L’art du possible - la position des « communistes » face à l’invasion russe de l’Ukraine.

, par  DMigneau , popularité : 0%

L’art du possible - la position des « communistes » face à l’invasion russe de l’Ukraine.

Écusson " soviétique " sur la veste de Boris Litvinov / Juin 2022

" Ce à quoi nous assistons depuis le 24 février est un retour à l’âge des impérialismes et des colonies ", déclara le président français Emmanuel Macron, le mardi 20 septembre 2022, à « l’Assemblée » des Nations Unies.

Dénonçant l’invasion du territoire ukrainien par l’armée russe, le dirigeant occidental singeait une posture " anti-impérialiste " qu’il savait probablement lui-même hypocrite.

Les interventions en Irak, Afghanistan, Libye, Syrie, pour ne citer que les plus récentes, étaient volontairement oubliées. La colonisation israélienne de la Palestine, effacée. Comme persuadée que " l’amnésie sélective " touchait toutes les nations du monde, la propagande de guerre occidentale se déversait à la tribune et la Russie devait éclipser toute l’histoire militaire récente des États-Unis et de ses alliés de l’OTAN.

Mais le sujet de " l’impérialisme russe " s’est également invité dans " la gauche " européenne, y compris la plus radicale. Une discorde a même vu le « Parti communiste » de Grèce s’opposer à son homologue russe sur ce thème (1). Le premier, rejetant l’invasion russe, a amplement critiqué la position du second, favorable à celle-ci.

Dans l’un de ces communiqués, le parti grec affirmait ceci :

« Le KPRF, tout en soulignant uniquement les grandes et indiscutables responsabilités des autres puissances impérialistes - USA, OTAN, UE - dans le " fascisme libéral ", comme il appelle ces puissances, ne dit rien des responsabilités de la bourgeoisie russe  » (2).

En réponse, le KPRF déclarait cela au mois de mars :

« En termes de théorie marxiste, le conflit militaire en Ukraine ne peut être décrit comme une guerre impérialiste, comme nos camarades (Grecs, ndlr) le prétendent. Il s’agit essentiellement d’une guerre de " libération nationale " du peuple du Donbass. Du point de vue de la Russie, il s’agit d’une lutte contre une menace extérieure à la sécurité nationale et contre le fascisme  » (3).

Le philosophe Stathis Kouvelakis notait dans un article publié en mars, dans la revue " Contretemps " (4), que la guerre en Ukraine avait dessiné une fracture entre les « Partis communistes » sur une base presque géographique : les partis « d’Europe de l’Ouest », majoritairement hostiles à l’invasion russe, et ceux des pays du Sud, plutôt " bienveillant " à l’égard de Moscou.

Une dissonance qui s’explique par différents facteurs historiques et politiques, mais aussi par le rapport de force médiatique qui existe dans chaque pays et détermine le discours dominant.

Mais qu’en est-il sur le terrain de guerre lui-même ?

Boris Litvinov, sur la Place Lénine à Donetsk / Juin 2022

Donetsk, 5 juin 2022.

Sur l’immense Place Lénine, nous attendons Boris Litvinov, secrétaire général du « Parti communiste » de la « République populaire de Donetsk » (RPD) (5).

C’est vêtu d’un uniforme vert de camouflage que l’homme se présente à nous. Sur chaque épaule, un écusson. Le drapeau de l’URSS sur l’un et la lettre " Z " (symbole du soutien à l’intervention russe) sur l’autre.

" J’ai abandonné le costume et la cravate, car avec les tirs, on est amené à se jeter par terre quotidiennement maintenant ", explique le militant de 68 ans. La recrudescence du conflit a effectivement fait de la ville une cible privilégiée de l’artillerie ukrainienne, désormais dotée d’armement moderne lui permettant de frapper l’ensemble de l’agglomération.

Chaque jour, matin midi et soir, le bruit des détonations résonne dans les rues. Sans grande surprise, M. Litvinov confirme le soutien de son organisation à l’égard de la décision de Moscou, rappelant que 76 membres du parti sont mobilisés dans l’armée de Donetsk.

" Bien sûr, nous sommes pour la paix, mais toutes tentatives de pourparlers ont échoué ". Renvoyant la faute à l’ennemi, il explique que " l’Ukraine n’est plus un pays souverain, c’est un instrument " qui obéit aux politiques dictées par les État-Unis et l’OTAN.

