L’ANARCHISME À L’HEURE DE LA RÉVOLTE AU CHILI – ENTRETIEN AVEC UN MEMBRE DU "FRENTE ANARQUISTA ORGANIZADO "

, par  DMigneau , popularité : 0%

L’ANARCHISME À L’HEURE DE LA RÉVOLTE AU CHILI – ENTRETIEN AVEC UN MEMBRE DU " FRENTE ANARQUISTA ORGANIZADO "

Des militaires sont postés devant un supermarché brûlé. Novembre 2019 - © Pablo Patarin

Cela faisait près de six mois que des centaines de milliers de chiliens se réunissaient dans la rue face aux dérives de leur propre gouvernement. En cause, le coût de la vie et la répression " militaro-policière " initiée par le " président-milliardaire " Sebastian Piñera le 18 Octobre 2019.

Si le " coronavirus " a mis un terme aux mouvements contestataires de grande ampleur, rien ne dit que ceux-ci ne reprendront pas de plus belle après la crise, celle-ci ne faisant que mettre en évidence les inégalités dues aux déficiences de l’État.

Au Chili, dans un pays considéré comme " démocratique " et " développé ", au moins à l’échelle de l’Amérique Latine, une partie importante de la population s’organisait, se regroupait.

De façon partisane ou non, dans la rue au travers de manifestations ou de réunions de quartier, les citoyens chiliens se retrouvaient pour lutter ou simplement discuter ensemble.

Cette révolte est partie d’une " légère " hausse des tarifs du métro à Santiago.

Anecdotique, sans doute, à l’image des " Gilets jaunes " et du prix du carburant, tant les revendications sont nombreuses : le coût en hausse constante des ressources et services vitaux, comme l’eau, « l’éducation » et « l’énergie » ; la corruption oligarchique, les familles historiques du pays qui gouvernent sont souvent liées financièrement aux médias et grandes compagnies (1)-(2), à l’image du président, ou encore la constitution du pays.

Découlant de cette constitution, qui n’a pas évolué depuis la dictature de Pinochet (1973-1990), le gouvernement a même sorti l’armée dans les rues du pays pour la première fois depuis la dictature, engendrant révoltes et massacres.

34 morts, 45 cas de torture avérés et des centaines de plaintes en ce sens, environ 200 cas de violences sexuelles et 8 800 arrestations : tel était le bilan approximatif d’après « l’Institut national des droits humains » avant l’arrêt des affrontements.

Rappelons, par ailleurs, que les inégalités au Chili sont parmi les plus élevées du monde. Ainsi, 1 % des chiliens détiennent 26,5 % du PIB national, ce que dénoncent aussi bon nombre de citoyens à l’heure de la mobilisation (3)-(4)-(5).

Dans ce climat de tensions politiques extrêmes comme le pays n’en a plus vu depuis la dictature d’il y a trente ans, nous avons décidé d’aller à la rencontre de groupes organisés comme on en voit en manifestation, qu’ils soient des groupements politiques ou communément appelés " casseurs ". Car les " casseurs " - ici comme en France - agissent souvent au sein d’une organisation plus ou moins structurée, disposant de plus ou moins de valeurs et de règles.

Après avoir contacté divers courants de gauche (les plus impliqués dans la lutte face au gouvernement), des " socialistes " aux communistes en passant par les « anarchistes », seuls ces derniers ont finalement répondu et proposé un rendez-vous pour discuter ensemble.

Ils semblaient particulièrement intéressés à l’idée de partager leur version de la vérité, dans un pays où la liberté médiatique fait partie des plus faibles de l’OCDE : 48e au classement " Reporter sans frontières " de la liberté de la presse, derrière le Botswana (6).

Seul le gouvernement semble avoir droit à la parole, des dires d’une grande partie de la population. Il n’est donc pas surprenant de constater que la " presse écrite " soit détenue à 90 % par deux grands groupes eux-mêmes propriétés de milliardaires aux intérêts économiques multiples (7).

