance, le retour à l’ordre symbolique, la possibilité de symboliser, et je pense que cela a eu un effet d’interprétation pour qui voulait l’entendre (…)

Que s’est-il passé avec la population ? (…)

Une offre a été faite par le gouvernement – qui est peut-être toujours faite par les gouvernements totalitaires – de s’identifier au pouvoir tout-puissant. Cette offre, il est facile au sujet de l’accepter parce qu’il est constitué comme ça. Il est exposé donc à répondre aux offres d’omnipotence (…)

S’identifier à cette offre, c’est être imaginairement tout puissant et échapper ainsi à la détresse et à la reconnaissance de ce qui se passe lorsque nous contribuons à soutenir cet ordre absolu, destructif et terrible. Mais " les Mères " ont produit une ouverture et elles l’ont maintenue (...)

On leur dit qu’elles demandent l’impossible, et c’est vrai. Leur consigne, c’est : puisqu’on nous les a pris vivants, il faut qu’ils réapparaissent vivants. Ça l’air tout à fait absurde mais ça ne l’est pas.

Il y a tout un parcours effacé. Un parcours entre le vivant et quoi ? Rien. Un vide qui doit être rempli dans l’ordre juridique, dans l’ordre de la parole et tant que ce ne sera pas fait, il y aura quelqu’un qui devra continuer à le réclamer (…)

Pourquoi les mères, pourquoi des femmes ?

C’est un point très important. (…) »

Et Gilou Garcia Reinoso interroge : « Si l’advenue du Nom du Père appartient à un processus, si la métaphore paternelle est nécessaire à la constitution d’un sujet vivant, que se passe-t-il quand le père est un assassin ? »[14]

A l’époque, la démission des psychanalystes, leur silence, leur absence d’engagement, ont été cohérents avec les positions théoriques qui soutiennent qu’une pratique psychanalytique à l’intérieur des hôpitaux n’est pas possible, qu’il n’y a pas de psychanalyse possible avec les psychotiques, que, du reste et à y bien réfléchir, la psychanalyse avec des enfants n’est pas de la psychanalyse.

Cette fermeture de la clinique dans les cabinets de consultation peut avoir des conséquences terribles pour les citoyens. En Amérique Latine, au nom de la théorie, les psychanalystes se sont prononcés contre les grands-mères de la place de Mai qui ont remué " ciel et terre " pour retrouver leurs petits-enfants adoptés parfois par les tortionnaires qui avaient torturé leurs parents et assassiné leurs mères après l’accouchement.

Ils disaient - et ils disent - ces psychanalystes, que ce serait traumatisant pour ces enfants heureux, inévitablement heureux, dans leur nouvelle famille, de savoir que " leur père " était, par exemple, l’assassin de leur mère de naissance.

Questionnée par Gilou Garcia Reinoso, Françoise Dolto dit :

" Vous posez des questions qui dépassent de beaucoup les situations que je peux aborder, mais je pense, certainement, que pour les enfants de ces enfants, si rien n’est dit, du meurtre va se produire. Pourquoi ? Parce qu’au registre de l’inconscient, il y a un rapport à la vérité qui n’est pas symbolisé. " [15]

Ces psychanalystes ont également été contre les " Mères de la Place de Mai " et n’ont pas soutenu Hélio Pellegrino.

Ces psychanalystes ont, parfois, dénoncé ceux qui parmi leurs collègues soignaient des militants de la lutte armée, lesquels étaient pour eux des terroristes. Et leurs collègues disparaissaient, c’est-à-dire : étaient assassinés par le pouvoir militaire.

Juan Carlos Plá, psychanalyste et poète Uruguayen exilé au Mexique parle de " canaillerie psychanalytique " [16]. C’est un terme violent. Et il est juste. Pour nous, latino-américains qui avons vécu sous des dictatures, ce terme n’est pas une insulte. Il nomme une situation de fait. Et les faits méritent le respect qu’ils exigent.

Tout cela donne de la nausée, engendre révolte et indignation.

Les livres " Le psychanalyste sous la terreur et Torture " posent, vigoureusement et dans la continuité de Freud, des questions sur l’engagement politique du psychanalyste et, sur la fonction politique de la psychanalyse.

La psychanalyse est la rencontre avec l’inédit. C’est là un parti-pris théorique, clinique. Un tel genre de choix prend " à la lettre " ce que dit Freud dans « Dynamique du transfert » : l’analyste est dans la vie du patient un nouvel espoir libidinal. Ce qui revient à dire : que le plus important dans l’expérience du transfert n’est pas ce qui se répète, mais ce qui se vit pour la première fois.

Expérience du " jamais vécu ", " jamais nommé ", auparavant.

