L’Apocalypse en jaune fluo

, par  DMigneau , popularité : 0%

L’Apocalypse en jaune fluo

Manifestation du 8 décembre par ©D’Ignazio Serge
https://www.flickr.com/photos/119524765@N06

C’est une véritable apocalypse en jaune fluo qui a déferlé sur la France et qui a résisté, jour après jour, semaine après semaine, au froid, au découragement, à la violence, à la haine et quelque part, aussi, à " la tentation du pire " et du chaos.

C’est une apocalypse au sens premier du terme : la révélation  !

Parce que c’est cela qui s’est réellement passé et que plus rien ne pourra effacer : ce qui était invisible est devenu visible, ce qui était nié s’est imposé à tous, ce qui était caché a été exposé de manière irrévocable.

La France invisible

Pendant toutes ces années, je me suis demandé si je ne vivais pas dans " une autre dimension ". Il y avait la réalité sociale, officielle, incontournable ; celle qui se montre dans les journaux, sur " les écrans ", dans les livres, ce récit collectif de ce que notre monde est et la manière dont nous devons nous résigner à y vivre.

Et puis il y avait une autre réalité, brutale, vertigineuse, impossible et impensable ; celle de ma vie, de celle de mes voisins, de mes proches, des collègues, des relations, d’un monde à la fois énorme, omniprésent, concret et " en même temps " indicible, parce que considéré comme marginal, non significatif, déjà passé " en perte et profit ".

Ça a été ça, la première révélation : celle de notre multitude, la fin de la solitude, de la conviction de son seul échec personnel, de sa seule responsabilité, de notre terrible " normalité ".

Nous n’étions pas seuls, pas " l’exception qui confirme la règle ", mais bien la règle, la réalité un peu déplaisante que " l’on planque sous le tapis ", que " l’on balaie d’un revers de la main ".

Les " fins de mois " qui commencent le 5, le 10 ou le 15, ce n’est pas parce qu’on est juste " un mauvais gestionnaire ", un type " un peu raté ", un salarié " un peu moyen ", un chômeur " pas très adaptable ", une femme " pas assez flexible ", " mobile " ou " bosseuse ".

Non, la pauvreté, c’est-à-dire cet état de manque un peu permanent, c’est massif.

Et la menace d’y sombrer un jour par accident est en fait le lot commun.

La guerre des classes

Ce que nous révèle ensuite la révolte des " gilets jaunes ", ce sont les fractures sociales béantes de notre société, c’est l’inconsistance de la fameuse " classe moyenne ", gros " fourretout " à visée électoraliste.

Il n’existe en fait aucune communauté de destin entre le couple de cadres dynamiques qui profitent des bienfaits de la " ville-monde " hyperconnectée par TGV et avions et leur femme de ménage, famille monoparentale en manque chronique de tout et sans aucune perspective de dépasser un jour « le seuil de pauvreté » et un horizon de privations sans fin.

La guerre des classes ne s’est jamais dissoute dans le concept nébuleux de la " classe moyenne ", elle s’est même intensifiée sous " le couvercle " qui cherchait à l’invisibiliser et il est enfin évident que les classes possédantes n’ont plus d’autre objectif que l’accumulation sans limites pour eux et l’austérité perpétuelle pour les autres, selon le bon vieux principe " des vases communicants " qui, lui aussi, était passé sous le boisseau, remplacé par la théorie non moins fumeuse du " ruissèlement ".

Toutes les politiques de ces 35 dernières années ont toujours servi les intérêts « des nantis », détruisant pour ce faire les classes populaires les unes après les autres, les dépouillant consciencieusement, jusqu’à l’os.

La politique de Macron n’a rien de nouveau en ce sens, elle est juste encore plus intensive, pressée, avide et il devient de plus en plus évident pour tous que les classes possédantes ne font plus de " prisonniers ".

L’imposture démocratique

Ce n’est pas une révélation pour la plupart d’entre nous, la part croissante de « l’abstention » parle d’elle même, mais la vacuité du personnel politique, son impuissance organisée et son total manque de scrupule ont enfin éclaté au grand jour.

Que cela a dû être troublant pour les " thuriféraires de l’urne sacrée " que de voir les responsables politiques mépriser le peuple avec tant de morgue et lui mentir avec tant de désinvolture.

Que c’est stupéfiant, quand on y pense, que de voir le " discours solennel " d’un président ne pas tenir 24 heures à l’épreuve des faits et montrer la profonde duplicité d’un pouvoir tout entier dédié au maintien des privilèges des « 10 % » les plus riches contre toutes les autres composantes de la nation.

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Nous le savions, nous l’avons dit, mais c’est purement apocalyptique que de voir ces gens mentir au plus haut niveau et continuer à espérer que nous allons adhérer au cirque électoral et à ses promesses qui n’engagent que ceux qui y croient.

Que reste-t-il d’une démocratie quand la tromperie et le mépris s’y expriment au grand jour  ?

La duplicité syndicale

Cela faisait quelques années que les militants les plus convaincus commençaient à se poser des questions sur l’encadrement syndical de toute contestation des politiques régressives en cours.