Le " Mercurio ", l’un de ces deux groupes, est aussi le journal " conservateur " qui participa à discréditer Allende, Président socialiste assassiné au commencement de la dictature en 1973, après avoir reçu 1,5 milliards de dollars des Etats-Unis (8)- (9). Ce journal agit aux yeux des actuels révoltés comme un instrument de propagande du gouvernement qui détourne certains chiliens de leurs véritables intérêts : la lutte sociale et " de classe ".

PETITE HISTOIRE DE L’ANARCHISME AU CHILI

© Pablo Patarin

Pour l’Histoire, le courant « anarchiste » apparaît au Chili à la fin du XIXe grâce à la diffusion de multiples ouvrages (Bakounine entre autres), puis du fait de la migration européenne dans le pays.

Il devient rapidement l’une des principales tendances du mouvement ouvrier en comptant jusqu’à 50 000 travailleurs dans ses rangs. Valparaiso est la seconde ville du pays, où se trouve notamment le Parlement et l’un des ports les plus importants d’Amérique Latine avant la construction du " Canal de Panama ". La ville devient de ce fait l’une des " portes d’entrée " de cette migration et l’un des lieux où le mouvement anarchiste se structurera très vite (10).

Si « l’anarchisme » est souvent synonyme de " chaos " dans le langage courant aujourd’hui, il signifie avant tout l’absence de hiérarchie. Cette idéologie prend tout son sens dans le mantra « Ni Dieu ni Maître ». Au sein de « l’anarchisme » apparaissent des sub-divisions : du " communisme-libertaire " à " l’anarcho-indépendantisme " en passant par " l’anarchisme insurrectionnel ".

L’une de ces divisions - " l’anarcho-syndicalisme " - se développe au Chili des années après son apparition en Europe.

Les membres de ce mouvement se définissent comme « ennemis du capital, du gouvernement et de l’Église » et ont pour principales méthodes le boycott, la grève, et enfin " l’action directe ", en liaison avec le syndicalisme.

L’objectif final : l’autogestion et l’abolition de toute forme de coercition étatique. La grande grève des marins en 1890 ou la " Semaine Rouge " de 1905 sont autant de moments durant lesquels l’action « anarchiste » s’est développée au Chili et a lutté face à la répression et aux mesures inégalitaires de gouvernements de droite.

Cette répression n’empêchera pas ces mouvements de croître jusque dans les années 70.

Durant la dictature de Pinochet, pilotée par les États-Unis et dont les traces sont toujours éminemment visibles dans le pays, « l’anarchisme » n’existe plus, ou tout du moins pas sous une forme organisée.

À partir des années 2000, différentes tendances « anarchistes » réapparaissent et développent leurs outils de propagande.

De nouveaux groupes organisés voient le jour, à l’image du " Frente Anarquista Organizado ", dont nous avons justement rencontré un membre. Celui-ci m’a parlé des raisons de la lutte anarchiste actuelle. Il a aussi et surtout mentionné la nécessité de celle-ci pour le peuple chilien, ainsi que sa vision de la situation politique actuelle.

Nous l’avons rencontré à Valparaiso, cœur des mouvements alternatifs du Chili, où sont donc apparus les premiers " anarcho-syndicalistes " organisés.

Aujourd’hui, la ville est le théâtre d’une grande partie des affrontements qui touchent le pays.

Pour rejoindre notre " informateur ", il nous faut longer les rues qui nous sont maintenant familières de la ville, où les " tags " s’amoncellent aux côtés des grandes fresques peintes et des maisons de couleur qui font le charme de Valparaiso en tout endroit.

Les affiches et graffitis représentent des caricatures du président, des slogans revendicateurs, " anti-répression ", féministes : " Renuncia Piñera " (" Piñera démission "), l’universel ACAB, " si al aborto legal " (" oui à l’avortement légal ")…

Autant de traces des dégâts de l’ultra-libéralisme, dans un pays qui servit de cobaye aux théories libérales des « Chicago Boys », ces étudiants chiliens ayant implanté sous la dictature des politiques économiques héritées de Milton Friedman et autres théoriciens néo-libéraux de l’Université de Chicago.

Le centre-ville ressemble après six mois d’affrontements à une cité " post-fin " du monde où les bâtiments brûlés contrastent avec les bâtiments colorés et joyeux des collines de la ville.