Cette conception solidarise la fertilité affective du transfert avec ce que Freud appelle " le travail de construction de la pensée ". Elle fait du psychanalyste un " métaphoriseur ". Il lui reviendra de créer des métaphores permettant le passage du " particulier " à " l’universel ", du " trauma " à " l’interdit ", de " la confusion des langues et des temps " à " la séparation des espaces psychiques ".

Dans le travail avec les traumatisés et les psychotiques, le psychanalyste propose toujours un mythe sur les origines et il est faux d’affirmer que le mythe proposé sera invariablement le même.

Dans la psychose, il s’agit de " courts circuits " intergénérationnels. Ces courts circuits constituent en eux-mêmes une culture autonome fermée sur elle-même, avec ses valeurs, ses codes, et ses prohibitions - particuliers - qui fonctionnent pour tout le groupe familial en tant " qu’universel " ; c’est l’aliénation psychique.

Soigner un sujet psychotique, c’est lui permettre de se délivrer de la haine venant des morts qui l’entrave, " d’enterrer les cadavres " qui l’empêchent d’avoir un corps qui lui soit propre sans quoi il n’y a pas de différence entre " l’espace de la vie " et " l’espace de la mort ", et c’est cette indistinction qui caractérise la folie.

La relation au psychanalyste sera l’expérience à partir de laquelle une voie de sortie de l’enfermement dans les " courts-circuits intergénérationnels " pourra être parcourue, sans que le sujet ressente comme une faute le fait d’être vivant.

Ce que nous enseigne l’expérience de la psychanalyse sous des pouvoirs totalitaires et assassins en Amérique Latine, c’est que " la clinique du trauma " et le travail clinique avec des psychotiques sont des pratiques de la citoyenneté qui favorisent l’engagement politique.

En effet, une clinique dont le socle consiste à séparer le vivant du mortifère, les morts du vivant, nous oblige à connaître, ou à inventer, les passages permettant aux morts d’aller - ou de retourner - dans le monde des morts, nous oblige à connaître, ou à inventer, les lois permettant aux morts de s’organiser, de rester entre eux et aux vivants de ne pas jalouser la paix des défunts ni de subir leurs diktats ravageurs.

Séparer le mortifère du vivant afin de donner, ou redonner, à la mort sa juste place - c’est à dire immense, mais circonscrite - fait de tout psychanalyste un " ethnologue des ancêtres ", un " archéologue de la république " de ces morts particuliers dont les vestiges, sinon les momies, encombrent le psychisme du sujet - désespéré - qui nous demande de l’aide.

Ne pas considérer cet aspect des choses, c’est ne rien connaître à la psychanalyse (relisons Freud !). La pratique de pensée qu’est la psychanalyse, rend familier la vie vivante, est un antidote aux indifférences rancunières forgées par la haine de tout ce qui est jeune, émergeant, inespéré, contraire à la norme et au confort des savoirs établis et imbéciles.

Toutes ces considérations éthiques sont des urgences actuelles, quelle que soit la partie du monde où la psychanalyse est exercée.

Pourquoi ?

Parce qu’il y a eu une guerre et la psychanalyse l’a, momentanément, perdue.

Elle a été vaincue par l’alliance grotesque entre " le business psychanalytique ", la psychiatrie " biologisante ", le " comportementalisme ", " l’analyse systémique ", et toutes les thérapies expéditives. Cette guerre a pour objectif d’exclure l’inconscient du champ de la pensée, de se prémunir contre l’efficacité et la fécondité de son scandale.

Il y a eu une guerre et la psychanalyse l’a momentanément perdue.

Les premiers responsables sont évidemment les psychanalystes eux-mêmes. Des fauteuils mutiques ont laissé les internes en psychiatrie dans un grand abandon psychique. Ils se trouvent face à la psychose sans recours, sans moyen pour inventer un abordage relationnel avec la folie, parce qu’ils n’ont eu aucune relation réelle avec leurs analystes, analystes qui n’avaient aucune expérience de la « clinique psychanalytique », moins encore de la psychose.

Pendant ce temps, les « associations psychanalytiques » se sont surtout soucié d’avoir un grand nombre d’adhérents, en France et dans le monde, pour faire voyager la théorie devenue religion et ses oracles... en fait, surtout les oracles.

C’était - et c’est toujours - le " business analytique ", moins juteux aujourd’hui que dans les années 80.

D’autres associations, vraiment soucieuses de la formation de psychanalystes, n’ont rien fait contre cet état des choses. D’une part, elles avaient considéré ce mouvement comme une « mode » qui s’évanouirait dans l’Histoire comme la plupart des modes ; les aristocrates ne s’occupent pas des « basses affaires » du monde.