Alors qu’il y a eu une époque où les syndicats poussaient à la roue pour obtenir des avancées significatives dans le traitement de millions de salariés — avec ou sans emploi —, voilà que depuis quelque temps, ils n’avaient plus l’air que de se battre " le dos au mur ", uniquement sur la défensive, à " négocier " essentiellement un peu de " retenue " dans la brutalité des réformes réactionnaires qui dépouillent les prolétaires de leurs fameux " avantages acquis " en peau de chagrin.

Le tout avec un scénario devenu immuable : le gouvernement annonce un nouveau recul social qui vise les premiers déciles de la population, « les syndicats » organisent " une promenade " sur un parcours bien balisé tel jour pendant tel créneau horaire.

On marche en rang derrière " les sonos " qui empêchent toute discussion politique, puis ils sonnent " la fin de la récré " avec option " tonfa " pour ceux qui n’auraient pas bien compris le message. Ou comme le disait l’ex-princident " revenu aux manettes " dans les coulisses : maintenant, quand il y a une grève, une manif ou un conflit social, ça ne dérange plus personne, on ne se rend plus compte de rien.

Ensuite, on fait mine d’avoir " négocié " la quantité de vaseline et voilà un nouveau pan de la loi ou de la solidarité nationale qui s’effondre, effacé d’un trait de plume et entériné par une " direction syndicale " qui a déjà négocié ses subventions et ses prébendes pour le retour à la vie civile.

Le comportement " syndicaliste " pendant la révolte des " gilets jaunes " a été tout bonnement exemplaire en exposant radicalement ses " élites " dans leur rôle à présent quasi officiel de " garde-chiourmes " des perdants récalcitrants de la guerre des classes.

Rarement, il nous a été donné d’entendre un silence plus éloquent que celui des « centrales syndicales » alors même que le soulèvement populaire qu’elles prétendaient appeler " de tous leurs vœux " fleurissait à tous les rondpoints comme " des gerbes de boutons d’or " après l’ondée printanière.

De-ci, de-là, certains glosaient sur ces gueux qui se réveillaient maintenant plutôt que sur ordre des " encartés ", ce qui semblait justifier de les laisser " croupir dans leur merde " et leur " inorganisation ".

Tantôt, d’autres se déclaraient contre toute participation à un mouvement populaire massif sous prétexte qu’on y aurait vu graviter quelques " chemises brunes " à la manœuvre, l’évitement et l’abandon créant pourtant ces espaces vides où prospèrent les agitateurs et manipulateurs politiques professionnels.

Mais avouons que toute ambigüité sur l’état réel du " dialogue social " à la française a été levée lors de l’appel pour une fois collectif des syndicats à bien " tous rentrer dans la niche " et à cesser de geindre sur les problèmes de précarité et " de fin de mois difficile " en dehors du calendrier syndical dument tamponné par « l’exécutif » et le patronat.

Cette révélation-là a donné envie à bien des militants sincères et engagés de bruler leurs amarres syndicales, leurs cartes et leurs représentants au milieu du feu.

La voix de son maitre

Liberté de la presse, manifestation du 15 décembre 2018, par Serge ©D’Ignazio https://www.flickr.com/photos/119524765@N06

Si tout ce qui précède n’avait pas suffi à révéler la décrépitude profonde de notre " démocratie ", le traitement médiatique honteux et pourtant pratiquement unanime du mouvement des " gilets jaunes " par les nouvelles « caisses de résonance » du pouvoir a dû faire tomber bien " des peaux de saucissons " qui scellaient encore les paupières.

Jamais il n’a été aussi évident que la presse, les " éditocrates ", les « journalistes de terrain » ou " de salon ", " porte-crachoirs " de " la république en marche arrière " étaient totalement dévoués et voués à servir jusqu’à " la glotte " le discours et la vision du monde des classes dominantes.

Voilà que ceux que l’on ne montrait point, dont on ne parlait jamais, voilà que « les invisibles de la république » avaient l’outrecuidance de vouloir envahir l’espace public, de vouloir occuper le calendrier médiatique des marronniers et des pantoufles fourrées de leurs complaintes, de leur réalité, de leur lutte et de leurs revendications  !

Quelle révélation pour ceux qui voyaient le monde à travers les lunettes déformantes du " petit bout de la lucarne " que de s’y voir ainsi caricaturés, niés, vilipendés, moqués, dénaturés  !

Quelle dissonance ils ont pu éprouver dans la confraternité de leurs rondpoints et de leurs rassemblements joyeux, féroces et désespérés à la fois alors qu’ils voyaient en temps réel sur les écrans connectés de leur téléphone quels mauvais procès d’intention, quels mensonges et autres faux décomptes on leur faisait dans « ces médias » qu’ils croyaient impartiaux, indépendants et " garants de l’équilibre des pouvoirs " de la démocratie  !

Appelés dans un premier temps pour couvrir les actions, les " journalistes " couchés « aux pieds de leurs maitres » sont devenus eux-mêmes gibier d’une population ulcérée de se voir ainsi méprisée et falsifiée à longueur de temps.

