L’Eugénisme " En Marche " ou " Heureux les pauvres en esprit car le royaume de la manipulation génétique leur est promis "

, par  DMigneau , popularité : 0%

L’Eugénisme " En Marche " ou " Heureux les pauvres en esprit car le royaume de la manipulation génétique leur est promis "

Le sieur Laurent Alexandre, ci-devant urologue et actuel entrepreneur [1] a récemment confié à " l’Express " une " tribune " fort humblement intitulée « Pourquoi Bourdieu avait tort » [2]. Voilà donc le sort de P. Bourdieu et d’un pan de la sociologie scellé sans appel par les 50 lignes à l’emporte-pièce du tribun.

Les lignes en question au demeurant, et quelque provocantes qu’elles paraissent, semblent avoir soulevé fort peu d’intérêt, ne déclenchant apparemment pas le moindre " buzz " : une recherche sur " l’Internet " ne mentionne en effet qu’une seule recension notable d’ailleurs fort peu élogieuse, et une critique acerbe qui à vrai dire s’intéresse davantage au journal qu’il l’a publiée qu’à l’auteur [3].

Ce faible écho n’est guère surprenant, car le tribun, sous des dehors " révolutionnaires " au sens " macronien " du terme, n’y fait montre que du positivisme le plus suranné, d’un scientisme béat qu’on croyait passé de mode, et du réductionnisme le plus élémentaire.

Toutes ces " qualités " étant rehaussées, il est vrai, d’un si singulier manque de curiosité.

En effet, M. Alexandre semble ignorer les mises en garde précises et nombreuses de l’auteur grâce auquel il pense pulvériser pour le compte Pierre Bourdieu et tous les travaux mettant en évidence l’importance du milieu dans la réussite sociale.

Enluminées aussi d’un esprit si " rigoureusement critique " qu’il passe sous silence les réflexions de fond sur le réductionnisme scientifique pourtant au principe de son article historique.

Reste que quelques aspects conjoncturels de cette tribune, bien inscrite dans l’air du temps, suggèrent de creuser un peu plus avant « le pourquoi » et « le comment » d’un tel " pétard mouillé ". Car ce pétard passablement truqué œuvre à l’accréditation lancinante d’idées fort dangereuses.

Qui est L. A. ?

Il est évidemment utile de connaître une part du parcours et des engagements de l’auteur afin de tenter comprendre d’où il parle, pourquoi il le fait, et quels sont les credo intellectuels et politiques qui constituent le soubassement de son interprétation des travaux en neurologie et en sciences cognitives.

Et ses éventuels intérêts trébuchants.

Si l’on en croit sa biographie telle que décrite par " Wikipédia " et confortée par nombre d’articles répertoriés sur le web, « L. A. » est donc " médecin urologue ", mais il est bien davantage un représentant de la classe « IEP/ENA » et créateur d’entreprises.

Personnalité « libérale » proche d’Alain Madelin, il est également présent dans la presse via ses rachats et plusieurs journaux font " obligeamment place " à ses credo.

L’essentiel de ses interventions (tribunes, conférences) se situe dans le domaine des « technologies », en particulier celles de l’ingénierie génétique ; elles révèlent un « héraut du transhumanisme » dissertant complaisamment sur « l’immortalité à court terme » et les éventuels bienfaits « humanistes » des dites « NBIC ».

Cette passion visionnaire restant bien entendu " totalement indépendante " de ses intérêts personnels, investis entre autres dans une société de séquençage d’ADN. Celle-ci n’étant que le prolongement concret de celle-là.

On trouve également parmi ses fort nombreuses déclarations, des prises de position erratiques et tonitruantes sur le sujet, allant de la mise en garde alarmiste contre " les apprentis sorciers " à la futurologie enthousiaste.

Le dénominateur commun étant - comme par hasard - l’appel à des « investissements massifs ». Car « L. A. » n’ignore évidemment pas que les avancées technologiques fulgurantes en « NBIC » et en « IA » ne tombent pas du ciel, ni de laboratoires marginaux et improvisés, mais sont bel et bien le produit de choix politiques influencés par les nombreux lobbyistes si attentifs au " progrès humain "...

Que nous dit-il ?