D’autre part, les aristocrates - c’est connu - ne font pas de la politique, l’œuvre de Freud étant un patrimoine qui n’a aucun besoin d’être soutenu ou réinventé, éternelle comme la royauté ou l’Himalaya.

Si cette erreur d’appréciation n’est pas nouvelle, dans les circonstances, elle a été fatale.

Il y a une guerre et la psychanalyse l’a, momentanément, perdue.

Ce n’est pas ma génération qui verra un changement de tendance. Ceux de mon âge ne peuvent être que des résistants, ne peuvent que défendre une position assiégée en attendant que " les renforts " arrivent, c’est-à-dire, les jeunes.

D’ici là, nous seront intraitables. Aucune alliance n’est possible avec les ennemis de la pensée ; on doit les traiter comme tels, comme des dangereux ennemis de la psychanalyse et de la citoyenneté, et transmettre et transmettre et transmettre " la théorie de la cure " que nous avons appris avec les plus intrépides cliniciens de la communauté.

Il y a une guerre et la psychanalyse a momentanément perdu. Mais il y a eu des luttes, souvent terribles où la psychanalyse et l’humanité ont été victorieuses. Ces victoires, nous devons nous les approprier et les transmettre à ceux qui, courageusement et passionnément, prennent déjà le relais de l’exigence de pensée et de vérité, condition minimale pour l’exercice de cette pratique [17].

Il est clair qu’il ne s’agissait ni pour les Reinoso, ni pour Pellegrino comme il ne s’agit pas pour Maria Auxiliadora de Almeida Cuhna Arantes de soutenir l’idée d’une psychanalyse politique, ce qui serait une stupidité.

Pour paraphraser Jean-Luc Godard, il ne s’agit pas d’exercer une psychanalyse politique, mais d’exercer politiquement la psychanalyse. Et d’élaborer également, ainsi que Freud n’a jamais cessé de le faire, une politique pour la psychanalyse.

Il s’impose plus que jamais d’exercer politiquement la psychanalyse et de se préoccuper d’une politique pour la psychanalyse. Pendant la « Rencontre latino-américaine de psychanalyse », un de ces psychanalystes " apolitiques " a fait part à Diego Garcia Reinoso de sa stupéfaction et de son embarras en constatant que rien n’était dit sur le psychisme du tortionnaire.

Réponse foudroyante :

" Aujourd’hui, en Argentine, penser la réalité psychique du tortionnaire, sert les tortionnaires et non la psychanalyse " [18].

Si l’importance de l’inconscient avait été prise en compte par les politiques, ceux auxquels il revient de réfléchir aux conséquences dans le domaine de l’institution de la culture du " gouvernement de Vichy ", ou de la conduite de la guerre d’Algérie, la France ne serait pas confrontée à l’heure qu’il est, au essais de Valls-Hollande d’un état policier, ou au danger du de l’élection de Le Pen. D’où l’importance du travail politiquement psychanalytique auquel nous convie le livre de Maria Auxiliadora de Almeida Cunha Arantes.

Le livre de Maria Auxiliadoria de Almeida Cunha Arantes prend de front toutes ces questions pénibles et essentielles, à sa manière, c’est-à-dire, de façon tranquille et forte : la douleur, la mort et la vie données, sans compter, généreusement. Dévorer l’avenir avec un appétit de vampire, les pieds chaussés de souliers peints en bleu.

Avec notre gratitude,

Respectueusement,

HODM

MediaPart

Notes :

[1] " Le psychanalyste sous la terreur ", Editions Matrice-Rocinante, Paris, 1988.

[2] Une partie de cette aventure, une vraie expérience, a été bien présenté par le comité éditorial de Percurso dont voici la traduction :

Le thème de ce numéro nous a menés droit à des chemins que nous avions d’emblée imaginés pénibles et, par intervalles, à la satisfaction relative de l’avoir proposé.

Heitor O’Dwyer de Macedo a accepté, sur notre demande, de faire le commentaire de " Tortura : testemunhos de um crime demasiadamente humano " ; São Paulo, Casa do Psicologo, 2013, 400 pages. (" Torture : témoignages d’un crime trop humain ").

Après un échange d’idées, nous sommes arrivés à la conclusion que présenter l’ouvrage " Le psychanalyste sous la terreur ", non traduit à ce jour en portugais, serait pareillement d’une importance cruciale.

L’auteur a abouti, en associant les deux livres, au texte - mi-essai, mi-commentaire - qui ouvre la séance " Lecture ". Son écrit a le don de nous situer, avec une intensité difficile à supporter, en plein milieu des faits qui se sont produits au long de la dictature militaire.

