" L’affaire Guillaume Soro " ou le déni de démocratie

, par  DMigneau , popularité : 0%

" L’affaire Guillaume Soro " ou le déni de démocratie

Guillaume Soro

A l’approche de l’élection présidentielle en Côte d’Ivoire, les manœuvres du pouvoir contre l’ancien premier ministre et désormais opposant Guillaume Soro ne peuvent que ramener à l’esprit les pires souvenirs de l’Histoire de ce pays.

Chef du gouvernement pendant les dernières années de la présidence de Laurent Gbagbo puis les premières de celle d’Alassane Ouattara, ensuite président de « l’Assemblée nationale », l’ancien responsable du mouvement armé des " Forces nouvelles " s’est depuis retourné contre le chef de l’Etat, qui ne l’admet pas.

Aujourd’hui, quelques mois à peine après l’annonce de sa candidature à la prochaine élection présidentielle d’octobre 2020 et par un étrange hasard de calendrier, Guillaume Soro est visé par une plainte déposée en France pour " torture ", " assassinat " et " crimes de guerre ", dans le même temps qu’en Côte d’Ivoire, alors qu’il a déjà été condamné, par défaut et sans avocat, à vingt ans de prison par la justice ivoirienne pour " détournement de fonds et blanchiment ", mandat d’arrêt contre lui à l’appui.

" Interpol ", saisi à son tour, n’a pour sa part donné aucune suite, preuve s’il en est du peu de fiabilité et de sérieux de ces accusations.

Et surtout, Guillaume Soro est privé pour cinq ans de « droits civiques », ce qui empêche toute candidature à la présidentielle à venir. Cette peine est sans nul doute la plus révélatrice des véritables intentions de la justice ivoirienne envers lui, une justice qui n’agit pas dans l’impartialité mais aux ordres du « pouvoir politique ».

Il s’agit là d’un procès politique, purement politique.

Menacé, Guillaume Soro n’a eu d’autre choix que de se tourner vers la « Cour africaine des Droits de l’Homme et des Peuples ». Le 22 avril dernier, c’est à l’unanimité que les juges panafricains ont ordonné à la Côte d’Ivoire de surseoir au mandat d’arrêt, avec obligation de lui faire rapport sous trente jours.

Pour qui croyait les jours de la vengeance et de la répression révolus en politique ivoirienne, voilà qui a de quoi décourager. Voilà aussi qui prouve que, plus encore qu’une culture démocratique qui peine à s’enraciner sur le continent africain ou connaît parfois des convulsions trop fortes, c’est autour du droit que l’Afrique doit se souder, en particulier tel que l’incarne la « Cour africaine des Droits de l’Homme ».

Créée en 2006, la « Cour africaine » est plus jeune que ses homologues européenne et interaméricaine, qui ont toutes deux faits leurs preuves en matière de protection des « Droits de l’Homme » chez leurs Etats membres.

Elle est ainsi la plus récente des cours régionales de « Droits de l’Homme ».

Détail intéressant, le protocole qui la créait a été adopté en juin 1998, peu avant l’ouverture de la « Conférence de Rome » qui allait adopter le statut du même nom, celui de la « Cour pénale internationale » finalement ouverte en 2002. Preuve que la « Cour africaine » répondait à un besoin de justice supranationale et de fin du monopole étatique sur les droits de l’individu.

Depuis les décolonisations, le déni du droit et des droits humains fondamentaux en Afrique est récurent, ayant connu son point culminant avec la tragédie rwandaise en 1994.

Pour elle seule, l’ONU avait créé un « Tribunal pénal international » comme celui apparu l’année précédente pour l’ex-Yougoslavie, une première depuis Nuremberg.

La responsabilité des anciennes puissances coloniales éclatait au grand jour, celle de pays qui s’étaient réparti dans le sang une Afrique colonisée puis, après les « indépendances », se l’étaient à nouveau répartie mais sur un mode " clientéliste ", au mépris du droit des opposants aux dictateurs devenus leurs clients, a fortiori lorsque l’opposition revêtait bon gré mal gré un caractère ethnique comme au Rwanda.

Sous la présidence monopartite de Félix Houphouët-Boigny, l’ethnicité était absente du débat public. Ce n’est qu’avec l’accession au pouvoir en 1993, à la mort du chef de l’Etat historique, d’Henri Konan Bédié que la notion " d’ivoirité " apparaît, le dauphin d’Houphouët-Boigny ayant cherché à discréditer Alassane Ouattara, alors son opposant, en le prétendant originaire par son père du Burkina Faso.

C’est ainsi qu’un Etat jusqu’alors connu pour son peu de démocratie, à l’instar de bien d’autres pays du continent, mais pour sa stabilité institutionnelle s’est permis de descendre vers le chaos, d’abord celui d’un coup d’Etat militaire en 1999 puis de la guerre civile en 2002, jusqu’à une intervention militaire internationale en 2010 pour mettre en place Alassane Ouattara en tant que président reconnu élu par l’ONU.

Mépriser le droit, puis segmenter les droits, n’aboutit jamais à autre chose.

Aujourd’hui, le chef de l’Etat ivoirien semble prendre le même chemin que ses devanciers, qu’ils se nomment Konan Bédié, Gueï ou Gbagbo. Et toujours et encore, c’est le peuple qui en souffre ainsi que l’idée même de « Droits de l’Homme », battue en brèche par les égoïsmes politiques voire ethniques.

Rappelons que Konan Bédié, vient d’annoncer sans complexe, à 86 ans, sa candidature pour l’investiture du " Parti démocratique de Côte d’Ivoire " en vue de la présidentielle d’octobre prochain.

Si la décision rendue par la « Cour africaine des Droits de l’Homme » en faveur de Guillaume Soro ne concernait que des mesures provisoires, elle n’en a pas moins eu pour effet de provoquer le retrait de la Côte d’Ivoire de sa déclaration de compétence qui permet aux individus et aux « organisations non-gouvernementales » de saisir la « Cour africaine ».

Auparavant, trois Etats africains l’avaient fait – la Tanzanie, le Bénin et, avant lui, le Rwanda qui avait marqué une rupture nette avec la juridiction régionale.

Ces retraits aux causes éminemment politiques et de nature intérieure, fragilisent la « Cour » et, paradoxalement, montrent ainsi combien elle est nécessaire dans une Afrique où le droit n’a pas su grandir dans de pures frontières nationales.

Plus le droit est rejeté, plus il est indispensable.

Même fuir la « Cour africaine » n’évitera pas au régime ivoirien d’avoir à porter la responsabilité de ses actes. En Côte d’Ivoire et ailleurs, une mobilisation sans faille pour une justice régionale agissant selon les principes universels de droit est une condition sine qua non pour une future stabilité politique du continent où la menace « terroriste » guette sa stabilité et la sécurité de ses populations.

Henri Fourcadis

MediaPart