De manière fort simpliste [4], « L. A. » assène des chiffres dont la signification est assez sibylline, mais qu’il explicite aimablement pour nous après les avoir radicalement simplifiés :

« On sait aujourd’hui que l’ADN détermine plus de 50 % de notre intelligence. L’école et la culture familiale ne pèsent pas beaucoup face au poids décisif de la génétique. »

La formule chiffrée présente la compacité d’une publicité de pâte dentifrice ou de crème anti-rides, et le pourcentage bien rond est évidemment garant " d’élégance scientifique " [5].

Cette " rigueur " prend cependant quelques libertés avec l’arithmétique : les deux parts de 50 % sont apparemment modulées par un mystérieux « coefficient idéologique », puisque la moitié revenant à l’école et à la culture « ne pèse pas beaucoup », tandis que l’autre moitié est « décisive ».

Voilà donc une manière singulière d’accommoder les chiffres à la sauce " ingénierie génétique ".

On apprend ensuite que pour la lecture elle-même, le rôle de l’école et de l’environnement culturel est marginal. Et l’on se prend à regretter que l’analyse soit encore incomplète puisqu’elle peine toujours à démontrer que « le gène de la lecture » est usiné à l’origine pour la lecture syllabique et tout à fait incompatible avec la lecture " globale ".

En dépit de ce petit goût d’inachevé, le degré de précision des analyses mentionnées est tel qu’il laisse envisager qu’il faudrait doubler l’effort individuel et la contribution familiale des malheureux ayant reçu un « mauvais patrimoine » pour qu’ils puissent espérer concurrencer les heureux héritiers [6].

Notre tribun s’essaye ensuite à démontrer que l’évidente corrélation entre " QI " et " pauvreté " est taboue [7], ce qui participe incontestablement au déclin de la France.

Alexandre insiste lourdement, dans de nombreux articles, sur le rôle joué par le " QI " - et par son origine génétique sous-entendue - dans la « réussite » [8].

Derrière cette affirmation s’en dissimule (mal) une seconde : celle de l’origine raciale de cet « avantage comparatif » génétique.

L. Alexandre prend ici appui sur le phénomène amorcé en France par la sidération des " sphères ministérielles " devant les résultats des enquêtes internationales de « compétences ». Le nouveau ministre, comme ses prédécesseurs, se devant de fournir une explication qui mette - si possible - hors de cause les choix institutionnels.

« Pour ce qui concerne la lecture, les résultats de l’enquête " Pirls " (" Programme international de recherche en lecture scolaire ", touchant les écoliers de CM1) n’étaient pas très bons en 2012 (cf. " Le Monde " du 13/12/2012). Ceux de 2017 sont encore plus mauvais, au point de déclencher une prise de parole quasi immédiate du ministre de l’Éducation nationale. »

Mais alors ?

La baisse continue du " QI " de la France [9], d’emblée imputée par le ministre aux horreurs du « pédagogisme », traduit-elle une « baisse génétique » corrélée ?

Les résultats comparés au niveau européen représentent-ils le potentiel génétique des différentes populations ?

Faut-il révéler que les irlandais sont particulièrement doués de " gènes performants " et les maltais particulièrement handicapés par leurs " gènes insulaires " ?

En fait, contrairement à ce que disent ces auteurs, sans cesse pleurnichant sur les interdits dont ils seraient victimes malgré les « titres de presse » et « les chaires » dont ils disposent dans les journaux, c’est bien l’idée d’un « héritage » des dons qui est la plus répandue.

On en trouve trace partout dans le langage, dans les récits historiques, et dans les discussions de " bar du commerce " [10].

Énoncer la théorie complotiste de " l’éléphant dans le couloir " est, en effet, une contre vérité totale [11].

Reste juste à préciser ce que sont ces « capacités » devenant subrepticement « intelligence » [12]. Mais il est assez clair que l’unité de mesure suggérée ici est en dernier ressort la capacité à « créer sa boîte » et à « développer » l’ « innovation » susceptible d’arracher des « parts de marché ».

Il existe, en fait, deux variétés de fans des fondements génétiques de « l’intelligence » : il y a les « conservateurs », dans l’acception " macroniste " du monde, pour qui la race, l’origine, la caste... disent tout sur l’intelligence de manière définitive, et il y a les « progressistes », " En Marche " vers « l’amélioration de l’espèce », qui dissimulent leur condescendance de classe derrière le vœu pieu de « réparer » les héritages pénalisants.