Le récit " à la première personne " qui le traverse de part en part, ne se refuse pas à partager ce qu’il a vécu lors de la période à propos de laquelle nous nous disposons à réfléchir. De ce fait, il révèle, dévoile violemment, l’impossibilité pour la psychanalyse d’entendre " les années de plomb " si elle ne se laisse pas submerger par des émotions que les mots échouent à traduire.

« Le Conseil Editorial de Percurso »

[3] Ce texte a été présenté dans la " Journée d’Etudes " de « l’Association Nicolas Abraham et Maria Torok », du Samedi 3 Octobre 2015. Une version a été publié dans " Epistolettre ", numéro 44, qui est la revue de la « Fédération des Ateliers de Psychanalyse ».

[4] Moine opposé à la dictature militaire brésilienne et qui fut cruellement torturé.

[5] " La Revue des Temps Modernes ", dirigée par Jean-Paul Sartre, a publié au sujet de Sylvia de Montarroyos un long article qui dénonçait les atrocités qui lui a fallu subir de la part du Colonel Ibiapina.

Márcio Moreira Alves fait un récit courageux de son emprisonnement dans " Torturas e torturados ", accessible sur internet :

http://www.dhnet.org.br/verdade/restistencia/márcio_alves_torturas e_torturados.pdf >.

Sylvia vient de publier " Requiem por Tatiana " (" Requiem pour Tatiana "), Editora CEPE, Recife, 2013.

Eder Simão Sader, sociologue, a été l’un des fondateurs de POLOP (" Politique Ouvrière "), militant du MIR chilien, réfugié en France au temps de Pinochet.

Il a, par ailleurs, au Brésil, participé activement à la création du " Parti des Travailleurs ", celui qui a élu le Président Lula. " MEDIAPART " a publié l’interview de Jean Paul Sartre, que nous avons réalisé avec lui, Marco Aurélio Garcia, Conseiller de Lula puis de Dilma pour « les relations internationales », et Alécio de Andrade, photographe.

https://www.mediapart.fr/journal/culture-idees/150713/entretien-inedit-avec-jean-paul-sartre-12-l-amitie-est-un-outil-politique

[6] Périphrase d’une formulation d’Hanna Arendt

[7] Communication personnelle. Dans un autre texte, j’ai montré comment Miguel Angel Estrella a eu recours à une défense hallucinatoire pour supporter les horreurs du cachot. Cf. mon livre " Lettres à une Jeune psychanalyste ", STOCK, Paris, 2008

[8] Récit d’Alípio Raymondo Vianna Freire, dans " Tortura " op. cit, p.195

[9] Les tortionnaires qui appartenaient à la clique du chef de bataillon Beltrão (Inocêncio Fabrício de Matos Beltrão) utilisaient entre eux un seul surnom, sous lequel ils cachaient leur véritable identité. " Tortura ", op. cit, p.181-182

[10] Récit d’Alípio Vianna Freire, " Tortura ", op.cit.,p. 188-190

[11] " Le psychanalyste sous la terreur ", op. cit.

[12] Gilou Garcia Reinoso, in " Le psychanalyste sous la terreur ", op.cit.

[13] Pierre Dardot/Christian Laval, " La Nouvelle Raison du Monde ", La Découverte, Paris, 2009.

[14] Gilou Garcia Reinoso, in " Le psychanalyste sous la terreur ", op.cit. Elle fait ici référence au travail de Martha Rosemberg : Ce que les mères savent

[15] in " Le psychanalyste sous la terreur ", op.cit, p.222-223

[16] Intervention de Juan Carlos Plá : " Un des problèmes éthiques contemporains extrêmement grave découle de l’effondrement simultané de la croyance et de la vérité ; d’une certaine façon, personne n’attend plus rien de personne. Ceux qui gomment de l’ordre symbolique les disparus, ne croient pas au mensonge qu’ils énoncent.

Je ne sais pas s’il s’agit de pessimisme, mais je pense que la population qui accepte ce mensonge en silence n’y croit pas non plus.

Cet effondrement de la croyance et de la vérité affecte et interroge à coup sûr nos pratiques psychanalytiques. La plupart du temps on résout ce problème en recourant au charlatanisme théorique ou à d’autres types de canaillerie. "

Dans " Le Psychanalyste sous la terreur " op. cit. p.273.

[17] J’ai repris ce développement dans le préambule de mon livre " Clinique de Dostoïevski, les enseignements de la folie " (Editions Cécile Défaut, 2015)

[18] Dans " Le Psychanalyste sous la terreur " op. cit. p. 204 et " quatrième de couverture ". Sur la torture en tant que « méthode d’état », cf. le film de Marie-Monique Robin, " Les escadrons de la Mort ", Os Esquadrões da Morte, 2003, disponible en DVD.