L’EHPAD, miroir d’une société sans futur

, par  DMigneau , popularité : 0%

L’EHPAD, miroir d’une société sans futur

Ma mère est en dépression, dans un EHPAD qui s’emploie à remplir sa mission comme il peut, avec ses limites. Mais le mal est plus large. L’EHPAD n’est pas seulement un petit coin de la société où on range les vieux à l’abri des regards. C’est un miroir de notre monde lui-même mal en point. Ce monde sans boussole qui n’ose plus croire en l’avenir et qui a peur de regarder le présent en face.

Ma mère, quatre vingt-dix ans, est en profonde dépression. Depuis trois ans en EHPAD, elle ne va pas bien. Pas de cancer, pas de diabète, pas d’Alzheimer, juste un problème de calcification de l’aorte et des nodules pulmonaires qui l’obligent à avoir un tuyau dans le nez jour et nuit pour la soutenir en oxygène.

Mais le mal est ailleurs.

Dès son arrivée dans un EHPAD, elle a pleuré pendant des semaines. Parce qu’elle avait perdu son chat... C’était aux fins-fonds du Morbihan, le cadre de verdure était pourtant bien agréable, dans un petit bourg fleuri. Pas vraiment la « France périphérique »... Autant dire, que d’autres, tout aussi vieux mais plus mal lotis dans un contexte social déserté, sont bien plus à plaindre.

Aujourd’hui, dans un autre établissement, elle a la chance d’avoir une petite chambre sur le boulevard de mer. Elle peut entendre les mouettes, observer toutes les phases de la marée, voir toutes les teintes de gris, de vert, de bleu, d’ocres tout au long des jours, des semaines et des saisons.

Au printemps dernier, elle en parlait beaucoup. Elle dessinait, elle écrivait de petits poèmes… Mais la dépression a repris le dessus. Et depuis des mois, elle sombre dans l’hébétude, car il n’y avait pas « d’autre solution » que de la bourrer d’anti-dépresseurs

Il a fallu lui couper le téléphone. Elle appelait tout le monde, du matin au soir, ce n’était plus possible.

Son médecin traitant qu’elle appelait à l’aide, jusqu’à six fois le samedi. Et « S.O.S. Médecins », qui a fini par envoyer une lettre de menace (!) parce qu’ils n’en pouvaient plus de ses appels journaliers...

L’hôpital, idem.

Plusieurs services ont eu l’occasion d’accueillir ma mère, lors de ses nombreuses hospitalisations. Elle appelait aussi les services de la mairie. Et même les pompiers (!!) qu’elle a appelé plusieurs fois, parce qu’elle avait des crises d’angoisse. Peur de ne plus pouvoir respirer…

Au total, jusqu’à cent appels téléphoniques par jour, en incluant les appels internes à l’EHPAD, avec la petite sonnette accrochée autour du cou...

Avec des cas comme celui de ma mère, et bien d’autres parfois bien plus lourds, l’EHPAD a une mission particulièrement difficile qu’il s’emploie à remplir de son mieux. Le personnel dans son ensemble a fort à faire. Des femmes pour la plupart, au fait. Presqu’aucun homme ou alors, si par hasard on en trouve un, il y a de grandes chances que ce soit le directeur de l’établissement…

Ces femmes de ménage, de « service », ces « aides soignantes », ces infirmières, s’affairent à passer d’une chambre à l’autre, accomplissent des tâches ingrates, parfois pénibles, que peu d’hommes auraient le courage d’assumer.

Aider à faire la toilette, à s’habiller, à mettre les bas de contention, accompagner à la cuvette des WC, nettoyer les excréments après une diarrhée, aider à se changer, à enfiler une culotte hygiénique, passer la toile sur le sol, refaire le lit, apporter les médicaments et surveiller qu’on les prend bien, apporter une tisane, installer sur le fauteuil roulant pour accompagner à la salle à manger, dire quelques mots pour rassurer, pour égayer, gronder, ou commenter la météo…

Le mouvement actuel de colère et de fatigue qui a débordé et envahi les médias est peut-être l’occasion, pour la société dans son ensemble, d’une prise de conscience.

On verra…

Ce que je veux dire ici se situe sur un autre plan. De ce que j’ai pu observer, depuis trois ans, il y a - pour utiliser cet horrible élément de langage d’aujourd’hui - un « trou dans la raquette » dans le système : l’âme humaine.

Vers qui se tourner quand on a une mère dépressive ?

L’EHPAD n’est pas structuré pour ça, du moins pas pour aborder le problème en profondeur.

Est-ce à dire que la dépression serait un phénomène marginal chez les vieux ?

Étrange silence sur cette question…

Peut-on se tourner vers la médecine générale ?

Celle-ci se tient de plus en plus à l’écart de « l’âme ». Le médecin a des patients, il les connaît un peu, de loin. Ce mot « âme », d’ailleurs, n’existe pas dans le vocabulaire de la médecine. Il est banni depuis longtemps.

Et par quoi a-t-il été remplacé ? Par rien, en fait.