" Tout était prêt pour que Kiev lance une offensive et détruise notre république, combien de temps aurions nous pu tenir sans la Russie ? ".

Cet argument d’une offensive ukrainienne imminente que l’intervention militaire russe aurait empêché a été exposé plusieurs fois sur place et par différents interlocuteurs. On le retrouve également dans les communiqués du KPRF lorsqu’il affirme qu’en " décembre 2021, la Russie a reçu des informations sur les projets de l’OTAN de déployer des troupes et des bases de missiles en Ukraine " (6).

S’il est vrai que des alertes de ce type sont publiées dans la presse bien avant le 24 février 2022 (date de l’invasion), elles sont surtout évoquées par le côté russe. La journaliste " russo-américaine " Anna Arutunyan publiait même, le 6 janvier 2022, un article au titre évocateur dans le média d’opposition " The Moscow Times " : " Pourquoi la Russie a peur d’une offensive ukrainienne ".

Elle y dénonçait l’aveuglement occidental vis à vis d’une possible réaction violente de la Russie.

« À l’approche des pourparlers bilatéraux sur la sécurité du 10 janvier entre la Russie et les États-Unis - et sans que l’on sache vraiment comment les exigences " irréalistes " de la Russie en matière de sécurité pourraient déboucher sur un quelconque accord - un calcul russe possible est absent de l’analyse occidentale des intentions de Moscou.

Le Kremlin pense, en effet, que l’Ukraine envisage de s’emparer militairement de la Crimée et du Donbass - où les " séparatistes " soutenus par la Russie occupent des territoires depuis près de huit ans maintenant - et Moscou évalue donc les options qui lui permettraient d’anticiper une offensive potentielle » (7).

Rien (pour l’instant) ne semble confirmer de manière unanime que Kiev envisageait réellement une reprise du Donbass par la force dans les jours qui précédaient " l’Opération spéciale ». Sans doute sera-t-il nécessaire d’attendre que " la poussière de la guerre " retombe (dans quelques années) pour en connaître tous les enjeux et les secrets.

Néanmoins, l’éventualité d’une réponse violente de Moscou suite à la progression de l’OTAN dans la région a été plusieurs fois documentée et rappelée par différents acteurs politiques, y compris " états-uniens ".

Mais pourquoi cette question est-elle si importante ?

Parce qu’une réponse viendrait ajouter un élément permettant d’identifier la nature de l’intervention militaire russe.

Est-ce une " simple " invasion mue par " l’appât du gain " ou bien est-ce une opération défensive ?

Le gouvernement russe est-il réellement en train de " libérer " le Donbass ou vise-t-il à s’approprier les richesses de la partie orientale et méridionale de l’Ukraine ?

En quelques mots, la Russie est-elle « impérialiste » ?

" La Russie est un pays capitaliste, oui ! Mais elle n’est pas impérialiste ! ", tranche Boris Litvinov quand on lui pose la question.

« La Russie n’est pas en train de conquérir des espaces, elle reprend les territoires perdus à cause de la désintégration de l’URSS, alors bien sûr dans ces territoires nous y sommes tous, " capitalistes ", " communistes ", " sociaux-démocrates "… et nous nous débrouillerons entre nous ! Mais avant, il nous faut vaincre le fascisme  ».

Pour le dirigeant « communiste », le pragmatisme est de mise. Conscient que la défense du Donbass regroupe un amalgame de protagonistes, il préconise une progression par étapes.

« Peut-on faire une révolution " socialiste " en Russie demain ?

Non.

Peut-on mettre les " communistes " au pouvoir ici ?

Non plus.

Peut-on détruire le fascisme ?

Oui, ça nous pouvons le faire  ».

La stratégie visant à faire une alliance " de circonstance " entre les forces révolutionnaires et les forces conservatrices pour la défense d’un territoire ou d’un État n’est pas chose nouvelle dans l’Histoire du mouvement « communiste ».

La Guerre civile espagnole, qui débuta en 1936, en est l’un des exemples les plus emblématique.

Le « Parti communiste d’Espagne », favorable à une victoire militaire préalable à " la révolution " s’opposa au puissant mouvement anarchiste qui, souhaitant la concrétisation immédiate des objectifs révolutionnaires, finit par " fissurer " le camp « républicain ».

