L’empire de l’or rouge, plongée dans l’enfer du capitalisme mondialisé

, par  DMigneau , popularité : 0%

L’empire de l’or rouge, plongée dans l’enfer du capitalisme mondialisé

A travers un parcours de plus de trois ans à travers le monde, des champs chinois aux usines italiennes, des marchés ghanéens aux salons parisiens, Jean-Baptiste Malet, à la manière d’un Tintin des temps moderne, pousse les portes d’un monde opaque, mais qui s’est pourtant installé jusqu’à dans nos placards, le monde de la tomate d’industrie.

« Nous ne la remarquons même plus tant elle est intégrée à notre quotidien. Ingrédient incontournable de la " junk food " autant que de la diète méditerranéenne, la tomate dépasse les clivages culturels et alimentaires, et n’est soumise à aucun interdit. Les " civilisations du blé, du riz et du maïs ", concept forgé par l’historien Fernand Braudel, ont aujourd’hui cédé la place à une seule et même " civilisation de la tomate ". »

« Quoi de mieux qu’une marchandise universelle, tellement familière à tout un chacun qu’elle semble " naturelle ", qu’elle se présente dans une évidence intemporelle, pour raconter l’histoire inconnue de son avènement, pour exposer les logiques qui ont présidé à son essor et pour dévoiler les rapports de production dans notre monde globalisé ? »

A travers un parcours de plus de trois ans à travers le monde, des champs chinois aux usines italiennes, des marchés ghanéens aux salons parisiens, Jean-Baptiste Malet, à la manière d’un Tintin des temps moderne, pousse les portes d’un monde opaque, mais qui s’est pourtant installé jusqu’à dans nos placards, le monde de la tomate d’industrie.

« Une femme porte un nourrisson dans son dos. Elle s’éreinte dans l’extrême chaleur humide.

Des enfants en bas âge, trop jeunes pour travailler, jouent sur la parcelle avec des bouts de bois ou des cailloux. Ils tapotent le sol avec un hachoir oublié pour imiter leurs parents ou portent à leur bouche des tomates non rincées, pleines de traces blanches : des résidus de pesticides.

Le soleil est si brûlant que certains d’entre eux déambulent sans tricot. Beaucoup se grattent. Leurs visages et leurs mains présentent des traces d’irritation ou de maladie de peau. Ils n’en sont pas à leur première journée de la saison passée au champ. »

Cette scène se déroule aux environs de Wusu, dans la province de Xinjiang, en Chine. C’est dans cette province que les deux plus grandes compagnies agro-industrielles chinoises, la " Cofco Tunhe " et la " Chalkis ", produisent et transforment la plus grande partie de leurs tomates.

La Chine est le premier exportateur de concentré de tomate au monde. Pourtant, rarement, l’origine est mentionnée sur la boite.

Pour écouler son stock, la Chine rachète des usines dans le monde entier :

« Voilà plus de cinq ans, en 2011, en France, j’apercevais pour la première fois des barils de concentré de tomate chinois derrière la clôture d’une conserverie provençale. […]

" Chalkis ", groupe agro-alimentaire détenu par un gigantesque conglomérat aux mains de l’armée le la République Populaire de Chine, avait racheté en 2004 la principale usine de sauce tomate française : " Le Cabanon ". […]

" Chalkis " avait d’abord licencié des salariés, puis avait procédé à la suppression de l’outil de " première transformation ". […]

Les producteurs locaux durent se reconvertir, " Le Cabanon " n’en poursuivit pas moins la commercialisation de ses produits bien connus des consommateurs, mais en produisant à partir du seul concentré importé du Xinjiang. […]

Au fils des années, j’ai découvert que les mésaventures industrielles arrivées au " Cabanon " n’étaient pas une exception, mais plutôt une règle.

Celle-ci s’est généralisée, en Amérique du Nord, en Europe, puis dans plusieurs pays d’Afrique de l’Ouest. »

La Chine peut également compter sur l’aide de l’Italie, le « pays de la tomate », pour écouler ses stocks sur le marché mondial, avec, en prime, une image de qualité.

Pour cela, il suffit de profiter de la politique douanière européenne :

« La logique de cette législation est simple : un industriel de l’UE qui importe des matières premières en provenance d’Asie pour la confection de ses produits, est exempté de droits de douane sur les matières premières s’il exporte, en dehors de l’UE, les produits pour lesquels la matière première a été utilisée.

Ce système douanier, s’il aide l’industriel en améliorant sa compétitivité, fragilise - en revanche - les éventuelles entreprises européennes qui pourraient produire les mêmes matières premières : Leur concurrent asiatique se trouve désormais en mesure de venir les défier, sans barrière douanière, sur leur propre marché. »

Voilà comment « l’Europe », en plus de créer du dumping économique entre ses agriculteurs et ceux du reste du monde, permet à l’Italie d’exporter dans le monde entier des produits à base de tomate chinoise.

Officiellement, en 2015, 90 000 tonnes de triple concentré étranger est arrivé dans le Sud de l’Italie, pour être retravaillé et exporté, notamment au Moyen-Orient et en Afrique.

Et 107 000 tonnes, au titre du régime douanier ordinaire, ont été envoyés sur le « marché européen ». Des boites qui peuvent revendiquer fièrement l’étiquette « produite en Italie », mais qui se gardent bien de mentionner leur origine chinoise

Un fonctionnement dont s’accommode d’ailleurs très bien le système mafieux italien (deuxième pays le plus corrompu d’Europe après la Bulgarie), et notamment les réseaux mafieux du Sud (" Camorra ", " Cosa Nostra ", " ’Ngrangheto ", " Sacra Corona Unita "), qui trouve dans l’agro-industrie un moyen parfait de blanchir de l’argent : Le chiffre d’affaire des activités mafieuses dans l’agriculture italienne était estimé en 2011 à 12,6 milliards d’euros.

