L’état et les banquiers, les liaisons dangereuses

, par  DMigneau , popularité : 66%

L’état et les banquiers, les liaisons dangereuses

L’ancien et charismatique ministre grec des Finances Yanis Varoufakis a quitté ses fonctions en juillet 2015. Il publie un livre où il explique que l’économie est trop importante pour être laissée aux seuls spécialistes.

EXTRAITS

Si la société de marché est livrée à elle-même, le krach initie une dégringolade généralisée qui s’auto-alimente. Les chefs d’entreprise sont dans l’incapacité d’agir, puisqu’ils sont en faillite ou sur le point de l’être. Les banques sont dans une situation tout aussi précaire. Les marchés commencent à dépérir. Les gens simples se serrent la ceinture, dépensant le moins possible. [...]

Comment mettre fin à ce cercle vicieux, ce tourbillon catastrophique dans lequel sont pris les particuliers ? En recourant à l’intervention de l’État, qui est le seul à pouvoir faire quelque chose. [...] Ce monopole de l’État et le rôle de « prêteur de dernier recours » que joue la banque centrale se sont avérés nécessaires pour limiter l’ampleur des krachs, mettre fin à la panique et commencer à stabiliser une économie de marché à la dérive.

Mais il fallait bien plus encore ! C’est pourquoi, petit à petit, l’État a dû prendre d’autres mesures : garantir, par exemple, les dépôts en banque de ses administrés (jusqu’à un certain point), pour qu’ils ne soient pas tous ruinés lorsqu’une banque fait faillite. [...]

Mais, là, nous étions en présence d’une contradiction. D’un côté, l’État devait veiller à ce que les banques ne ferment pas en cas de krach. De l’autre, il devait aussi discipliner la main bancaire, l’empêcher d’aller prendre dans le futur une valeur plus grande que ce que le présent pouvait produire. Deux impératifs conflictuels ! Lorsque le banquier sait que l’État viendra à son secours en cas de difficulté, il n’a aucune raison d’être prudent et de limiter les prêts qu’il accorde, moyennant paiement.

Plus l’État impose des règles aux banquiers pour limiter leur tendance à accorder, pendant les périodes fastes, des prêts qui finiront par mener au krach, plus les banquiers cherchent à contourner ces règles aux dépens de l’intérêt général. Et, comme les banquiers ont beaucoup plus de pouvoir économique que les simples citoyens sur les dirigeants politiques des institutions publiques censées les contrôler et les discipliner, ils ont le plus souvent gain de cause.

Il est normal que l’État sauve les banques parce qu’il est effectivement important qu’elles ne ferment pas - pour que l’épargne des citoyens ne se perde pas et que le système de paiement, qui est comme le système circulatoire de l’économie, ne s’effondre pas. Mais pas les banquiers, qu’il devrait renvoyer chez eux. [...]

Dans la société où nous vivons, en période de vaches grasses, les chefs d’entreprise et les banquiers sont contre l’État, qu’ils accusent d’être une « entrave au développement » ; un « parasite » qui « suce le sang » de l’économie privée - leur sang - par le biais des impôts. Ils s’insurgent contre toute intervention substantielle de l’État dans l’économie sociale.

Pourquoi cette attitude étonnante ?

Pour deux raisons.

D’abord, ils craignent que l’État ne limite la dette privée que les banques sont autorisées à créer. Rappelle-toi qu’il n’y a pas de profit privé sans dette privée. Deuxièmement, ils ne veulent pas que l’État engage des dépenses sociales pour les hôpitaux publics, les écoles, les arts et la culture, la lutte contre la pauvreté, parce que ces dépenses supposent des impôts dont, en leur qualité de nantis, ils risquent d’être appelés à payer la plus grande partie.

Le krach bancaire et la crise qui s’ensuit en général changent radicalement la donne : dès que commence la réaction en chaîne qui les conduit au bord de la faillite, banquiers et chefs d’entreprise exigent que l’État leur vienne en aide, sans se préoccuper de savoir d’où viendra l’argent nécessaire.

De leur point de vue, c’est logique : ils attendent de la société qu’elle les protège dans les moments difficiles, mais lorsque tout va bien pour eux ils nient leurs obligations vis-à-vis d’elle. Les plus subtils d’entre eux vont même jusqu’à formuler des opinions philosophiques selon lesquelles « la notion de société est mal dénie » ; les plus hardis soutiennent qu’« il n’existe rien que l’on puisse appeler société ».

