« L’action sociale » doit-elle devenir un service marchand ?

, par  DMigneau , popularité : 0%

« L’action sociale » doit-elle devenir un service marchand ?

Cela fait des années que les professionnels de « l’Action sociale » sont soumis aux diktats technocratiques de directions " hors-sol ". Pourtant, ils sont au plus près de ce que vivent les populations précarisées, connaissant leurs besoins et leurs attentes. Mais, rien n’y fait. Leur expertise est négligée et méprisée, comme le montre ce cri de colère des « travailleurs sociaux » de l’Essonne.

Par des agents du Conseil départemental de l’Essonne

Nous, « travailleurs sociaux » du Conseil départemental de l’Essonne nous sommes pris, comme tant d’autres, entre les injonctions de notre hiérarchie et la réalité des personnes que nous recevons de plus en plus nombreuses dans nos services, au quotidien.

Nous ne pouvons plus faire face à la charge toujours croissante de travail. La réponse de notre " Direction du développement social " se résume à : " Tu ne t’en sors pas ? Tu dois être mal organisé ! ".

Et donc, les " réorganisations " se succèdent " à marche forcée ".

Dernièrement, la " Direction " a envisagé de mettre en place des rendez-vous " accueil " de trente minutes.

Se serait-elle inspirée des services commerciaux d’ " Orange " ou de " Darty " ?

C’est la question que l’on peut se poser ! Cette innovation a été imaginée par des personnes qui ont tout fait, sauf justement du « Social » !

Les usagers vont devoir contacter une " plateforme " à Evry, en dépit de tout souci de proximité, pour une " pré-évaluation " de la demande et une éventuelle transmission au « Service social » local. Puis, ils auront un rendez-vous d’à peine trente minutes avec un « travailleur social » pour " faire connaissance ", afin d’obtenir ensuite un nouveau rendez-vous pour " engager la relation ", " traiter la demande " et éventuellement envisager un " accompagnement "...

Quelle simplification !

Après avoir passé dix minutes à expliquer aux usagers comment " l’accueil " fonctionne, il ne restera plus que vingt minutes

Avec cette " réorganisation ", toute la dimension humaine inhérente à la relation d’aide est effacée.

En fait, elle n’existe plus.

L’usager n’est plus qu’un dossier, un numéro, une statistique.

Prendre en compte la personne, ce qui fait sens pour elle, son individualité, son parcours, dans une société de plus en plus complexe, écouter la détresse, engager une réflexion commune... est menacé.

Notre travail ne consiste pas à être " rentable " ou " efficace "...

" L’efficacité " du « Service social » ne se mesure pas au nombre d’aides financières demandées ou de processus suivis " à la lettre ". Autant, il est facile de parler d’une facture d’électricité, autant il est difficile de dévoiler son intimité à quelqu’un qu’on ne connaît pas.

Dévoiler son intimité demande une relation de confiance qui s’y prête ... de percevoir que son interlocuteur est disponible et " à l’écoute "...

Cet accompagnement demande du temps :

- du temps pour analyser,

- du temps pour que la personne se l’approprie, aussi.

Ce temps n’est pas " rationalisable " comme notre hiérarchie le souhaiterait ... Il est indispensable que les professionnels gardent la maîtrise de leur agenda.

Tous les logiciels à compléter, les nombreux tableaux à remplir, dans l’objectif de mesurer et quantifier notre activité, mobilisent un temps important pour les professionnels, au détriment de la relation aux usagers.

Désormais, avec cette nouvelle " réorganisation ", ce sont les entretiens et la relation humaine qu’il faudra mesurer et toujours plus quantifier, comme un service marchand.

Nous, les professionnels du « Social », savons bien que cette vision de rentabilité et de " satisfaction " du client est complétement inadaptée.

Notre métier, c’est un métier " d’aide à la personne "... avec toute la complexité que revêt l’accompagnement d’un être humain. Cette énième " réorganisation " censée mieux répondre aux besoins des usagers, est finalement déclencheuse d’une inadaptation majeure du service au but qui lui est donné.

Mieux répondre aux personnes nécessiterait en fait, non pas une réorganisation de " l’accueil ", mais juste la volonté de mettre plus de moyens humains et de remplacer au moins l’ensemble des postes administratifs et sociaux " découverts " à ce jour et de laisser le « personnel social » faire son travail !

Tribune publiée dans le n° 1288 de " Lien Social ". Consultable dans la rubrique " Espace du lecteur " :

https://www.lien-social.com/L-action-sociale-doit-elle-devenir-un-service-marchand

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