L’Espagne des juges et des policiers qui fait la leçon démocratique à la Catalogne

, par  DMigneau , popularité : 0%

L’Espagne des juges et des policiers qui fait la leçon démocratique à la Catalogne

Année bâillon / Une mauvaise année pour la liberté d’expression

L’une des premières polémiques de l’année est venue de la sentence qui condamnait la " twitteuse " Cassandra à un an de prison pour ses plaisanteries sur le président du Gouvernement franquiste Luis Carrero Blanco. Le tribunal estimant que les 13 tweets incriminés étaient un acte d’humiliation envers les victimes du terrorisme oubliait que ce personnage avait été un dirigeant de la dictature !

2017 : quand le Code Pénal a servi à poursuivre des " twitteurs ", des musiciens et des humoristes

[…] La liberté d’expression a été limitée par le Code Pénal et cela a des conséquences au-delà des réseaux sociaux. Des " twitteurs ", des musiciens ou des humoristes se sont retrouvés sur le banc des accusés. […]

L’une des premières polémiques de l’année est venue de la sentence qui condamnait la " twitteuse " Cassandra à un an de prison pour ses plaisanteries sur le président du Gouvernement franquiste Luis Carrero Blanco (1). Le tribunal avait estimé que les 13 tweets incriminés de cette jeune femme étaient un acte d’humiliation envers les victimes du terrorisme.

La sentence prononcée sortait le « personnage public » de tout contexte en oubliant qu’il avait été un dirigeant de la dictature et en le mettant au même niveau que d’autres victimes du terrorisme. […]

La majorité des accusations portent sur la supposée « apologie du terrorisme », historiquement celui de l’ETA qui pourtant n’a plus tué personne depuis 7 ans, et, depuis peu, celui du « djihadisme ».

Autre cas qui a marqué les esprits, après celui de Cassandra, la condamnation à un an de prison (avec dispense de peine) pour César Strawberry, le chanteur du groupe " Def Con Dos ".

En revanche les rappeurs de " La insurgencia " auront du mal à éviter la prison pour des textes de chansons que l’Audiencia Nacional estime relever de « l’apologie des Grapos » [membres d’un groupe d’extrême gauche qui commença la lutte armée à la fin des années 60 et mène quelques actions sporadiques encore aujourd’hui].

L’association « Juges pour la démocratie » a qualifié la sentence qui vise ces chanteurs de « triste nouvelle pour la liberté d’expression ». L’envers de la médaille dans ces condamnations est l’autocensure qu’elles provoquent. Selon le porte-parole de cette association, « Il y a un effet de découragement dans le reste de la population. Ces condamnations peuvent inciter les gens à ne plus recourir à l’humour noir ». […]

Les sentences prononcées s’inscrivent dans la jurisprudence dite « bâillon », par référence à la polémique « Loi de Sécurité Citoyenne » qui crée un contexte général de restriction de la liberté d’expression.

Le professeur de l’université Complutense de Madrid, Héctor Fouce, signale que « le cas espagnol est particulier à cause du terrorisme qui a toujours été utilisé comme un prétexte pour opérer ces restrictions. On a ainsi fait, pendant des années, la vie impossible au groupe " Soziedad Alkoholika ". Il n’existe pourtant pas de droit à ne pas être offensé » comme l’a exprimé dans un de ses textes le professeur pénaliste Rafael Alcácer.

« La démocratie consiste à tolérer et à être toléré »

Fouce a fait sa thèse sur la Movida madrilène [explosion culturelle alternative née à la fin du franquisme et vite intégrée politiquement et commercialement par les chantres de la " Transition " post franquiste] qui participait d’une époque radicalement distincte de la nôtre où l’objectif des films et des chansons était, précisément, de provoquer et de se débarrasser de l’image " en blanc et noir " du franquisme.

« Y compris les gens qui n’étaient pas de gauche se sentaient dans l’obligation de lâcher du lest. On pouvait discuter de presque tout ». Aujourd’hui il est pratiquement impossible de voir à la télévision publique un groupe punk comme " Las Vulpes " [Les Renardes] chanter « J’aime être une salope [pute] », comme cela s’est produit en 1993 (2).

Chaque génération a ses fantasmes et joue avec eux. Le pouvoir s’en sert pour exercer un contrôle social. Dans les années 80, cela tournait autour du franquisme mais pour Fouce, aujourd’hui, ce sont des délits « d’apologie du terrorisme », qui ont fait tant de morts dans l’histoire récente, qui sont l’excuse pour limiter la liberté de création et d’expression.

« Quand la machine démocratique fonctionne, les choses se font en douceur. Mais si ceux qui sont au pouvoir n’ont pas de légitimité, ils utilisent d’autres méthodes. Quand ils ne peuvent pas imposer leurs arguments politiques, il n’y a plus que la répression à mettre en route ».

Les humoristes sur le pied de guerre

Ces derniers mois, l’humour aussi s’est trouvé en butte avec la justice. Eduard Biosca de " RAC-1 ", une radio catalane, a été mis en examen, il y a quelques semaines, pour « injures » parce qu’en plaisantant il a appelé « rats » les agents de police qui avaient été envoyés en Catalogne en octobre.

L’acteur Toni Albà devra aussi faire une déposition devant le juge pour un « scatologique jeu de mots » sur la juge Carmen Lamela.