Mais, au-delà de la rhétorique des puissants, il y a la réalité. Et cette réalité dit que, sans l’État, les puissants ne peuvent accumuler entre leurs mains un excédent toujours plus grand. Je t’ai expliqué que, si l’État ne créait pas de l’argent pour absorber les chocs du système bancaire, la société de marché ne tiendrait pas debout. Mais ce n’est pas là la seule raison pour laquelle l’État est indispensable au profit des puissants et à la survie des sociétés de marché. Il y en a beaucoup d’autres.

Pour en citer une, disons d’abord que, sans la force de l’État, les particuliers ne pourraient pas s’enrichir.

Revenons un moment à la naissance, en Grande-Bretagne, de la première économie de marché. Je disais que tout a commencé lorsque les serfs ont été chassés des terres de leurs ancêtres, tu te rappelles ? Comment penses-tu que les propriétaires terriens aient réussi à les chasser ? En recourant à la force de l’État, du palais, qui leur envoyait des troupes. Et comment crois-tu que l’on ait maintenu la « paix sociale » dans une société où une minorité vivait dans la richesse et le confort, tandis que la majorité écrasante crevait la faim dans des baraquements aux franges de Manchester, de Birmingham et de Londres ? Sous la menace des armes de la police et de l’armée. Pour dire les choses simplement, sans la force de l’État, il n’y aurait jamais eu de profit privé, ni d’économie de marché.

Et la force n’est pas le seul cadeau que l’État ait fait aux particuliers fortunés. Il y a eu aussi les canaux, sans lesquels il n’aurait pas été possible d’acheminer les produits des champs et des usines jusqu’aux marchés et les affreux bâtiments dans lesquels s’entassaient les âmes meurtries des chômeurs aux abois et malades pour qu’ils ne suscitent pas l’insécurité et le dégoût chez les gens de la « bonne » société en traînant dans les rues ; et les hôpitaux et les programmes de lutte contre les épidémies qui ont contribué au miracle de la révolution industrielle ; les écoles où l’on enseignait l’écriture et la lecture aux futurs ouvriers pour qu’ils puissent apporter davantage de valeur d’échange à leurs employeurs.

Tous ces « cadeaux » de l’État ont stabilisé la société de marché et permis aux particuliers, surtout aux plus puissants d’entre eux, de s’enrichir. La richesse était produite collectivement par les ouvriers, les inventeurs, les fonctionnaires et les chefs d’entreprise, mais s’accumulait entre les mains des plus puissants des particuliers qui :

a) prétendaient que cette richesse était leur seul fait et

b) conjuraient un État accusé d’être « prédateur », de leur soustraire « leur » richesse au moyen des impôts.

[...] Les puissants ont beau diaboliser l’État, ils ont besoin de lui autant que de leurs reins ou de leur foie. L’ État et les particuliers sont, dans le cadre des sociétés de marché, des vases communicants. Plus les particuliers diabolisent l’État, plus ils sont dépendants de lui mais ils ne veulent pas le payer.

Si tu regardes les choses objectivement et avec un peu de recul, tu t’apercevras que la dette publique joue effectivement un rôle stabilisateur. Pendant les « bonnes périodes », lorsque l’économie prospère, l’État emprunte aux particuliers, procède à des dépenses qui renforcent la demande de marchandises et donc la croissance ; de leur côté, les banques utilisent la dette publique comme un " actif " puisqu’elles ont de l’argent à recevoir de l’État pour emprunter à leur tour auprès d’autres banques ou de prêter à d’autres particuliers, entreprises et ménages, etc.

Quand le krach survient, l’État, avec la banque centrale dans le rôle principal, est le seul mécanisme capable d’endiguer la catastrophe. Et quand le krach est suivi d’une crise, d’une période de vaches maigres, l’augmentation de la dette publique a un effet thérapeutique en ce qu’elle insuffle un peu d’énergie à l’économie défaillante.

Pour clore cette description de la dette publique et de son rôle dans les sociétés de marché, il est important - je crois - que tu te la figures comme le « fantôme du drame économique ».

De même que la conscience anime l’homme et le rend... humain, le distingue d’un robot, la dette publique fonctionne en coulisses comme « l’esprit », le « fantôme » du drame économique qui se déroule quotidiennement autour de nous. La fonction essentielle de la dette publique, en combinaison avec la banque centrale de l’État, est de stabiliser les sociétés de marché, d’offrir aux puissants la possibilité de le rester pendant qu’ils décrient l’État et la dette publique et de servir d’amortisseur, absorbant les chocs des krachs et des crises qui s’ensuivent.

Yanis Varoufakis

Marianne

Un autre monde est possible. Pour que ma fille croie encore à l’économie, Yanis Varoufakis, Flammarion, 220 p., 15 €.