Ces derniers peuvent alors se réclamer d’un « humanisme » qui fleure bon « la pitié charitable », mais en réalité se placent d’emblée dans le cadre de la guerre de « tous contre tous » : la supériorité chinoise doit être surclassée de toute urgence !

Ce discours a pour but d’ancrer l’idée de supériorités « naturelles » indiscutables, de contrer toute réflexion suggérant des politiques égalitaires voire " compensatoires ", et surtout de rendre « l’égalitarisme » responsable du « déclin », par l’étouffement de l’énergie des plus doués. Lesquels - bien évidemment - ne rêvent " qu’entreprise ", " reprises ", " placements ", " start-up ", " concurrence " et " parts de marché ".

Ce que font semblant d’ignorer ces tartuffes, c’est que l’égalitarisme n’est pas un « programme » mais une attitude philosophique et politique refusant l’enfermement des individus pour cause d’hérédité, de race, de couleur, de " QI ".

Ils feignent d’avoir oublié que l’assise des anciens régimes féodaux était précisément de cette nature, de même que celle des privilèges ici, des castes là-bas.

Que la « Déclaration des droits de l’Homme » est une déclaration de principe et d’intention et prétend justement affranchir l’Homme d’un calcul de " QI " ou des résultats d’un séquencement de génome.

Les malheureux semblent n’avoir pas compris que la relativisation de l’interprétation du " QI " et la défiance vis-à-vis de son utilisation partent du même principe qui refuse que l’on prétende définir, limiter, arrêter le devenir d’un individu, son chemin, ses désirs et ses ambitions en lui opposant un bête chiffre censé le résumer.

Mais le " point d’orgue " de l’article en est sans conteste l’émouvant prétexte " humaniste " : lutter contre le déterminisme génétique pour compenser les inégalités.

Beau projet.

En contradiction, cependant, avec l’opposition radicale et méprisante à « l’égalitarisme ». Car l’égalitarisme, on le sait, est " gauchiste ", " irresponsable " et contraire au progrès lorsqu’il s’agit d’éducation, mais il devient " humaniste " et " porteur d’avenir " dès qu’il s’agit d’ingénierie génétique.

Pourquoi cette tribune n’a pratiquement aucun intérêt scientifique et frôle l’imposture

Il faut d’abord noter que les déclarations " à l’emporte-pièce " de Laurent Alexandre ne se préoccupent d’aucune des mises au point de R. Plomin lui-même, et ne font allusion qu’à des aspects parcellaires des travaux de P. Bourdieu.

Comme le rappelle, en effet, dans un article assez complet la rédaction du site " Chronik " [13], les découvertes de Plomin ne nient pas, contrairement à ce que fait croire Laurent Alexandre, l’influence de l’environnement : bien au contraire, elles lui donnent une place fondamentale.

Dans un article de 2004 publié par " l’American Psychological Association ", Robert Plomin explique en effet : « Si l’influence des facteurs génétiques sur l’intelligence est d’environ 50 %, cela signifie que les facteurs environnementaux expliquent le reste de la variance. »

Plus grave encore, selon les mêmes auteurs, la présentation donnée par notre " tribuniste émérite " constitue l’erreur type que dénonce R. Plomin :

« Nombre de lecteurs de bonne foi peuvent comprendre que l’intelligence de leur enfant est à plus de 50 % déterminée par les gènes dont il a hérité. Mais voilà, c’est précisément cette manière de « comprendre » qui est la plus importante contre-vérité, la plus grave erreur, la « number one fallacy » contre laquelle nous prévient Plomin, notamment dans son interview à la BBC en octobre 2015. » [14]

Le site " Mute " fournit, pour sa part, de manière bien documentée quelques précisions sur le travail entrepris par Plomin et son équipe :

« Mais lorsque des centaines de milliers de marqueurs génétiques furent ainsi passées " au crible ", les chercheurs n’ont trouvé que quelques associations entre des SNPs (polymorphismes d’un seul nucléotide), dont le plus efficient expliquait un peu moins de 1 % de la variance aux tests psychométriques, et les autres moins de 0,4 % (cf par exemple Harlar 2005, Craig 2006, Butcher 2008).

L’effet est si faible qu’il faut répliquer ce genre d’études pour exclure " les faux positifs ". Et, en aucun cas, on ne trouve pour le moment de gène massivement impliqué dans les différences d’intelligence entre individus.