De même, les guerres " de libération nationales " du « Tiers-monde ont été marquées par des alliances entre " bourgeoisies nationales " naissantes et éléments socialistes. Le théoricien communiste Mao Tsé Toung définissait cette réalité comme " la loi de la contradiction ", en prenant précisément l’exemple de la guerre : « Quand l’impérialisme lance une guerre d’agression contre un tel pays, les diverses classes de ce pays, à l’exception d’un petit nombre de traîtres à la nation, peuvent s’unir temporairement dans une guerre nationale contre l’impérialisme ».

Toutes les autres contradictions entre la classe « dominante » et la classe « exploitée » de ce même pays " passent temporairement au second plan et à une position subordonnée ".

Ces contradictions internes, Boris Litvinov les connaît très bien.

8 juin 2022, le dirigeant « communiste » se rend dans la petite ville de Volodarskaye, anciennement Nikolskaye. Depuis que celle-ci a été prise par les troupes de Donetsk et russes, elle a retrouvé son nom datant de l’époque " soviétique ".

L’homme a rendez-vous avec une dizaine de personnes, hommes et femmes, tous membres du « Parti communiste » d’Ukraine, réunis dans une salle prêtée par les autorités nouvelles et située dans le bâtiment central de l’administration de la ville.

« Vous allez désormais intégrer le " Parti communiste " de notre république de Donetsk », annonce-t-il à son auditoire dont la plupart ont des cheveux grisonnants. Condamnés à une sorte de " semi-clandestinité " depuis le bannissement de leur organisation de la vie institutionnelle publique en 2015 (8), les militants et militantes ont dû faire " profil bas " dans une Ukraine gouvernée par les forces " nationalistes " de droite.

" On ne pouvait plus commémorer le 9 mai, ni sortir le drapeau rouge ", raconte l’un d’eux.

" En 2014, lorsque nous avons compris que ceux de Maïdan prendraient le contrôle ici, je suis venu une nuit avec des camarades en voiture sur la place Lénine et nous avons dérober le buste de celui-ci ! Nous ne voulions pas qu’il soit fondu. Nous l’avons caché chez moi pendant 8 ans ! ".

Réunion des militants communistes à Volodarskaye, avec Boris Litvinov / Juin 2022

Tous assis autour d’une table, ils écoutent Boris Litvinov résumer le rôle des « communistes » de Donetsk dans l’élaboration de l’indépendance de la petite république rebelle. Celui-ci explique en toute honnêteté les difficultés auxquelles ils se heurtèrent durant toutes ces années, y compris (et surtout) dans le rapport de force avec les autres tendances politiques présentes chez les " séparatistes ".

Boris ne dissimule rien.

Le PC de Donetsk, qui disposait de 15 députés au sein du gouvernement " autoproclamé " en 2014, a vu ce nombre se réduire à 3, puis à plus rien. Il a été expulsé des instances de décisions de la RPD, harcelé et même victime d’un attentat à l’explosif dans ses locaux pour l’empêcher de participer aux élections.

Car bien qu’ayant joué un rôle premier dans la lutte pour " l’indépendance ", il était hors de question de laisser la RPD devenir une république " socialiste ". Le petit groupe de « communistes » d’Ukraine, qui venaient d’échapper à huit années " d’occupation fasciste " découvraient le visage complexe de ses " libérateurs ".

Pourtant, malgré ces adversités, le soutien à l’intervention militaire russe reste intact. Défi supplémentaire à venir, l’intégration des quatre oblasts ukrainiens au sein de la « Fédération de Russie », officialisée le 30 septembre dernier, risque d’entrainer l’intégration, à son tour, du « Parti communiste de Donetsk » au sein du KPRF.

Certes, la situation politique en Russie est moins défavorable que dans l’Ukraine " Post-Maïdan " - le « Parti communiste » n’est pas interdit en Russie) - la marge de manœuvre y est plus grande, bien que la guerre a sans doute contribué à la réduire très récemment.

Les années auparavant, le KPRF avait plusieurs fois dénoncé des fraudes électorales à son encontre ainsi qu’une répression policière contre ses militants (9). Ce qui ne l’empêche pas aujourd’hui non plus de " serrer les rangs " et de " faire bloc " autour de « l’exécutif » dans son affrontement avec l’OTAN.

Ces décisions relèvent-elles du compromis ou de la trahison ?

Qui reprocherait aux « communistes » du Donbass d’accueillir avec soulagement une force militaire, même provenant d’un État « capitaliste », venu " desserrer l’étau " imposé par l’armée ukrainienne durant plusieurs années ?