Mais s’il y a une publication qui a des relations tendues avec le pouvoir c’est " El Jueves ". L’équipe avait déjà subi une censure à la suite de la décision de l’Audiencia Nacional de saisir une " Une " où l’on voyait celui qui n’était alors que le prince Felipe et son épouse en train de faire l’amour.

10 ans plus tard, le directeur de la revue, Guillermo Martínez-Vela, a été mis en examen pour « injures » à cause d’une vignette satirique qui disait que « la présence en continu, en Catalogne, d’anti-émeutes était en train d’épuiser les stocks de cocaïne disponibles ».

Le dessinateur, don Julio, qui appartient à " l’Association Professionnelle des Illustrateurs de Madrid " (APIM), affirme qu’il « s’agissait d’une " fake new " dans une leçon sur les " fake news ". Maintenant même la fiction est un délit ».

Le problème ce n’est pas seulement que la liberté d’expression et de création se voit restreinte mais que cela soit accepté plus qu’avant par le public qui n’y voit pas matière à se scandaliser : « Nous tolérons plus la censure. Avant tout ceci aurait été jugé scandaleux », dit don Julio.

Il y a eu un déplacement de la focalisation dans l’esprit des gens : avant on voyait ces atteintes aux libertés comme une erreur du pouvoir, maintenant on se focalise sur l’humoriste, sur son intention, le ton qu’il emploie ou la personne qu’il a offensée.

Il n’y a pas qu’une plus grande fréquence des mises en examen et des condamnations, il y a aussi une hyper saturation d’informations dans les médias qui empêche d’analyser les conséquences en profondeur. Pour le dessinateur qui réfléchit sur la façon dont l’immédiateté altère la capacité critique, « il y avait une époque où les gens pouvaient réfléchir sur les sujets, avaient le temps de soupeser les nouvelles. Maintenant il y a un bombardement systématique de l’information. On n’a pas le temps de se plaindre d’une chose qu’il faut se plaindre d’une autre toute nouvelle ».

Durant le mois dernier, les dessinateurs ont été sur le pied de guerre sur les réseaux sociaux contre la censure, pas seulement judiciaire mais aussi politique et économique par laquelle on soumet ceux qui osent franchir la " ligne blanche ". Le " hashtag " où ils déversent leur indignation est " #HumourMenacé ", une étiquette toute en génie au service de la liberté d’expression. La plateforme " Nous ne sommes pas un délit " a même élaboré 10 commandements pour protéger les droits que la « Loi Bâillon » a attaqués.

L’article original

Note : L’article ci-dessus est à mettre en parallèle avec celui-ci sur l’impunité judiciaire dont jouissent les corrompus qui dirigent l’Etat espagnol et attaquent la Catalogne : « Catalogne : l’ancien juge espagnol Elpidio Silva dénonce le " coup d’état " de Madrid »

Et on n’oublie pas les prisonnier/es politiques catalan-es, les exilé-es et tous ceux et toutes celles qui sont - ou vont - être mis-es en examen pour « sécession ». La justice de classe - douce pour les sien-nes/implacable avec ceux et celles qu’elle considère ses ennemi-es - fonctionne à plein dans l’Etat espagnol...

Antoine

MediaPart

Notes :

(1) L’amiral Luis Carrero Blanco était celui que Franco avait choisi pour que " le franquisme sans Franco " perdure. Son assassinat, en 1973, deux ans avant la mort du dictateur, par l’ETA a été considéré, en son temps, comme un coup de maître politique qui a profondément déstabilisé la dictature finissante. Ce dont auront profité les franquistes partisans de passer, à leurs conditions, à la " démocratie " en jouant de l’incapacité de la gauche anti franquiste a assumer la logique de rupture avec le système qu’accentuait l’attentat.

Qu’une personne ait été condamnée en 2017 sur la base de l’affirmation que le « bras droit » du dictateur était une victime du terrorisme, jette une lumière crue sur le rapport que la démocratie espagnole a conservé avec la dictature dont elle a été issue ... en transition !

(2) Ce que ne dit pas l’article c’est que ce passage à la télévision publique avait soulevé un tollé qui avait amené à la démission le réalisateur de l’émission où s’étaient produites " Las Vulpes ".

https://www.youtube.com/watch?v=ZZBmBAe2G8g

« Si tú me vienes hablando de amor,

qué dura es la vida,cuando se hace de día,

permíteme que te dé mi opinión :

mira, imbécil, que te den por culo,

me gusta ser una zorra. » (x4)

Si tu viens me parler d’amour,

comme la vie est dure,

quand le jour arrive,

permets-moi que je te donne mon opinion :

regarde, imbécile, va te faire mettre,

j’aime être une salope.

Note : on relèvera que le sens de la provocation libertaire à connotation sexuelle forte n’évite pas le poncif homophobe du " se faire mettre ".

Et pour finir cette page en guise de bonne année " à l’espagnole "

Le nouvel an.

Chasser Charybde pour avoir Scylla ?

Alors que le fêtard de gauche fait dégager le Rajoy décrépit de 2017 (mis à poil par sa déroute aux élections catalanes), la fêtarde, à sa gauche, a des sueurs froides en voyant arriver Albert Rivera, de " Ciudadanos ", à la nudité fraîche du divin enfant de Noël, " boosté " par son score catalan, qui s’annonce comme le nouveau Rajoy mais en plus " clean ", version Macron (la corruption arrivera plus tard et, en attendant, la même politique antisociale sera au rendez-vous). Elle s’écrie : " Eh. Ce ne serait pas cool que, pour une fois, on ne fête pas la nouvelle année mais l’année différente ? "