De plus, Les deux propriétés essentielles sont ici " la pléiotropie " (un même gène a plusieurs effets) et " la polygénicité " (un même trait dépend d’une multitude de gènes) » [15]

Ce qui adoucit singulièrement les déclarations " à l’emporte-pièce " de « L. A. », mais nécessite - il est vrai - un peu plus de réflexion.

D’où sortent encore des chiffres " hallucinants de précision " comme :

« Nos différences de capacités de lecture en sont issues à 64 % du patrimoine génétique, la famille, l’école et nos efforts individuels n’y sont que pour un tiers. »

Mais de quelle lecture s’agit-il donc et comment sont mesurées ces « capacités » ?

Par ailleurs, il y a une contradiction absolue à avancer ces affirmations et, dans le même temps, à charger les méthodes d’apprentissage de tous les maux.

Et comment interpréter alors avec un tel prisme les nombreux résultats d’enquêtes internationales ?

Le surgissement des « capacités » des chinois, coréens et autres signe-t-il donc une modification de leur patrimoine génétique [16], eux qui étaient considérés il y a un siècle comme des « peuples de coolies » [17] ?

Ou bien seuls 50 % de ces résultats sont-ils attribuables aux gènes chinois ?

Ou bien encore, la Chine aurait-elle, avant-même les « start-up » macroniennes et nonobstant les brevets en gestation dans l’entreprise de « L. A. », découvert la pierre philosophale « NBIC » permettant la production en série de génies de la " recherche-développement " ?

Ignorent-ils aussi - Alexandre et ses " followers " - qu’au XIX° siècle les premiers touristes anglais riches qui visitent notre pays, et singulièrement les Alpes (E. Whymper entre autres), y sont stupéfaits par l’omniprésence du « crétinisme » et l’arriération générale des populations qu’ils découvrent.

Il faut croire que là encore un phénomène improbable a modifié les gènes des alpins pour en faire, au XXI° siècle des humains " quasi normaux ".

On pourrait également renvoyer « L. A. » - mais il est vrai qu’à la date de sa tribune, il ignorait probablement les faits - au rapport parlementaire [18] rendu public ce printemps.

On y lit par exemple :

« Le département (93) cumule des taux de chômage, de pauvreté et de difficultés scolaires bien supérieurs aux moyennes nationales.

Face à ce constat, les moyens humains y sont pourtant inférieurs aux autres territoires : deux fois moins de magistrats, par exemple, au tribunal d’instance d’Aubervilliers, que dans un tribunal parisien équivalent.

Dans les écoles " le moins bien doté des établissements parisiens est mieux doté que le plus doté des établissements de la Seine-Saint-Denis " »

Les dés sont donc singulièrement pipés et il devient très délicat, M. Alexandre, de distinguer ce qui relève de la " supériorité des gènes " des élèves parisiens de ce qui relève du milieu, n’est-il pas vrai ?

A travers l’ensemble de ces recherches, au fond, il apparaît que les liens désespérément recherchés entre « gènes » et « intelligence » s’obstinent à ne pas se montrer, et bien entendu, à part Laurent Alexandre, on ne trouve pas un seul chercheur pour suggérer encore qu’il existerait des « séquences de code » directement responsables de l’intelligence.

Si toutefois il avait pris la peine de tenter une définition de la dite " intelligence ", mais sans doute veut-il encore faire croire que le " QI " dont il se gargarise dans nombre d’interventions est un indicateur largement satisfaisant.

Plus honnête, croisant les réflexions des neurologues, de l’épigénétique, de la sociologie, de la psychologie, de la pédagogie, des sciences cognitives en général, l’article pourrait alors se résumer à la formule :

« P’têt bien que l’héritage génétique a une " certaine influence " sur l’intelligence, et p’têt bien que l’environnement, les conditions de la croissance et de l’éducation en ont aussi une. »

Ce qui avouons-le est totalement renversant et en surprendra plus d’un. Et que Pierre Bourdieu admettait parfaitement [19].

Notre hardi " tribuneur " aurait certes gagné à lire quelques autres textes plus larges et plus synthétiques sur le sujet [20] ; mais une compréhension correcte, étayée, de bon sens et non biaisée n’était sans doute pas dans le propos de « L. A. », archétype des « vulgarisateurs » à l’affût de bribes de travaux scientifiques susceptibles d’apporter " de l’eau à leur moulin " quitte à en commettre une exégèse aventureuse.

