L’Algérie face à la dérive autoritaire

, par  DMigneau , popularité : 0%

L’Algérie face à la dérive autoritaire

La séparation des pouvoirs est une problématique cruciale en contexte algérien. Il s’agit, en réalité, d’un principe chimérique qui n’existe que pour être bafoué. Du temps de Bouteflika, le « pouvoir exécutif » avait tendance " à damer le pion " au pouvoir législatif ainsi qu’au pouvoir judiciaire.

Après la montée en puissance du général Gaïd Salah à la suite de la chute de Bouteflika, le paysage politique a subi une profonde mutation qui a permis au pouvoir militaire de refaire surface et de prendre le contrôle de tous les arcanes de l’État.

De toute évidence, une nation forte, stable et souveraine requiert une justice indépendante, consciente et responsable. Or, l’appareil judiciaire se veut le " parent pauvre " des institutions algériennes. Instrumentalisé de bout en bout, son rôle se réduit à justifier les abus de pouvoir décrétés d’en haut.

Pourtant, au tout début du soulèvement populaire du 22 février 2019, les magistrats se sont engagés publiquement à respecter et à faire respecter la loi, toute la loi, rien que la loi. L’on se rend compte à présent que cet engagement n’a pas été tenu.

Plusieurs dizaines de militants pacifiques se trouvent actuellement en prison pour des motifs qui, selon les avocats de la défense, ne nécessitent aucunement le recours excessif à la détention provisoire.

Des arrestations de plus en plus sélectives

Il est clair que l’Algérie traverse depuis presque huit mois une période exceptionnelle, inédite jusque-là. Ainsi que l’attestent leurs revendications, les Algériens aspirent à une rupture historique salvatrice.

Une rupture qui soit à l’origine d’un changement profond, d’un changement vers " le mieux " et vers " le meilleur ". La gestion d’une pareille situation implique en principe de l’écoute, de la patience et surtout de la sagesse de la part des décideurs.

Il se trouve que ces qualités ne figurent pas dans les agendas officiels.

Depuis le 21 juin dernier, le corps « de sécurité » et le corps des magistrats travaillent en parfaite symbiose. L’un opère des arrestations sur le terrain et l’autre donne à celles-ci une dimension « légale ».

Le simple fait de descendre dans la rue pour manifester pacifiquement constitue désormais un délit et non plus un droit consacré par le législateur algérien.

Du point de vue chronologique, la première " vague d’arrestations " a touché les porteurs du drapeau " amazigh ". Ils ont été écroués pour « atteinte à l’unité nationale ». Pourtant, en tant que symbole culturel et identitaire, le drapeau " amazigh " prône la réconciliation avec soi, avec son Histoire et avec sa géographie.

Il n’a aucune connotation sécessionniste susceptible de froisser le sentiment patriotique.

La deuxième vague d’arrestations concerne des « figures d’opposition », dont le " franc-parler " dérange les tenants du pouvoir. Malgré son âge avancé, malgré son état de santé fragile, malgré son parcours remarquable en faveur de l’indépendance de l’Algérie, Lakhdar Bouregaa est le premier à avoir été jeté en prison pour ses opinions qui divergent avec la " feuille de route " du commandement militaire.

Il a été accusé d’ « atteinte au moral de l’armée ». Karim Tabbou, Samir Belarbi et Fodil Boumala ont, eux aussi, payé en septembre dernier les frais de leur implication active dans le mouvement populaire en cours.

Ils ont tous été placé en détention sur la base de dossiers vides.

Dans le même temps, de nombreuses organisations de la " société civile " ont vu leurs militants se faire priver de liberté. C’est le cas, par exemple, d’une dizaine de jeunes activistes de l’association " RAJ ".

L’acharnement policier et judiciaire s’amplifie au moment même où de nombreuses voix appellent à l’apaisement. Le dérapage est là, visible et palpable.

Depuis le début du mois d’octobre, les intimidations ciblent de plus en plus les journalistes et les blogueurs soucieux de dire la vérité, y compris la vérité qui dérange.

Beaucoup d’entre eux ont eu à subir des arrestations arbitraires en plein exercice de leur métier et des interrogatoires interminables. Même leur matériel a, maintes fois, fait l’objet de saisie. Certains bureaux de presse ont carrément été fermés et " mis sous scellés ".

De l’autre côté, les médias qui diffusent de la désinformation continuent de sévir dans l’impunité la plus totale.

La répression s’abat aussi sur les étudiants, dont les manifestations hebdomadaires du mardi font peur au pouvoir en place. La journée du 8 octobre 2019 a été la plus épouvantable jusque-là.

La police a fait usage de la force contre des étudiants et des étudiantes qui rêvent d’un avenir meilleur dans leur pays et pour leur pays. Encerclés, pourchassés, brutalisés, embraqués dans des fourgons cellulaires et emprisonnés, voilà comment sont traités les enfants de ce pays.

Une répression aveugle… et inutile

La répression est aveugle, pour ne pas dire sauvage.

Parmi les détenus politiques, il existe des personnes âgées, des malades chroniques, des pères de familles et des jeunes hommes sur le point de se marier.

Atteint d’un cancer, Bilal Ziani a vécu le supplice en prison puisqu’il a été contraint, sur décision du tribunal, de rater sa séance de chimiothérapie programmée pour le 23 septembre dernier.

L’injustice ne pourrait pas avoir un visage plus abominable que celui-là.

Décidément, les slogans et les images du " Hirak " effraient le régime en place. La répression est dictée par l’impératif de survie. Elle est ordonnée par des décideurs déroutés par l’ampleur de la contestation.

Il ne suffit pas d’avoir le monopole de la violence, de la désinformation et de la manipulation pour venir à bout d’un mouvement populaire aussi compact. La stratégie martiale adoptée progressivement par le commandement militaire ne fait qu’exacerber la crise.

Le peuple est source de toute légitimité. Se dresser contre lui est une si bien mauvaise idée.

Les élections présidentielles du 12 décembre prochain est le dernier rempart derrière lequel se réfugient les " hommes du sérail ". Le maintien de cette date est pour eux une question vitale. Il s’agit d’une opération qui a pour objectif de doter le régime en place d’une " façade civile " à travers un président discret et docile. Mais le peuple est conscient de la manœuvre et il fera tout pour la déjouer en exerçant simplement sa souveraineté et sa citoyenneté à travers la contestation pacifique.

Loin de décourager qui que ce soit, les interpellations et les faux procès ont un effet mobilisateur incroyable au sein de la société.

La peur a déjà changé de camp.

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