[L’interview a été réalisée avant la pandémie. Nous avons modifié le nom de l’adhérent du FAO ndlr]

LVSL : Comment définiriez-vous le " Frente Anarquista Organizado " et son mode de fonctionnement ?

Ignacio : Le FAO est une organisation politique de tendance " anarcho-communiste " qui s’est créée à Valparaiso en 2005. Nous sommes une organisation à caractère « libertaire ». Nous ne croyons pas en la hiérarchie mais avons une structure interne qui nous permet d’être présents sur différents fronts et diverses thématiques.

Notre proposition politique est " anti-autoritaire ". Nous cherchons à la faire valoir d’une manière contemporaine, bien que dans le respect de la lignée « anarchiste » du pays et de la ville.

Valparaiso a une grande tradition ouvrière, dont nous nous revendiquons.

Le 21e siècle apporte de nouveaux défis, les relations de production et les relations entre humains ont évolué, avec un aspect " virtuel " qui a changé beaucoup de choses dans les luttes que nous menons.

Nous nous revendiquons de la lutte sociale populaire, avec une forte composante politique " classiste ".

(Le " classisme " est ici à comprendre comme la conscience de classe et la mise en évidence de la classe populaire et non la discrimination de classe.)

LVSL : Et comment prend forme votre action politique ?

Ignacio : Nous nous revendiquons également d’une démarche pratique, pragmatique, utilitaire. Nous avons des « Frentes de Trabajos » (comprendre " Front de Travail ") : un front étudiant, un front syndical et d’autres fronts de lutte.

Nous croyons que « l’anarchisme » ne doit pas se déconnecter des luttes sociales, mais s’insérer à l’intérieur de celles-ci pour faire valoir le point de vue « anarchiste » et se confronter aux réalités du « monde du travail » et sa précarité.

De ce fait, si l’un de nos membres est " étudiant " dans un lycée, nous voulons qu’il soit capable de porter sa voix et notre voix au sein des organisations étudiantes et « assemblées générales ».

Manifestation populaire à Santiago du Chili, sur la Plaza de la Dignidad, symbole du mouvement de contestation. Mars 2020. © Pablo Patarin

« L’anarchisme » a trop tendance à être " underground " et se couper ainsi des réalités sociales. Nous souhaitons discuter avec tous, des communistes aux " droitards " en passant par les " sociaux-démocrates " pour mener des luttes à l’intérieur de l’espace social.

Enfin, l’idée est de former des esprits les plus libres et critiques possibles, en proposant à tous nos membres des formations syndicales et tout un tas de lectures allant en ce sens.

LVSL : N’est-ce pas difficile de conserver des idéaux anarchistes en s’insérant constamment au sein d’organismes hiérarchisés et en essayant de bouger les choses de l’intérieur ?

Participer à un monde construit sur la hiérarchie tout en souhaitant le changer ne conduit-il pas à se faire changer par le monde avant tout ?

Ignacio : Au sein du FAO, il y a un processus de formation idéologique qui a lieu, une éducation qui permet de se confronter à ce processus.

Nous ne disons pas détenir la vérité, mais nous participons à la construction des militants.

Nous sommes beaucoup caricaturés dans la société actuelle, notamment par les médias « étatiques » comme le " Mercurio ", qui montrent « l’ouvrier » et/ou « l’anarchiste » comme une personne idiote, peu éduquée.

Le " Mercurio " appartient à la famille Edward, famille historique de la bourgeoisie de droite chilienne.

Quant à nous, nous cherchons avant tout à montrer une image d’un anarchisme moderne, constructif bien que revendicateur.

Nous sommes toujours ouverts aux discussions et voulons communiquer sur nos actions et idéaux, sur la violence de la répression que nous subissons, et cela peut se faire au sein de médias plus alternatifs.

La lutte des classes existe et il faut être dans les espaces politiques pour renforcer nos idéaux.

LVSL : Existe-t-il d’autres groupes anarchistes au Chili et à Valparaiso ?

Ignacio : Bien entendu. Il y a de nombreux groupes dans de nombreuses villes du pays. Les collectifs sont très variés, du fait des diverses tendances « anarchistes », mais aussi parce que certains sont reliés directement à des causes précises (la cause " féministe ", la cause " Mapuche ", etc.).

