L’ART DE LA GUERRE – L’ENJEU DE LA LOI " TRAVAIL "

, par  DMigneau , popularité : 22%

L’ART DE LA GUERRE – L’ENJEU DE LA LOI " TRAVAIL "

À en juger par l’énergie déployée par le gouvernement et le pouvoir médiatique, le bras de fer pour imposer les ordonnances de la loi " Travail " serait la mère de toutes les batailles.

La contestation sociale aurait-elle une chance de faire plier Emmanuel Macron ?

Oui, à condition de jouer sa partition à la perfection et de relire un traité de philosophie chinoise vieux de 2700 ans… " l’art de la guerre ".

1° ) Connaître son adversaire

Emmanuel Macron incarne un système politique clair et cohérent. Les ordonnances de la loi " Travail " doivent permettre d’abolir le CDI, de baisser les salaires et de précariser l’emploi pour, en conjonction avec les réformes à venir sur l’assurance chômage et les retraites, imposer une transformation profonde de la société française.

Ce projet s’inspire du modèle allemand, dépeint par les syndicats d’outre-Rhin comme un « enfer » qui a conduit à la baisse de la productivité et la création d’une classe de travailleurs pauvres comptant 12 millions de citoyens, dont 4,5 millions vivent avec moins de 450 euros par mois.

Pour imposer cette aberration économique aux Français, Emmanuel Macron déploie une stratégie remarquable. Le recours aux ordonnances en plein mois de juillet permet de réduire au minimum le débat parlementaire et le dépôt d’amendements.

Pour minimiser la contestation, la loi est élaborée dans le plus grand secret.

Une première fuite dans la presse le 5 juin donnait un avant-goût du contenu, mais le texte final ne fut dévoilé que le 31 août, en plein retour de vacances et préparation de rentrée scolaire.

La plupart des étudiants ne reprennent les cours que le 25 septembre, après la présentation de la loi au conseil des ministres.

Macron bénéficie de l’initiative et choisit son terrain. Il agit vite, avec détermination et toutes les forces dont il dispose.

Ne laissez jamais vos adversaires s’unir

Après avoir dynamité les partis politiques libéraux historiques LR et PS, il s’applique à semer la discorde dans la gauche contestataire. En invitant les syndicats CFDT et FO à la table de consultation, il provoque la division des " partenaires sociaux ".

Les médias ont ensuite repris à leur compte ses déclarations qui mettaient dos à dos les deux opposants encore debout, la CGT et la FI, fabriquant de toute pièce une opposition fictive entre la " France Insoumise " de Mélenchon et la CGT de Martinez.

Quant aux insultes proférées depuis l’étranger, elles poursuivent un but précis : diviser l’opinion publique.

D’un côté les feignants et extrémistes qui vont manifester et faire grève, de l’autre les braves gens qui sont prêts à se sacrifier pour réformer le pays.

Voici le blitzkrieg promis par François Fillon ; il se déroule là, sous vos yeux.

Non seulement l’opposition est prise de vitesse, mais elle est divisée. La " France Insoumise " au niveau politique et la CGT au niveau syndical apparaissent bien seules pour faire front face à la destruction du modèle social français.

Car Emmanuel Macron l’a expliqué à longueur d’interview, il s’agit de transformer de fond en comble la Sécurité sociale, l’assurance maladie et les retraites.

La loi " Travail " doit ouvrir une brèche à la destruction du système français.

Sans le soutien majoritaire de l’appareil médiatique, dont toute personne pourra vérifier l’état de fait en écoutant les prises de paroles des journalistes interrogeant les représentants des forces contestataires, cette stratégie se heurterait au mur de la réalité.

2 ° ) Jouer sur les faiblesses de l’adversaire

Emmanuel Macron a un défaut, sa déconnexion de la réalité. Il apparaît comme une véritable caricature de la classe sociale qu’il incarne, croisement du "
monde des affaires " et des hauts fonctionnaires. Malgré lui sans doute, il ne peut s’empêcher d’afficher un réel mépris de classe, que cela soit à travers ses discours ou dans ses propos improvisés au contact des Français.

Évoluant dans une bulle, il applique son programme sans se soucier de son impact, expliquant à des cheminots avec le sourire et à grand coup d’une " novlangue " qu’il maitrise parfaitement qu’il s’apprête à leur supprimer leurs acquis sociaux.