Toutes les époques, tous les intérêts et toutes les idéologies ont tenté ainsi de subtiliser les travaux de recherche. Et à l’ère technocratique, surtout s’ils produisent de " beaux chiffres " [21].

Au final, l’apport de la " tribune alexandrine " serait inexistant si elle n’était faussée et caricaturale, et s’il ne tirait des conclusions tout à fait gratuites, primaires et dangereuses.

On voit donc sans effort exagéré transparaître dans le texte publié par " l’Express ", ce que « L.A. » et un certain nombre de commentateurs ont voulu faire dire à R. Plomin, lequel comme on l’a vu s’en est bien défendu.

Il s’agit essentiellement de prétendre raviver la querelle " inné-acquis " sur de nouvelles bases incontestables parce que chiffrées, pour espérer enfin faire basculer l’Histoire dans le sens de l’inné.

Or, quelles que soient les intentions charitables - et surtout pragmatiques - affichées, vouloir à tout prix privilégier l’inné est une démarche enfermante, celle-là même qui renvoie les dominés à leur prétendue infériorité « naturelle ».

Discours que l’on retrouve dans les discours de tous les dominants, de l’esclavage au nazisme en passant par la droite américaine la plus obscurantiste et ségrégationniste. Alors que le choix de l’éducabilité est par nature émancipateur, qui présuppose une égalité de principe et s’attache à la rendre réalisable.

Il s’agit aussi de redonner vie au " scientisme " [22], que l’on croyait durablement disqualifié mais qui ressurgit de ses cendres à chaque « innovation R&D ». Il s’agit d’y ajouter hypocritement la promesse de l’amélioration génétique, faisant ainsi le lit d’un « transhumanisme » au masque " humaniste " et " égalitariste ".

Hypocrisie fort utile cependant à toute la " startuposphère " de l’ingénierie génétique qui trépigne d’impatience à l’idée de pouvoir un jour fabriquer de « l’humain OGM » et tenter de damer le pion à la croissance de " Facebook ".

Reste que si cette promesse est déçue, comme celle de l’immortalité au bout du chemin de la recherche « NBIC », il demeurera la « démonstration » de la nature génétique des différences d’intelligence, justifiant bien entendu les différences de statut humain.

Il s’agit enfin d’accréditer obstinément une approche réductionniste, fétiche des technocrates avides de chiffres. Un réductionnisme dopé par l’informatique et sa nouvelle dimension « big data » qui n’en est pas avare, et en produit bien davantage que tous les « L. A. » de la terre peuvent en digérer.

Il semble pourtant que, prévenu par Karl Popper, tout scientifique sait les limites de cette approche, mère du déterminisme. Car si le réductionnisme peut, selon Popper, constituer une étape méthodologique fructueuse, il ne peut en aucun cas constituer une doctrine, et l’extrapolation de résultats « réduits » à la réalité est toujours hasardeuse [23].

Et l’on retrouve également dans cette rhétorique le projet de la sociobiologie, qui prétend expliquer tous les comportements humains sur des bases biologiques, puis plus tard génétiques.

Et nombreux sont les scientifiques de toutes disciplines qui ont mis en garde contre un schéma explicatif dont ils dénoncent les évidents effets pervers tant socio-politiques que scientifiques.

Ou tout cela nous mène-t-il ?

On serait donc tenté de conclure que la tribune en question est tout simplement totalement dénuée d’intérêt et n’est qu’un " pot-pourri " d’approximations, de contre-vérités, de travestissements partiaux de résultats scientifiques, d’absence de réflexion et de rigueur.

De soupçonner qu’elle n’était là que pour faire " acte de présence " dans les médias et rester " en vue ". Le premier réflexe serait donc de l’ignorer simplement et de ne plus jamais ré-ouvrir le journal qui l’a publiée [24].

Mais ce serait oublier que ce texte poursuit, en réalité, deux objectifs bien précis, complémentaires, et lourds de conséquences.

Le premier est " d’alimenter en eau fraîche " le moulin de " la macronie " en avançant l’hypothèse de « start-up » susceptibles de doper au « CRISPR-Cas9 » l’intelligence française dont « L. A. » et ses amis nous révèlent qu’elle laisse tant à désirer et qu’elle sera bien insuffisante dans le « monde réel » de la lutte de « tous contre tous » [25].