Il n’existe toutefois aucune organisation nationale à l’heure actuelle qui réunisse des gens de diverses villes.

Il y a des groupes plus " individualistes ", alors que nous avons une vision d’un anarchisme social, lié à la lutte populaire, avec un processus d’éducation au sein « d’espaces libertaires ».

Le processus unitaire d’une seule grande fédération (comme il y en a eu avant) est de ce fait compliqué, aussi en raison de la configuration du pays très étendu et en réaction au centralisme gouvernemental.

Aujourd’hui, nous voulons principalement nous renforcer dans la région de Valparaiso. Beaucoup d’évènements et de médias libertaires sont nés dans cette optique.

Enfin, l’anarchisme se voit beaucoup aujourd’hui dans la rue, dans une optique d’action directe.

LVSL : Quelle forme prend " l’action directe " dont vous vous revendiquez ?

Ignacio : Nous croyons en l’action directe des masses - l’action collective - et non en l’action des individus, qui vont se confronter seuls à la police.

Nous croyons au « pouvoir du groupe » et du collectif, ainsi qu’en sa légitimité.

Nous participons à des actions de diffusion massive dans les rues. Notre groupe réalise beaucoup de propagande dans une optique de communication, d’éducation.

Nous participons également aux manifestations, aux barricades, de lutte directe et de résistance dans la rue contre la répression policière.

Nous estimons que l’action directe ne doit jamais avoir pour objectif la revanche.

L’idée est de construire au sein des luttes avec les différents acteurs. Il nous faut tenter de saisir l’ensemble des enjeux de chaque lutte, pour pouvoir ainsi être plus efficaces.

Nous sommes aussi favorables aux stratégies d’auto-défense, d’entraide face à la peur de la répression, pour se renforcer collectivement.

Nous appartenons à une génération (Ignacio doit avoir une trentaine d’années) dont les gens ont eu de la famille détenue et torturée sous la dictature de Pinochet, et cela influe évidemment sur notre vision des choses.

© Pablo Patarin

LVSL : Quel constat dressez-vous de l’état de la répression dans le pays ? Vous parlez énormément " d’action directe ", mais rarement de violence. Croyiez-vous en l’utilité de celle-ci ?

Ignacio : Beaucoup de nos camarades ont été mutilés, certains étaient des dirigeants syndicaux. Le gaz utilisé (largué par bombes lacrymogènes, ou diffusé par des camions qui traversent les rues remplies de manifestants) est différent de celui utilisé autrefois. Il est plus fort, rempli de piment, de poivre.

Certains de nos camarades ont eu des crises asthmatiques, des gens ont perdu des yeux, d’autres ont été torturés voire assassinés.

Il en va de même pour beaucoup de simples manifestants, car on parle d’une répression qu’ont subi des milliers d’entre eux. On peut également mentionner les campagnes menées par le gouvernement et la forte répression au sein des services publics pour que ceux-ci ne puissent plus se mettre en grève comme les années passées.

Nous voulons de ce fait supprimer la Constitution qui est le reflet de la dictature de Pinochet. C’est cette Constitution, rappelons-le, qui a permis au Président Piñera de sortir les militaires dans la rue pour mater les révoltes en toute impunité cette année.

Par ailleurs, en ce qui concerne l’utilisation de violence, nous croyons - en effet - en la violence révolutionnaire concrète, mais pas en la violence individuelle.

Le système face à nous est violent. Ici, les gens ne gagnent pas assez pour pouvoir vivre, se déplacer, étudier, tant de choses absolument fondamentales : ceci est la vraie violence.

LVSL : Comment se passe la répression en dehors de la violence : y a-t-il un fichage des individus ?

Ignacio : Il y a une certaine peur de l’anarchiste en raison des caricatures, mais aussi de l’aspect " encapuché ". Cela s’entend, mais rester " couvert " reste bien souvent nécessaire, face au fichage étatique.

Il faut être vigilant, car l’État face à nous est sans merci, même vis-à-vis de simples manifestants. « L’État d’urgence », assez similaire à celui en France, est aussi partiellement rentré dans le « droit commun » au travers de décrets étatiques.

