L’Italie face aux pires élections de son histoire

, par  DMigneau , popularité : 64%

L’Italie face aux pires élections de son histoire

Le 4 mars 2018 auront lieu les élections législatives italiennes. Alors que le pays est fracturé par de profondes divisions sociales et 20 ans de stagnation économique, le champ politique semble toujours incapable de fournir une solution à la crise profonde que traversent nos voisins méditerréanéens.

Qui conserve encore un minimum de mémoire historique n’aura aucun mal à reconnaître que les prochaines élections qui auront lieu le 4 mars en Italie peuvent être légitimement considérées comme les pires que le pays ait connues.

Bien que victime depuis plusieurs décennies d’une dérive oligarchique, le « Belpaese » n’avait jamais vu une campagne électorale aussi fade, rustre et dépourvue de repères.

Dans les " talk-shows " télévisés, des marées de promesses et d’âpres saillies entre les prétendants masquent une absence d’idées déconcertante, quand ce n’est pas le relatif consensus entre eux qui trouble l’observateur.

Les perspectives sont désolantes.

Un magnat octogénaire aux « multiples casseroles » – tant politiques que judiciaires – s’apprête à remporter de nouveau les élections, même s’il ne pourra pas être élu au Parlement car une loi le rend inapte à se présenter directement.

Silvio Berlusconi est comme un phénix : il renaît de ses cendres à chaque fois qu’il est donné pour mort. Il est allié au " lepéniste " Matteo Salvini qui hier encore voulait diviser l’Italie en deux et brocardait les méridionaux, et quelques autres excroissances " post-fascistes ".

Pourtant, ces forces n’ont jamais eu de programmes aussi divergents, ce qui provoque des tensions dans l’alliance de « centre-droit ».

De l’autre côté, le " centre gauche " est acculé.

Le « Parti Démocrate » paie la faible clairvoyance d’un leader qui, alors qu’il n’a même pas quarante-cinq ans, est déjà grillé à cause d’une fougue et d’une insolence qui l’ont rendu insupportable aux yeux d’une grande partie des électeurs.

Si Emmanuel Macron a montré un talent hors du commun pour incorporer les critiques de ses adversaires et les retourner à son avantage, Matteo Renzi a réussi à s’aliéner tout le monde.

Quant aux ramifications du PD – " Piu Europa ", " Insieme e Civica popolare " – qui constituent de petits cartels électoraux formellement indépendants, elles ne cumulent que peu de points dans les sondages.

Le « Mouvement Cinq Étoiles », de son côté, fluctue autour de 30 %. Un tel résultat lui assurerait la position de premier parti italien, mais il ne serait que deuxième par rapport au " centre droit " coalisé et loin de la possibilité de former un gouvernement.

Le mouvement se retrouve orphelin de son fondateur : la vedette comique Beppe Grillo, désormais manifestement en retrait. Celui-ci a choisi comme figure de proue Luigi Di Maio, un jeune loup de l’aile droite du mouvement qui n’a pas manqué de diluer les rares bonnes choses que proposaient naguère les « grillini ». Il reprend désormais à son compte la rhétorique sur la « nécessaire austérité » et la « réduction des dépenses de l’État italien ».

Le moment de vérité sera la période " post-électorale ". Les " bookmakers " parient, au cas où le " centre droit " n’aurait pas la majorité, sur une grande coalition entre l’octogénaire Berlusconi et Renzi dont l’avenir semble compromis.

De façon moins probable, il pourrait y avoir une alliance entre le " lepéniste " Salvini et Di Maio du M5S.

Il faut prendre au sérieux les retournements d’alliance " post-électoraux " qui ont permis à l’Italie, au cours des dernières années, d’obtenir une stabilité politique à coup de trahisons et de scissions dans les groupes parlementaires.

La « classe politique » est notoirement habituée à se précipiter pour soutenir le vainqueur. Ce type de scénario pourrait se produire de nouveau, quelle que soit la coalition qui parviendra à la majorité relative.

Et à gauche ?

Son absence dans le jeu politique et les scénarios " post-électoraux " en disent long sur l’insignifiance des héritiers d’une page glorieuse de l’histoire italienne.

Jadis la plus influente du continent, la gauche italienne est quasiment inexistante.

À " la gauche " du PD, un cartel électoral baptisé « Libres et Égaux » s’est formé, dont l’initiateur est Massimo D’Alema. Le D’Alema des privatisations, de la flexibilité du travail et des traités européens

À force de traîner les lambeaux du Parti Communiste Italien de plus en plus vers le néolibéralisme, D’Alema et les siens ont buté sur plus habile qu’eux et, marginalisés au sein du parti, ils en sont sortis en essayant de se construire une image de « progressistes ».