Le TGV Macron semble " inarrêtable ".

Pourtant, ses excès de confiance et ses dérapages " non contrôlés " peuvent mobiliser le peuple contre son projet. Mais comme l’expliquait le politologue Thomas Guénolé, les manifestations ne suffiront pas pour faire reculer le gouvernement.

Seul le blocage de l’économie le pourra.

Pour faire plier un banquier, attaquez son portefeuille.

3 ° ) Rassembler ses forces

Le potentiel de révolte est là. Les " ultras riches ", l’oligarchie et les journalistes qui composent la classe dirigeante l’ont bien compris.

Les forains répondent à l’appel de leur « roi » Marcel Campion.

Les routiers se mettent en mouvement.

Les cheminots menacent de faire de même.

Le potentiel de blocage de l’économie française est réel et la colère bien présente.

Face à ce risque, les journalistes se démènent pour que les forces ne s’additionnent pas.

Sur France Inter, Piketty soutient de Hamon aux présidentielles et Besancenot (LCR) se retrouvent, probablement malgré eux, à dire tout le mal qu’ils pensent de Jean Luc Mélenchon.

Le secrétaire général de FO méprise la CGT et ses propres troupes contestataires.

Les forains ne manifesteraient pas contre la loi " Travail " dixit " Le Monde ", mais par pur égoïsme.

Les routiers pourraient faire grève, mais seulement pour protéger leur bifteck (BFMTV).

Le Front national dénonce la réforme, mais surtout la « récupération politique » de la " France Insoumise ".

Le PS, au service de l’oligarchie, approuve les manifestations, mais n’appelle pas à manifester et critique les " Insoumis ".

Depuis que Hamon a annoncé descendre dans la rue, l’ensemble de la presse cherche à le monter contre Mélenchon.

Ce dernier est constamment pointé du doigt, traité d’ogre et de vampire par Christophe Barbier qui l’accuse de se nourrir du sang des syndicalistes.

À la mesure de la violence et de la détermination de la classe politico médiatique dominante, on comprend toute l’importance de l’enjeu.

4 ° ) Conservez le but à l’esprit

On l’aura compris, la réforme du travail ne permettra pas de créer des emplois. Mais en cas de victoire politique, elle ouvre une brèche pour toutes les autres réformes mentionnées par Emmanuel Macron.

La baisse du SMIC, la réforme de l’assurance chômage, la privatisation du système des retraites et surtout, de l’assurance santé.

En clair, la fin de la Sécurité sociale et du fameux « modèle français ».

À l’inverse, si Emmanuel Macron échoue à imposer sa cure libérale, le « système » perd pied, pour une raison simple, le pays sera officiellement « non réformable ».

Le discours qu’on entend depuis trente ans, la volonté de réforme perpétuelle, toute cette rhétorique s’effondrera devant le mur de la réalité.

Si Macron échoue, ce projet politique sera décrédibilisé et seules les alternatives écologistes, sociales et solidaires de partage des richesses demeureront audibles.

L’enjeu dépasse donc largement le Code du travail, il s’agit d’un choix de société.

Est-ce que l’on cède aux puissances de l’argent sur tous les sujets, des perturbateurs endocriniens aux pesticides, des saumons transgéniques bientôt imposés par le CETA à la lutte contre le réchauffement climatique qui passera toujours après les intérêts financiers ?

Ou bien décidons-nous de changer de modèle, de substituer aux fermes de 1 000 vaches une agriculture biologique et locale.

Cet enjeu, la classe des " ultras riches " l’a bien intégré. Voilà pourquoi les ordonnances, qui signent déjà la fin du CDI et des 35 heures, sont défendues becs et ongles par " nos " éditorialistes et " journalistes " de plateaux audiovisuels.

Les milliardaires qui les emploient tremblent, car la contestation peut mettre un coup d’arrêt à leurs projets d’accumulation infinie de richesses.

Ainsi, la victoire face au président de la République devrait apparaître comme un impératif. Elle peut prendre la forme d’un recul partiel, d’un large retrait, voire de la chute pure et simple du gouvernement, via des élections législatives anticipées. Mais il faut être clair sur la portée du combat, car in fine c’est rien de moins que la survie de la planète dont il est question.

