L’Irak, deux ans après la prise de Mossoul par l’Etat Islamique

, par  DMigneau , popularité : 30%

L’Irak, deux ans après la prise de Mossoul par l’Etat Islamique

L’Irak qui émerge aujourd’hui après deux ans et demi de chaos et de carnage est un pays plus fracturé et divisé que jamais. La reconstruction des liens et de la confiance entre les communautés est en tout point aussi importante que la reconstruction physique du pays.

Le groupe armé se désignant sous le nom d’« État Islamique » (EI) a désormais perdu la plus grande partie du territoire qu’il avait conquis en 2014. Malgré la bonne nouvelle que cela représente, l’EI reste une force de destruction considérable.

La deuxième ville du pays, Mossoul, reste sous son contrôle, et ses combattants sont toujours en mesure de perpétrer des attaques terroristes dans la capitale et ailleurs. Mais les déchirures au sein du tissu social irakien sont peut-être les ravages les plus sérieux qu’ait causé l’EI, alimentant ainsi les tensions intercommunautaires existantes et exacerbant les violences sectaires.

Depuis sa création, l’EI fait régner la terreur, en perpétrant des exécutions sommaires, des enlèvements, des actes de torture et un nettoyage ethnique des minorités ethniques et religieuses.

Des communautés qui étaient restées dans leurs villes et villages malgré des décennies de persécutions et de harcèlements (Arabes chiites, chrétiens assyriens, Kurdes, Yézidis, Turkmènes et Shabaks chiites, Kakaïs, et mandéens sabéens) ont été déplacées de force sous des menaces de mort dans les semaines qui ont suivi la capture de leur territoire par les combattants de l’EI. Les attaques lancées contre la communauté yézidi ont été particulièrement violentes avec des milliers d’enlèvements et des femmes et des jeunes filles contraintes à l’esclavage sexuel .

Dès son origine, l’EI a systématiquement pris pour cible les communautés non-arabes et les communautés musulmanes non-sunnites, ainsi que les sunnites arabes ayant collaboré avec le gouvernement et les forces de sécurité ou ayant apporté leur soutien à ces derniers.

En revanche, les citoyens sunnites n’ayant pas contesté les lois imposées par l’organisation terroriste n’ont généralement pas été ciblés. Au sein de la communauté sunnite, nombreuses sont les personnes pour qui l’EI ne représentait pas forcément une menace plus importante que les milices chiites toutes-puissantes supportées par le gouvernement de plus en plus sectaire du premier ministre Nouri al-Maliki, dont ils se sentaient de plus en plus exclus.

Quoiqu’il en soit, ils n’ont eu ni la volonté ni les moyens de résister à la capture par l’EI de leurs villes et villages, lesquels avaient été abandonnés par l’armée irakienne.

Avec la spirale mortelle de violences sectaires qui a forcé des millions de personnes à fuir leur foyer depuis 2014, les communautés arabes sunnites ont été désignées coupables des crimes de haines perpétrés par l’EI et sont désormais fréquemment victimes de représailles par les puissantes milices chiites qui agissent avec la complicité ou l’assentiment des autorités et des forces gouvernementales irakiennes.

Les deux types de violations les plus courants sont : les homicides s’apparentant à des exécutions ou la disparition collective ou individuelle de sunnites, après que ceux-ci ont été enlevés sur leur lieu de travail ou d’habitation ou sur les postes de contrôle de l’armée ou des milices, parfois après avoir contraint leur famille à payer une rançon pour leur libération ; et la destruction de villages sunnites repris à l’EI et le bannissement des habitants sunnites de la zone.

Dans les territoires administrés par le Gouvernement régional du Kurdistan (GRK) et ses forces armées (Peshmerga), au nord de l’Irak, les communautés arabes sunnites ont également été ciblées. Leurs villages ont été détruits et les habitants ont été empêchés de retourner dans leurs villages, dans les dénommés « territoires contestés » que le GRK tente de s’approprier depuis longtemps.

Les attaques sectaires menées contre les communautés sunnites dans le nord et le centre de l’Irak n’étaient pas seulement motivées par un désir de vengeance, dans la mesure où celui-ci n’est bien souvent que l’expression d’ambitions territoriales nourries de longue date.

L’Irak qui émerge aujourd’hui après deux ans et demi de chaos et de carnage est un pays plus fracturé et divisé que jamais. Les factions obnubilées par la destruction de leurs rivaux ont agi sans considération pour la population civile, première victime de ce conflit.

Tandis que l’EI perd de plus en plus de territoires, de nombreuses communautés qui ont perdu leurs villes et leurs maisons n’ont pas grand-chose à célébrer. La reconstruction des liens et de la confiance entre les communautés est en tout point aussi importante que la reconstruction physique du pays.

Par Donatella Rovera, Principale conseillère d’Amnesty International pour les situations de crise. Texte publié dans le dossier spécial " Iraq from the ground. Two Years after the fall of Mossul ", par Noria en collaboration avec Amnesty International France.

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