Le second est que compère « L. A. », par là même avance ses pions en tentant de montrer tout ce que l’ingénierie génétique pourrait apporter à l’économie française, se chiffrant comme à l’ordinaire en « points de croissance » et donc en créations d’emploi.

Hypothétiques.

En tous cas, en perspectives radieuses pour les intérêts de ce secteur prometteur.

L’invocation du ministre Blanquer, de son proche collaborateur Dehaene et de la vision " macronienne " du monde souligne d’ailleurs la nature éminemment politique de la prétendue " avancée scientifique " :

« ... C’est-à-dire accentuer la stratégie du ministre Blanquer, développer la recherche en pédagogie et donner des moyens aux grands spécialistes de la cognition : Stanislas Dehaene, François Taddei, Franck Ramus... »

Et bien entendu l’approche « pédagogique » suggérée est majoritairement centrée sur cette vision selon laquelle, comme le déclare volontiers S. Dehaene, l’imagerie cérébrale va ouvrir les portes à la compréhension de « l’acte de lire ».

Loin de cette équipe l’idée de s’appuyer sur les travaux pédagogiques d’approche globale et humaine : il s’agit plutôt d’un « retour à l’ancien monde (!), avec la glorification du modèle purement " transmissif ". Et elle ignore superbement l’ensemble des travaux de fond, de longue haleine, nourris de savoirs, de savoir-faire et d’expériences multiples ».

Là encore, « La Science » aurait tranché de manière indiscutable et désigné les procédures « efficaces ». Il n’est pour s’en rendre compte que de lire certaines réactions approfondies aux projets du ministre [26].

Tout ce galimatias n’a finalement pour but que de déguiser sous les aspects d’une « science dure » à la mode, capable de présenter des chiffres et des images numériques, une démarche idéologique non explicitée.

Or, cette démarche conduit tout naturellement à faire surgir un eugénisme - bien entendu " positif " - et à un « transhumanisme » justifié par la concurrence déloyale et le péril du « gène jaune » augmenté [27]...

Il y a là, répétons-le, le fond commun de tous les racismes, les esclavagismes, les misérabilismes et de toutes les formes de mépris social : la volonté de renvoyer « les dominés » à leur place en affirmant qu’ils sont « nés comme ça ».

On l’a trouvé à toute époque et sous tous climats, et la convocation des « neurosciences » (extrapolées, tronquées, manipulées, parfois même trahies) n’est que le nouvel alibi justificatif, paré des plumes de " l’imagerie cérébrale ".

Laurent Alexandre, toutefois, manque singulièrement d’audace dans la voie qu’il s’est tracée et hésite à exposer toutes les conséquences prévisibles de son approche de « l’inné » et de « l’acquis » : s’il se lâchait vraiment, il nous révélerait sans aucun doute la base génétique des inégalités qui perdurent entre " hommes " et " femmes ".

Mais nous proposerait bien vite une ingénierie susceptible " d’upgrader " le second chromosome " X " des malheureuses.

On sait évidemment l’idée de « l’amélioration de la race » vieille comme le monde, elle n’a pas attendu « L. A. », ni le « traitement de textes génétique » ; et depuis le II° Reich jusqu’aux inventeurs du transistor, nombreux sont ceux qui ont parié sur cette voie...

Sans grand succès et avec moult dégâts.

Un chemin beaucoup plus direct vers " l’amélioration de la race " que celui prêché par « L. A. » (encore que pas accessible à tous) fut en effet imaginé dans les années 80 du XX° par une « Banque des spermes d’exception » créée par R.K. Graham [28].

C’était aux US, bien entendu, la Chine n’étant alors pas encore le point de mire des eugénistes. L’un des plus célèbres des généreux et altruistes donateurs fut William Shockley, glorieux inventeur de l’effet transistor et « prix Nobel de physique » 1956 [29].

Mais il semble bien, hélas, qu’aucun des rejetons des spermatozoïdes " hyper-performants " n’ait inventé " la Moulinette-à-faire-la-vinaigrette " ni même le " Repasse-limaces ", et l’on ignore si le « pack » fourni par la « Banque Graham » comprenait à la fois le gêne des semi-conducteurs et celui des traces de paranoïa...