Le système médical et hospitalier, soumis à la RGPP et aux évaluations comptables n’a plus pour vocation de s’intéresser à l’âme d’un vieillard qui a encore toute sa conscience mais qui a sombré dans la détresse.

Certes, beaucoup de médecins de ville (ou de campagne) ont encore de l’attention pour leurs patients. Mais une visite en EHPAD, ça se programme ; il faut regrouper, optimiser son temps, aller au plus urgent.

On peut, en insistant un peu, être renvoyé vers la psychiatrie.

Une façon de se débarrasser de son vieillard encombrant : le traitement va le faire dormir, ou bien le plonger dans une sorte de « ouate opaque » et sa capacité à communiquer sera vite en chute libre.

Alors, se tourner vers le " psy " ? Vous voulez rire : un " psy " ne se déplace pas au chevet des gens. Il opère dans « son cabinet », près de « son divan ». Pas au pied du lit, pas dans une chambre d’EHPAD

Il resterait peut-être encore la religion ?

Hélas, le prêtre a bien trop affaire à s’occuper de ses ouailles pour faire le tour des chambres en EHPAD. Il peut passer « à l’occasion », s’il y a une demande, venir dire une messe, et c’est déjà bien. L’occasion de discuter " un petit moment " et de formuler quelques paroles d’empathie. Mais lui aussi, il a sa propre boutique " à faire tourner ".

Les « dames de compagnie » ?

Il faudrait déjà qu’elles soient formées. Certaines ont une expérience d’infirmière ou un diplôme de psychologie. D’autres sont simplement des personnes bénévoles qui cherchent à se rendre utiles. Comme on le voit avec les fameux « services de proximité », l’aide aux « personnes âgées » est devenue un grand marché, largement sous-professionnalisé.

Un « marché » destiné à s’agrandir encore dans les années à venir...

D’ailleurs, ma mère ne trouve pas un réconfort réel à une présence d’une heure ou deux par semaine. Quelques mots échangés dans la banalité. « Comment ça va aujourd’hui ? Vous dormez bien ? Vous avez vu ce sale temps. Vivement le printemps. Et vous mangez bien quand-même ? »…

Il faudrait aller puiser dans le fond d’une histoire de quatre-vingt dix ans, revenir loin dans le passé, jusqu’aux jours anciens de « la guerre » qu’on a connue à quinze ans.

Il faudrait revenir sur toute une vie

Et personne ne peut « la refaire », sa vie. On ne repasse pas le film. Tant de choses se sont jouées depuis longtemps. Le vieux « en fin de vie » a rendez-vous avec ses propres échecs, accumulés au fil des ans, qui lui reviennent en boomerang.

Et il ne comprend pas.

Le plus souvent, il n’est pas en capacité d’analyser sa propre vie. Question de génération. Et puis ce n’est plus le moment de revenir en arrière, en fait. Si ce n’est pour ressasser d’anciens souvenirs, lambeaux défaits qui flottent encore en surface, auxquels on cherche à se raccrocher.

Et dehors les mouettes planent en criant.

Vous me direz : et la famille ? Les enfants ? Les petits enfants ?

Eh oui, les générations précédentes s’y prenaient autrement avec leurs vieux. On accueillait une belle-mère ou une vieille tante, qu’on laissait dans un fauteuil, dans un coin au premier étage. Et qu’on faisait descendre midi et soir à l’heure des repas.

Mais, dans les campagnes comme dans les lointaines banlieues, le vieux mourait souvent seul. On le retrouvait un matin, mort dans son cabinet de toilettes. Les voisins aussi apportaient, parfois, un peu de chaleur humaine. Mais, ville ou campagne, ce n’était pas non plus le paradis – « avant »…

L’être humain d’aujourd’hui n’est sans doute pas très différent. Ni mieux ni pire. Mais il vit dans une société radicalement différente, essentiellement citadine. Une multitude de tracas quotidiens : horaires, transports, logement, loisirs...

Et puis, bien sûr, le travail. Le mari et la femme. Ou pire, on ne l’a plus, son travail. Si on peut éviter le chômage, c’est déjà bien. Alors, trouver du temps – et du courage – pour s’occuper de ses vieux… Ce n’est plus du tout « dans l’air du temps ».

Alors on a inventé l’EHPAD

Ne nous y trompons pas, l’EHPAD n’est pas seulement un petit coin de la société où on range les vieux à l’abri des regards. C’est un miroir de notre monde lui-même mal en point.

Ce monde vieilli qui n’ose plus croire en l’avenir et qui a peur de regarder le présent en face. Ce monde menacé de toutes parts, où les hommes ne savent pas si leurs propres enfants pourront l’habiter.

Ce monde qui, grâce au « progrès », est désormais rempli de centenaires dont on ne sait pas que faire. Parce que tous ces centenaires, malgré les progrès de la médecine, ça n’est pas encore prévu par la nature.

On prolonge la vie, mais que fait-on pour lui donner du sens ?

Jean-François BALLAY

MediaPart