Et qu’importe si plusieurs intérêts se chevauchent, " la politique, c’est l’art du possible ", souligne Boris Litvinov.

Mais depuis la France, quelle position ?

Car les « communistes » font face, ici, à une situation plus complexe qu’à l’accoutumée. Ce n’est pas au sein du pays envahi que se construit une force de résistance " anti-impérialiste " hétérogène, mais depuis l’État envahisseur.

Est-ce même possible ?

Pour envisager une telle anomalie, il est nécessaire de faire une lecture de l’invasion ukrainienne dans le temps long, la considérant comme une bataille appartenant à une phase de guerre plus large qui - elle - se résume par une offensive patiente à l’encontre de la Russie.

Mais ce postulat débouche-t-il obligatoirement sur un soutien à l’invasion russe et à faire le " jeu du Kremlin " ?

Nous l’avons vu plus haut, aucun « Parti communiste » ne s’est déclaré en faveur d’une victoire russe (à part le KPRF et le « Parti communiste » de la RPD).

Tous exigent, au minimum, une " désescalade " du conflit et une reprise des négociations.

Pour plusieurs formations du continent, la situation actuelle est d’ailleurs plus proche du conflit entre puissances coloniales de 1914 que de celui entre l’Allemagne " nazie " et l’URSS.

" Que personne ne se batte sous le drapeau d’un autre ", s’exclamait le « Parti communiste des travailleurs d’Espagne » (PCTE) dans l’un de ces communiqués.

" En ces temps difficiles, comme à l’époque de la Première guerre mondiale, la bourgeoisie des différents pays nous propose de choisir un camp.

Aujourd’hui, comme à l’époque, la classe ouvrière n’a pas de camp à choisir dans la dispute entre nos exploiteurs et nos exploités " (10).

Mais certaines voix appellent, à l’instar des « communistes » du Donbass, à une prise de position plus claire en faveur d’une défaite ukrainienne.

Ou plutôt de l’OTAN.

Sur le blog " réveil communiste " dont il est l’animateur, Gilles Questiaux écrivait ceci au mois de mars 2022 :

« Ce n’est plus le moment pour les forces de progrès et pour la gauche occidentale de larmoyer sur le thème " quelle connerie la guerre ", de se cacher derrière des linges jaunes et bleus et de renvoyer dos à dos " deux impérialismes " ; il n’y en a qu’un », notant que « par une ruse de l’Histoire, le réactionnaire anti-communiste Poutine est devenu l’agent d’une possible défaite majeure de l’impérialisme colonialiste et suprématiste  » (11).

Comme on arrache un voile devant des yeux, le militant rappelait à qui voulait bien le lire que la position du « ni Poutine, ni OTAN  » ne saurait retenir et dissimuler encore très longtemps le dilemme qui se profile : " ou Poutine, ou l’OTAN ".

Car s’il est certain que quelque soit l’issue du conflit le peuple ukrainien a déjà perdu, le gagnant, lui, reste à découvrir. Parmi toutes les conclusions possibles - donc réalisables - laquelle serait la plus " favorable " aux militants et militantes « anti-impérialistes » ?

Loïc RAMIREZ

Photos d’Erwan Briand.

Le Grand Soir.fr

Notes :

(1) https://hojasdebate.es/organizaciones/declaracion-partido-comunista-fe...

(2) https://hojasdebate.es/organizaciones/declaracion-partido-comunista-fe...

(3) https://cprf.ru/2022/05/in-ukraine-russia-is-fighting-neo-nazism/

(4) https://www.contretemps.eu/ukraine-anti-imperialisme-achcar-kouvelakis/

(5) L’homme avait déjà été interrogé par l’auteur, pour le site " Le Grand Soir ".

Voir l’article : https://www.legrandsoir.info/republique-populaire-de-donetsk-l-occasio...

(6) https://cprf.ru/2022/03/russias-military-operation-in-ukraine-what-is-...

(7) https://www.themoscowtimes.com/2022/01/06/why-russia-fears-a-ukrainian....

(8) https://www.amnesty.org/fr/latest/press-release/2015/12/ukraine-commun...

(9) https://www.dw.com/es/comunistas-rusos-protestan-por-detenciones-de-se...

(10) https://www.pcte.es/comunicados-centrales/declaracion-del-buro-politic...

(11) http://www.reveilcommuniste.fr/2022/02/ou-l-otan-ou-poutine-pas-d-autr...