La seule nouveauté de cette " tribune " est donc bien sa conclusion en forme d’humanisme " en trompe l’œil " : certes « les nuls sont nuls de naissance et aucune éducation n’y pourra rien », mais " la macronie " dans sa grande générosité - à moins qu’il s’agisse de pragmatisme - va les aider en faisant appel à « L. A. » et ses collègues.

Elle va « réparer » ces mal dotés de l’ADN et du même « coup de ciseau génétique » assurer les « avantages concurrentiels » de la France face à l’Asie.

L’émouvant slogan : « Se battre et dynamiter le déterminisme génétique ! » claque comme une bannière progressiste et propulse même « L. A. » et toute la " techno-sphère macronienne " dans l’univers sulfureux de l’insoumission, de la révolte, de la lutte finale contre les injustices de la nature...

Le procès, ici, est clair et a deux aspects complémentaires.

Affirmer la grande " générosité visionnaire " des nouvelles équipes gouvernementales, prêtes à faire " la courte échelle " aux " sous-doués " pour qu’ils viennent faire concurrence aux élites.

Conforter la volonté de Macron de transformer la France en " start-up nation ", en privilégiant les visées réductionnistes et " scientistes " de Blanquer [30] et des équipes de " numéricologues " et de leur amis « entrepreneurs » lesquels n’attendent que les investissements massifs (publics ?) qui vont leur permettre de créer les « boîtes » de demain [31].

Et tout cela sans laisser place une seconde à la réflexion sur le monde dans lequel ils prétendent ainsi nous entraîner.

Il n’est, au reste, pas surprenant que tout ce que " la macronie " compte de Laurent Alexandre et autres " hérauts de la croissance innovante " s’empare avec gourmandise de travaux tels que ceux de l’équipe de R. Plomin.

Quitte à ne lire que la surface des résultats scientifiques, à se hâter de détourner les travaux pour les citer à l’appui de leur vision orientée du monde.

Et c’est dans ce droit fil qu’apparaît l’argument massue : la dénonciation hypocrite de la licence qui régnerait en Chine vis-à-vis de l’ " IA " et du " transhumanisme " : « Aucune norme éthique ne semble freiner les transhumanistes chinois ».

Et c’est pour mieux conclure : « La Chine disposera d’un avantage considérable dans la société de l’intelligence », suggérant que les « lois de la concurrence » nous obligeraient aussi à accepter à contrecœur l’eugénisme du XXI° siècle à visage (trans)humain.

Gérard COLLET

Le Grand Soir

Notes :

[1] D’une société belge de séquençage ADN selon sa biographie " Wikipédia ".

[2] Voir : https://www.lexpress.fr/actualite/sciences/determinisme-pourquoi-bourd...

[3] " Sciences : peut-on publier n’importe quoi dans L’Express "... En un mot : oui.

Voir : http://www.acrimed.org/Sciences-peut-on-publier-n-importe-quoi-dans-L

[4] Mais il est vrai que le format « Tribune » de l’Express ne permet pas de faire " dans la dentelle ".

[5] On sait en effet très bien qu’ " Oral-B " élimine 100 % de plaque dentaire en plus, que par certaine crème anti ride « l’ovale du visage est redéfini pour 82 % des femmes » tandis que 96 % des femmes constatent plus de fermeté...

[6] En effet, « Nos différences de capacités de lecture sont issues à 64 % de cet héritage, tandis que la famille, l’école et nos efforts individuels n’y sont que pour un tiers. » Or, il est clair que 2 x 33 % est supérieur à 64 %.

[7] Tabou indiscutablement lié à la domination culturelle des idées " crypto-marxistes ", diffusées sournoisement par les chaînes de télévision et les organes de presse écrite.

[8] Voir par exemple :

https://www.lexpress.fr/actualite/sciences/face-a-l-intelligence-artificielle-le-tabou-du-qi-est-suicidaire_1894152.html

puis aussi :

https://www.lexpress.fr/actualite/monde/asie/manipulations-genetiques-...

[9] Statistiquement s’entend, car il y demeure heureusement quelques grands esprits échappant à la malédiction.