Cependant, leur l’horizon demeure celui d’un " centre gauche " traditionnel, voué à un credo néolibéral mal déguisé : tout le monde sait qu’un PD épuré de l’influence de Renzi les ferait revenir au bercail.

Ce n’est d’ailleurs pas un hasard si les « LeE » ont choisi comme chef de file Pietro Grasso, président du Sénat, qui a un profil hyper institutionnel et dépourvu de la moindre veine charismatique.

Ce qui s’avère néanmoins difficilement compréhensible, si ce n’est par opportunisme, c’est l’adhésion de « Sinistra Italiana » (" Gauche Italienne ") à cette coalition, menée par Nicola Fratoianni.

Bien qu’elle ne soit jamais apparue comme un objet particulièrement original, « Sinistra Italiana » semblait avoir acté une nette distanciation à l’égard de la pratique et de la culture politique incarnée par les ex du PD.

Cette incompatibilité s’est d’ailleurs constatée avec l’apparition de tensions internes qui se sont exacerbées au moment de la présentation des candidatures. On peut légitimement anticiper une nouvelle division après les élections.

Que dire alors de « Potere al Popolo » [« Pouvoir au Peuple »] ?

Si l’on souhaite être objectif, tout ce qu’on peut reconnaître à cette nouvelle formation est d’avoir été mise sur pied par un groupe de jeunes napolitains à qui l’on doit de louables actions de mutualisme et de luttes sociales locales.

Cependant, les mérites de cette formation s’arrêtent là.

Malgré l’insertion du mot « peuple » dans leur nom, nous sommes bien loin de la stratégie « populiste » qui est à la base du succès de Podemos et de la " France Insoumise ". La perspective demeure celle d’une simple convergence des luttes par « le bas », bien que l’Italie ne connaisse aucun mouvement digne de ce nom depuis fort longtemps.

« L’appel aux luttes » relève donc largement de l’incantation. « Potere al popolo » reproduit les erreurs systématiques de la gauche italienne : à chaque timide manifestation syndicale le refrain « Nous devons redémarrer de cette place » est entonné sans que jamais une direction ne soit définie ni le périmètre de ces rassemblements établi.

« Potere al popolo » est marqué par la culture minoritaire qui affleure à chaque coin de rue : le mouvement clame qu’il n’est pas important d’atteindre les 3 % nécessaires pour entrer au parlement et on en est très loin pour le moment, puisque « Potere al Popolo » semblerait stagner en-dessous de 1% et les actions initiées restent celles des militants traditionnels, dont le nombre est désormais plutôt clairsemé, et dont les perspectives sont faiblement séduisantes pour un électorat hétérogène.

« Potere al popolo » en est encore à revendiquer le monopole de la « vraie gauche » à ses concurrents. Sur les réseaux sociaux, la campagne se limite souvent à expliquer que la « vraie gauche » ce n’est pas « Libere e uguali » mais « Potere al popolo ». Comme si une telle lutte pour l’étiquette pouvait intéresser qui que ce soit et mobiliser les Italiens…

« Potere al popolo » n’est pas capable de proposer un horizon alternatif et un projet global.

Le mouvement est d’ailleurs désincarné et n’admet toujours pas l’importance du fait d’avoir un leader qui exerce la fonction de tribun et l’importance des moyens de communication modernes dans l’élaboration d’une stratégie politique : Viola Carofalo n’est ni Pablo Iglesias, ni Jean-Luc Mélenchon.

Au-delà des bonnes intentions donc, le langage et l’esthétique déployés rendent le mouvement incapable d’élargir sa base.

Sur le thème européen, enfin, « Potere al Popolo » maintient une ambiguïté de fond, puisqu’ils sont bloqués par la possibilité de l’alliance en vue avec le maire de Naples, De Magistris, lequel de son côté a déjà rallié Yannis Varoufakis dans la perspective des élections européennes de 2019.

L’Italie ne semble donc toujours pas mure pour l’apparition d’une force politique progressiste capable de coaliser des aspirations transversales et capable de vivre « hors du spectre » du PCI, tout en déjouant la stratégie populiste du « Mouvement Cinq Étoiles », qui a réussi à articuler un certain nombre d’aspirations et qui séduit bon nombre d’électeurs issus de la gauche.

Le paradoxe est que ces élections dévoilent à quel point le champ politique italien est un cadavre à la renverse et qu’il existe donc une fenêtre d’opportunité pour élaborer un tel projet.

L’Italie en a urgemment besoin.

Lenny Benbara

LeVentseLève.fr