Le but de tout cela est avant tout de faire peur, faire craindre aux individus le fait d’aller manifester, les maintenir dans la crainte de se retrouver " en taule ", torturés ou pire.

Le gaz en est l’aspect physique et le fichage l’aspect psychologique.

Au-delà de faire peur, les renseignements permettent d’emprisonner, évidemment. Beaucoup de manifestants ont ainsi été condamnés à de la prison ferme, ou sont retenus sans avoir encore été jugés.

Le gouvernement fait en sorte de rallonger le temps que prennent ces jugements pour limiter l’ampleur des mouvements en maintenant de potentiels manifestants enfermés.

C’est un véritable contrôle social réalisé par l’État chilien.

Beaucoup de montages judiciaires ont été découverts. Les agences de renseignement poussent même à " assigner à résidence " des membres du mouvement social, les font suivre, les harcèlent en les appelant pour leur faire savoir qu’ils sont constamment surveillés

Ils créent la terreur pour détruire les mouvements de protestation.

LVSL : Que pensez-vous du mouvement actuel qui a commencé il y a près de 6 mois ?

Si celui-ci n’a pas été particulièrement récupéré par des partis politiques, bien qu’il s’agisse de l’élévation de voix populaires comme rarement auparavant, pensez-vous pour autant que ce moment sera une réelle opportunité d’aller vers une société différente dans le pays et aura une issue positive ?

Ignacio : Il y a un aspect positif et un aspect négatif à tout cela.

L’aspect positif est évidemment la « politisation » des gens dans un mouvement spontané, sans parti politique derrière. Certains acteurs se sont particulièrement démarqués, notamment les étudiants du secondaire.

Ceux-ci se sont politisés durant le mouvement et en sont à l’origine - à propos de la hausse des tarifs du métro à Santiago - pour ce qui fut une plateforme afin de lutter contre le système néo-libéral qui nous oppresse.

Ils nous ont aidé à pouvoir articuler cette force au sein d’actions directes, de boycotts, de sabotages, et d’une masse de gens dans la rue comme le pays n’en avait plus connu depuis des années.

Ces 20 dernières années, les étudiants se sont organisés en assemblées dans une démarche critique du pouvoir, ce qui a permis d’apporter une force majeure dans le mouvement actuel comme dans les mouvements précédents.

Aucun parti ou organisation politique ne peut s’attribuer ce mouvement. Toutefois, si l’on devait citer un acteur clé du mouvement, je citerais « les étudiants ». Jusqu’ici, il s’agissait avant tout des travailleurs du public, les " nouveaux ouvriers " du XXIe siècle, qui se mobilisaient massivement. Il y a une nouvelle vision critique, un véritable réveil politique du pays.

En ce qui concerne le négatif, à présent, nous estimons qu’il y a une manipulation du processus constituant qui aura bientôt lieu ; le « référendum constituant » qui devait avoir lieu en avril au Chili a depuis été reporté au mois d’octobre en raison du " coronavirus ".

Il y a un accord des politiciens des partis de droite jusqu’aux partis de " nouvelle gauche " comme le " Frente Amplio ", qui cherchent à " oxygéner " les élections à venir via le processus de vote constituant.

Leur idée est de faire du processus un enjeu national ou s’affrontent deux visions, afin que les gens se remettent à penser " politique ". Penser " politique ", dans une optique politicienne et de partis pour les échéances électorales à venir, bien entendu.

Si une nouvelle constitution peut être assurément une chose positive, nous croyons que cela ne suffit évidemment pas, qu’il ne faut pas arrêter la lutte dans la rue pour obtenir des droits sociaux plus importants.

Il y a beaucoup de gens bénévoles qui ont formé des sortes de commission, sur " la santé ", les " droits de l’Homme "…

Ces gens-là, indépendants de " couleurs politiques " doivent continuer à se retrouver dans « l’espace public ». Une nouvelle constitution, aussi positive soit-elle, ne va pas changer le système profondément.