A titre de comparaison, la même année, " Danone " faisait 21,14 milliards sur l’ensemble du globe…

L’Italie n’y est d’ailleurs pas pour rien dans l’apparition des Chinois sur le marché de la tomate. « A partir des années 1990, la Chine s’équipe massivement en usines de transformation de tomates de facture italienne » :

« Dans l’industrie de la tomate, l’Italie a joué le rôle de Marco Polo  », résume le général Liu, ancien n° 1 de " Chalkis ".

« En fait, les premiers équipements, ce sont les Italiens qui les ont offert à la Chine. Les fournisseurs des équipements originaires de Parme, en Italie, sont venus en Chine pour aider à l’implantation des usines, pour aider à la production, pour assurer le transfert des technologies, des savoir-faire, pour la formation du personnel… Tout a été organisé par les Italiens. »

Et c’est ainsi que « sur la plupart des marchés d’Afrique, de petits drapeaux tricolores italiens habillent les boites de concentré de tomate.

Une petite mascotte sympathique, une tomate au nom typiquement italien sourit au chaland en soulevant ses lunettes de soleil : " Gino ". […]

Ce concentré, " mélange unique des meilleurs ingrédients ", provient bien de plusieurs régions du monde : il s’agit du Xinjiang et de la Mongolie intérieure, en Chine.

La seconde surprise du concentré " Gino " tient à la nationalité du propriétaire de la marque, qui assure sa distribution. Malgré la construction marketing d’une prétendue identité italienne, ce géant de la distribution du concentré est un Indien : Watanmal ».

Des tomates chinoises, transformées en Italie, et vendues par un groupe indien sur le marché africain dans une boite tricolore

Bienvenue dans le monde globalisé !

Dans les conserves de la marque " Gino ", on trouve les mêmes tomates que chez ses concurrents sur le marché africain ; " Pomo ", " Olam ", " Peppe Terra "…

Les boites sortent d’ailleurs des mêmes fabriques

« Ces boites de la filière mondiale sont autant de métaphores du capitalisme. […]

Au terme d’un processus de concentration, fait « d’économie d’échelle », des méga-usines produisent aujourd’hui un type de marchandise, conditionné dans une multitude d’emballages.

Mais c’est bien la même boite contenant le même concentré qui sera consommé dans le monde entier.

La variété de l’habillage maintient vivante l’illusion du choix.

Tel est le capitalisme ; en apparence, il porte la promesse de " diversité ", de " concurrence ", de " liberté ", pour le consommateur, mais dans les faits, il ne sert que des intérêts particuliers. »

La même boite, et la même tomate ?

Pas tout à fait…

Comme d’habitude sur le marché mondialisé, l’Afrique fait office de décharge.

« Non, vraiment, c’est tout a fait inutile que je vous donne l’échantillon de qualité " A " pour le Gabon », se fait dire l’auteur par un commercial chinois, qui le prend pour un potentiel client.

« Prenez celui-ci. C’est ça, le moins cher. C’est ça qu’il faut pour le Gabon. »

La discussion a lieu au « Salon International de l’Alimentation » (SIAL), à Villepinte, en banlieue parisienne.

Un autre commercial lui apprend :

« Certains préfèrent que l’on rajoute de l’amidon, pour d’autres c’est du soja ou de la poudre de carotte. Nous nous adaptons aux goûts des consommateurs africains. »

Pourtant, sur chaque boite vendue, la liste des ingrédients affichés sera la suivante : tomate, sel.

Mois après mois, le pourcentage réel de tomates présent dans les boites diminue, comme l’explique Armando Gandolfi, grand ponte de la tomate italienne :

« Quand vous basez votre production sur les coûts, et que donc vous ne créez rien, mis à part la logique du prix bas, sans respecter la moindre règle, à un certain moment, c’est évident, vous arrivez dans une impasse.

Si vous mettez seulement 50 % de concentré, un jour une autre conserverie en mettra 48 %. Puis une autre 46 %, et ainsi de suite.

Et donc vous ne construisez rien. Vous avez seulement pourri le marché de façon irréparable. De plus, vous créez un problème de santé pour le consommateur. »

L’inondation du marché africain par ce concentré de piètre qualité, mais à très bas prix, c’est aussi la destruction de l’agriculture locale.

Des agriculteurs africains qui iront s’entasser dans les grandes métropoles ou qui tenteront leurs chances en s’exilant. Des gens que l’ont retrouvera souvent, pour les plus chanceux (les moins chanceux finiront noyés en Méditerranée) dans le Sud de l’Italie, regroupés en bidonvilles.

Dans le " Gran Ghetto " de Rignano, dans celui de Borgo Mezzanone ou de Cerignola, dans les Pouilles, soumis au principe du " caporalato " (gestion de main d’oeuvre illégale, reliée aux réseaux criminels de « l’agro-mafia »), ces migrants gagneront de quoi survivre jusqu’au lendemain en allant travailler

Dans les champs de tomates.

La boucle est bouclée…

" L’Empire de l’or rouge ", c’est aussi un documentaire.

Voilà la bande annonce :

https://youtu.be/MxqCKRj51BU

Pepito Gavroche

AgoraVox