[10] A titre d’exemple, cet extrait de " L’Autre Amérique ", Arte, 29/5/2018. : « Ce portrait le Justin Trudeau présente en beau gosse bien né, fils de Pierre Elliott Trudeau [...]. Outre ce lignage, qu’en est-il des convictions de Justin, de sa vision pour le Canada [...] . »

[11] Cette théorie a été popularisée par Mme Smith-Woolley, une élève du professeur Robert Plomin, personnalité controversée qui a longtemps soutenu l’idée que l’intelligence est très fortement héréditaire.

Elle compare la génétique à “ l’éléphant dans le couloir ” [en référence à l’expression anglaise “ the elephant in the room ”, qui évoque un problème évident que personne ne veut ou ne peut voir et ne veut discuter, ndt] et pense qu’elle devrait être enseignée aux futurs professeurs.

Toby Young, libertarien provocateur et activiste en matière d’éducation, apparaît comme co-auteur de cet article. M. Young s’est récemment attiré l’opprobre pour avoir écrit que la génétique étant le facteur dominant de la réussite scolaire, les écoles ne faisaient que peu de différence.

(https://www.lenouveleconomiste.fr/financial-times/reussite-la-spirale-...)

[12] Dont le sens reste propriété de M. Alexandre. En tous cas, il n’aura pas la place de les définir.

[13] https://chronik.fr/denigrement-de-pierre-bourdieu-laurent-alexandre-t-nom.html

[14] Voir note précédente.

[15] Article publié sur le site Mute : http://we-the-mutants.blogspot.fr/2008/09/plomin-et-la-chasse-aux-gnes-de.html

[16] http://www.bilan.ch/techno/made-china/le-succes-du-systeme-scolaire-chinois

[17] En tous cas par les entrepreneurs de l’époque, ancêtres spirituels de L.A.. A ce sujet, on lira avec intérêt " Cochinchine " de Léon Werth.

[18] " L’état recule en Seine Saint-Denis ", rendu public en mai 2018.

[19] Voir note (11).

[20] Albert Jacquard dans « L’Héritage de la liberté » expliquait de manière lumineuse l’articulation des deux genèses.

[21] Rapprocher des instrumentalisations de Darwin (Contresens_Darwin) Voir aussi :

https://lesamisdebartleby.wordpress.com/2017/09/09/lecobusiness-de-darwin-leur-evolution-et-la-notre/ : l’entreprise Darwin à Bordeaux !)

[22] Tout problème humain quel qu’il soit peut être résolu par « la science ».

[23] Voir à ce sujet Karl Popper ou " La connaissance sans certitude ", Chapitre XVII " Échec au réductionnisme ", Page 109.

[24] Voir à ce sujet l’article d’ACRIMED : « Sciences : peut-on publier n’importe quoi dans L’Express ? »

[25] Selon " Acrimed ", il s’agit là d’ « un article pseudo-scientifique cachant mal ses objectifs politiques : défendre une certaine vision de l’éducation, en l’occurrence celle du gouvernement actuel ». Voir note (1).

[26] Dans ce contexte, la création du « Conseil scientifique », présidé par Stanislas Dehaene et où neurobiologistes et psychologues cognitivistes sont dominants, est une forme de coup de force qui, de plus, désorganise le paysage français de l’évaluation où les acteurs sont déjà nombreux. (Fondation Copernic – Axel Trani (coord.) : " Blanquer : un libéralisme autoritaire contre l’éducation ", Éditions Syllepse.

[27] Selon une autre « tribune » tonitruante de L.A. :

https://www.lexpress.fr/actualite/monde/asie/manipulations-genetiques-...

[28] Le narcissique homme d’affaires pense que son action va permettre de maintenir « un certain niveau d’intelligence » dans une société américaine en crise. Graham avait 38 ans d’avance sur L.A..

[29] Selon sa biographie " Wikipédia " : A partir de là, les tendances dominatrices et paranoïaques de Shockley commencèrent à s’exacerber. Et il s’évertua à éclipser les deux autres co-inventeurs du célèbre effet.

[30] M. Blanquer ne limite évidemment pas sa vision à cette facette. Cependant, il est clair que le ministre veut une place primordiale pour les neurosciences et affirme volontiers que sur plusieurs débats pédagogiques « la science a tranché ».

Confortant ainsi l’approche réductionniste.

[31] M. Alexandre, pour sa part, ne pourra pas participer pleinement à ces investissements massifs en France, puisque sa biographie le décrit comme résident fiscal belge. (" Wikipédia " cite à ce sujet « L’Obs »). Mais il pourrait bien en profiter.