Cela ne supprimera pas l’endettement des gens des milieux populaires. Cela ne leur permettra pas de s’éduquer, de se soigner, de se loger

Manifestation en l’honneur de Camilo Catrillanca, jeune mapuche assassiné par le gouvernement un an auparavant, le 24 Novembre 2019. © Pablo Patarin

La Constitution peut donc aussi être un piège, même si elle doit véritablement être modifiée. Qui plus est, quelle que soit l’issue du référendum, il n’y aura pas de travailleurs sociaux, d’étudiants, parmi « l’Assemblée constituante ».

Il n’y aura pas de représentants du peuple lui-même.

Nous croyons en une grande assemblée populaire représentant la diversité, qui inclurait également des membres de peuples « indigènes » - Mapuche, Rapanui et autres - que le néo-libéralisme et la corruption ont partiellement détruits au profit d’intérêts économiques.

Le Chili a réalisé beaucoup de traités économiques car a été l’un des lieux d’expérimentation des théories néo-libérales des « Chicago Boys » sous Pinochet et même avant.

C’est d’ailleurs durant cette dictature que la retraite " par capitalisation " a fait son apparition au niveau mondial, grâce au ministre du travail José Piñera, frère de l’actuel président (11).

Même si l’on obtient quelques lois et une nouvelle Constitution, ce système néo-libéral dans lequel le Chili est ancré ne va pas changer pour autant.

Cela ne veut pas dire que nous ne devons pas accompagner ce processus, pour en retirer le meilleur, et rester au contact des gens qui cherchent un véritable changement.

Pour résumer, tout cela est nécessaire, mais ne sera pas la solution " absolue " à tous les maux du pays.

LVSL : À propos de la corruption…

Ignacio : La corruption est avant tout liée au capitalisme.

Les milieux naturels, les grands espaces comme la « Cordillère des Andres » se retrouvent détruits par l’exploitation, privatisés.

Les peuples comme les " Mapuches " sont chassés de leur terre au nom de l’intérêt économique national, qui est - en réalité - l’intérêt économique de quelques grands chefs d’entreprises, eux-mêmes appuyés par le gouvernement et « l’État policier ».

Voilà pourquoi, quelle que soit l’issue des référendums liés à la Constitution, il ne faut pas abandonner la rue ou les organisations syndicales, afin de mettre à mal la dictature néo-libérale dont les " élites " perpétuent les inégalités et où le « Congrès » légifère uniquement pour les bourgeois finançant les campagnes politiques.

APRÈS LE DÉBUT DE LA PANDÉMIE :

Si le pays devait déjà faire face à l’un des modèles économiques les plus orthodoxes au monde, la crise sanitaire actuelle vient donc s’ajouter aux inégalités criantes et à une crise politique dues à un gouvernement qui se rapproche de plus en plus nettement de la dictature passée.

La défiance vis-à-vis du gouvernement a rendu difficile la mise en œuvre de mesures au début de la pandémie. La sécheresse accompagne la pandémie et les ressources en eau deviennent ainsi un problème majeur (12).

Au Chili, le développement de la privatisation de cette ressource vitale date de 1981 (13). Les quantités d’eau monstrueuses utilisées pour les cultures - comme celle de l’avocat - systématiquement destinées à l’exportation, sont autant auxquelles n’ont pas accès les populations locales.

La mise en place de mesures sanitaires et de respect des règles hygiéniques pour empêcher la propagation du virus deviennent extrêmement compliquées dans ces circonstances.

Notons aussi qu’on annonce la plus grande récession de l’Histoire de l’Amérique Latine.

D’après " Le Monde ", elle devrait engendrer 29 millions de pauvres supplémentaires sur le continent. Les luttes populaires sembleront donc d’autant plus nécessaires lorsque celles-ci seront à nouveau possibles, face aux négligences et au désengagement volontaire de « l’État », qui au Chili comme ailleurs, détruit le système public.

Les hostilités ont d’ailleurs repris depuis le 18 mai à Santiago, dans les quartiers pauvres, face à la faim. Les émeutes dans les quartiers populaires apparaissent en réponse au confinement strict du " grand Santiago ", doublé d’un retard dans la distribution de nourriture de la part de l’État (14).

Les nécessités du monde de demain ne sauraient trouver de réponses dans le système politique et économique « libéral » promu au Chili et pris en exemple partout ailleurs.