Voilà que ceux qui appellent sans cesse à " la vérification des sources ", à l’éradication des " fake news " en étaient - en fait - les plus grands dealeurs, les garants d’une désinformation massive qui n’aurait pas déparé du temps de " la Pravda ".

Plus de carotte, seulement le bâton  !

Les " indigènes de la république ", les " bannis ", les " racisés ", les " sans-grades ", les classes dangereuses, tous n’avaient de cesse de dénoncer une police de plus en plus violente et un " maintien de l’ordre " qui n’était plus que répression.

Mais voilà, tant que les victimes de la police s’appelaient Mouloud et non Jean-Eudes, il y a toujours eu l’idée un peu méprisante et franchement raciste que même s’il est déplorable que des gens meurent sous les coups de ceux qui sont censés les protéger, c’est quand même un petit peu parce qu’ " ils ne marchaient pas droit " et " qu’ils l’avaient bien cherché "... quand même.

" Massacrer du gueux de cités ", c’est comme cela que l’on maintient dans le temps les nécessités d’un ordre injuste, exploser des " étudiants écolos " qui protègent des arbres et des grenouilles, c’était déjà un peu plus compliqué à justifier, mais d’un autre côté, vous savez, ces " gauchistes ", c’est quand même un peu des extrêmes, voire de la graine de terroristes  !

Mais quand il s’est agi de Marcel et Ginette gazés et tonfés sur la plus belle avenue du monde, au milieu des vitrines qui dégueulent de luxe et de fric tellement abondant qu’on ne sait plus comment le dilapider, quand c’est " monsieur et madame tout le monde " et leurs enfants du " lycée pro " qui se sont fait exploser la gueule pour avoir osé protester contre « la vie chère » et " les fins de mois à perpétuité ", on a commencé à avoir des doutes affreux sur les missions réelles de la police.

Doute affreux qui s’est confirmé au fur et à mesure des reportages des « médias couchés » qui ne parlaient que des " casseurs en jaune fluo " et jamais des gueules cassées à grand coup de " flash-ball " et autres " armes défensives ", destinées en réalité à mutiler et à soumettre le droit de manifester à la possibilité de finir handicapé à vie.

https://twitter.com/search?q=allo%20%40Place_Beauvau&src=typd

Allo, place Beauvau est la recension par le journaliste David Dufresne sur les violences policières exercées sur les " gilets jaunes " et généralement tues par les médias.

Attention avant de cliquer, il y a des images difficiles.

Et qu’ils ont été surpris, aussi, les " gilets jaunes " de découvrir que ces flics qu’on ne trouve jamais pour lutter contre les incivilités et l’insécurité quotidiennes vécues par « les gueux » dans leur milieu ordinaire, loin des yeux et loin du cœur, étaient par contre déployés en abondance pour protéger les vitrines de luxe et les quartiers discrets et somptueux où l’on a pour habitude de " péter dans la soie " dans le plus parfait " entre-soi ".

La révélation

Nous ne rentrerons pas dans la nuit sans combattre, par Serge ©D’Ignazio https://www.flickr.com/photos/119524765@N06

Oui, c’est une apocalypse que cette révolte des rondpoints, des contrées " d’outre-périphérique ", des " zones de relégation ", de ceux qu’on avait passés " en pertes et profits " depuis si longtemps.

C’est une apocalypse pour les classes dominantes et leurs laquais qui ont su " donner le change " si longtemps et noyer tant d’injustices, tant d’iniquités, de mensonges, de pillages que cela avait fini par paraitre la marche normale du monde, une " civilisation " d’autant plus pacifiée que ses perdants et " surnuméraires " avaient le bon gout " de crever à petit feu " et dans le silence, toujours plus loin des centres du pouvoir.

C’est une apocalypse parce qu’elle a révélé de manière absolument incontestable la nature profondément corrompue du pouvoir, la déliquescence démocratique, les soumissions médiatiques et syndicales et toute la " machinerie sociale " immense et avide qui n’a pas d’autres justification ou objectif que de pressurer le plus grand nombre pour ne gaver qu’une toute petite poignée de nantis bien décidés à préserver leurs privilèges honteux par tous les moyens et à tout prix.

Ce que les " gilets jaunes " ont appris en sortant de chez eux, de leur isolement et de leurs peines, en osant le rassemblement, l’entraide, la discussion et la solidarité, en confrontant leurs quotidiens, leurs expériences et leurs vécus avec les faux miroirs dans lesquels ils s’éteignaient à petit feu, quoi qu’il arrive à présent, rien de tout cela ne sera ni perdu ni oublié.

Les " gilets jaunes " se sont " détournés des ombres de la caverne " et ils ont été blessés par l’implacable clarté du monde.

Ils ont vu ce qui était caché, ont entendu ce qui était tu, ont appris ce qui n’était pas transmis.

De fait, aucun « retour en arrière » ne sera plus possible, même si les dominants croient sincèrement que " les coups de pied au cul " suivi " d’une poignée de biscuits " devraient largement suffire à rétablir leur ordre injuste et à rabrouer la chienlit dans sa niche.

Sauf que le clébard a bien compris qu’il n’a rien à perdre à mordre la main qui le dépouille et " le dérouille " quand il se rebiffe  !

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