5 ° ) Établir une stratégie et mettre ses forces en mouvement.

Pour l’emporter, la contestation sociale doit parvenir à mettre en place une séquence de mobilisation qui débouchera sur le blocage économique du pays.

Les syndicats le savent, le gouvernement le sait.

À ce titre, la mobilisation du 12 septembre est particulièrement encourageante. Malgré la date défavorable, malgré la désunion des syndicats - FO, CFDT et CGE-CFC n’ont pas appelés à la mobilisation - les organisateurs ont réussi à mobiliser autant de personnes que lors de la première manifestation contre la loi " El-Khomri ", du propre aveu du ministère de l’Intérieur.

Ce signe positif va donner espoir aux syndicats pour démarrer des grèves et mobiliser davantage le 21 septembre et le 23. D’autant plus que les manifestations se sont passées sans violence policière notable. La journée du 21 sera particulièrement déterminante pour la suite, elle permettra de juger de la dynamique et potentiellement du futur vainqueur.

La mobilisation est un phénomène qui s’auto-entretient, plus le soutien populaire grandit, plus les grévistes se sentent légitimes dans leurs opérations de blocage. Si la mayonnaise prend, le blocage total du pays est envisageable. Le gouvernement sera alors contraint de céder devant l’impact économique, lui qui est obsédé par le déficit budgétaire.

C’est là tout l’enjeu de la contestation, et la raison qui légitime les manifestations.

L’ennemi ne recule devant rien et ses arguments sont bien rodés. Les grévistes qui sacrifient des jours de paye dans un élan de solidarité admirable seront repeints en " preneurs d’otages ".

Ingrid Bettancourt appréciera.

La contestation sera jugée illégitime, oubliant qu’Emmanuel Macron a été élu contre le FN et dans une caricature d’élection où seuls 11 % des Français ont soutenu le projet Macron au premier tour.

Un projet qui ne contenait ni la fin du CDI, ni la fin des 35 heures, ni la baisse généralisée des salaires.

Conclusion

Dans cette bataille, la solidarité sera la clé. Convergence des luttes, union des revendications, solidarité entre citoyens.

La classe des riches est unie, elle. Journalistes d’opinion, éditorialistes et soi-disant " experts " des plateaux, tous font bloc derrière le gouvernement. Plus la contestation montera, plus leur détermination grandira en proportion, ainsi que leur mauvaise foi.

Elle repeint déjà l’opposition de la " France Insoumise " en une tentative de coup d’État.

Le gouvernement accédera peut-être aux demandes des forains, maintiendra un régime d’exception pour les transporteurs routiers, lâchera du lest face aux cheminots.

Tous les moyens seront bons.

Macron ira jusqu’au bout de sa logique extrémiste : à nous de faire en sorte qu’elle l’entraine à sa propre perte.

Dans cette lutte qui s’engage, le vainqueur sera celui qui restera debout à la fin.

Soit l’écologie et le partage des richesses. Soit le libéralisme, la destruction de la planète et l’explosion des inégalités. Il n’y aura pas de demi-mesure ou de compromis.

Choisissez votre camp et engagez-vous dès maintenant.

Manifestation du G20 à Hambourg. Photo : Lundi AM.

politicoboy.fr

Sources :

Vous pouvez retrouver toutes les sources des chiffres et affirmations dans nos trois articles précédents.

En particulier, sur le contenu et l’inefficacité de la loi travail, lisez « de l’absurdité de la loi travail » (sources en bas de page).

http://www.politicoboy.fr/emmanuel-macron/ordonnance-loi-travail/

Sur les effets de la loi " Travail ", le projet d’Emmanuel Macron, sa défense des intérêts de classe et les réformes à venir, ainsi que pour retrouver les sources de la critique de la politique écologique, se référer à notre article « Le système Macron – les connexions se font »

http://www.politicoboy.fr/emmanuel-macron/le-systeme-macron-les-connexions-se-font/

A propos des 11 % d’électeurs, ce chiffre est obtenu en multipliant son score au premier tour (24 %) par la participation (80 %) et le nombre de sondés ayant répondu aux " Échos " avoir voté « par vote utile » (55 %).

Vous pouvez retrouver notre analyse de la légitimité du gouvernement en première partie de cet article « et maintenant »