« L’anarchisme » pourrait-il s’élever à cet égard comme " la voix de la dissidence ", la voix de désirs sociaux, écologiques, respectueux des peuples et des individus en contraste avec l’oligarchie et les intérêts des « puissants » si prégnants au Chili ?

C’est en tous cas ce qu’Ignacio souhaiterait, lui et bien d’autres, dans le monde " post-covid " de demain, que certains médias ne cessent de décrire comme " un idéal " sans toutefois évoquer les moyens pour l’atteindre.

Et cela, pour Ignacio comme bien d’autres, ne saurait arriver autrement que par la rue et une solidarité populaire et non " européenne ".

Affrontements sur l’avenue principale de Valparaiso menant au Congrès. © Pablo Patarin

Pablo PATARIN

LeVentseLève.fr

SOURCES :

1 – https://www.tresor.economie.gouv.fr/Pays/CL/les-grands-conglomerats-economiques-familiaux-chiliens

2 – " Piñera, (in)digne héritier de Pinochet ", tribune d’Olivier Compagnon dans " Libération ", le 24 octobre 2019 :

https://www.liberation.fr/debats/2019/10/24/pinera-indigne-heritier-de-pinochet_1759555

3 – " Le Chili, un économie dynamique aux fortes inégalités ", par Jean-Philippe Louis, " Les Echos " :

https://www.lesechos.fr/monde/ameriques/le-chili-une-economie-dynamique-aux-fortes-inegalites-1142059

4 – " Santiago, un concentré d’inégalités " – Par Véronique Malécot , Flavie Holzinger et Audrey Lagadec, " Le Monde " :

https://www.lemonde.fr/international/article/2020/01/20/santiago-un-concentre-d-inegalites_6026608_3210.html

5 – « Au Chili, le " Coronavirus " met en lumière les inégalités dénoncées par le mouvement social » – par Aude Villiers-Moriamé, " Le Monde " :

https://www.lemonde.fr/international/article/2020/03/27/au-chili-le-coronavirus-met-en-lumiere-les-inegalites-denoncees-par-le-mouvement-social_6034712_3210.html

6 – Classement de la « liberté de la presse » dans le monde :

https://rsf.org/fr/donnees-classement

7 – https://www.mediasrequest.com/fr/amerique/chili/index.html

8 – Kornbluh, Peter (Sep/Oct 2003). " The El Mercurio file ", Columbia Journalism Review.

9 – " CIA Freedom of Information Act-available article " : « Report of CIA Chilian Task Force Activities, 15 September to 3 November 1970 » (November 18, 1970).

10 – " El anarquismo porteño : investigacion rescata la relevancia que tuvo este movimiento sindical y social entre 1880 y 1930 " :

https://www.mercuriovalpo.cl/prontus4_noticias/site/artic/20060604/pags/20060604050123.html

11 – https://www.nouvelobs.com/societe/20191025.AFP7358/une-arnaque-les-chiliens-remontes-contre-leur-systeme-de-retraites.html

12 – " Face au manque d’eau, les chiliens s’entraident ", par Marion Esnaut, Reporterre, 25 Avril 2020 :

https://reporterre.net/Face-au-manque-d-eau-les-Chiliens-s-entraident

13 – https://www.partagedeseaux.info/Les-marches-de-l-eau-au-Chili-et-ailleurs

14 – " Des émeutes de la faim secouent Santiago " – Courrier International le 19 Mai 2020, El Mostrador – Santiago :

https://www.courrierinternational.com/article/misere-au-chili-des-emeutes-de-la-faim-secouent-santiago

– Suivi de la pandémie au Chili :

http://www.leparisien.fr/international/coronavirus-suivez-levolution-de-lepidemie-au-chili-30-03-2020-6KKV4NCJ5BD6BHD74NXPPA7LSM.php

– " Chili, vers l’effondrement du système hérité de Pinochet ", Jim Délémont, LVSL, 9 novembre 2019

https://lvsl.fr/chili-effondrement-systeme-pinochet/

– Interview d’Ignacio, membre du " Frente Anarquista Organizado ", réalisé par Pablo Patarin le 4 Mars 2020 à Valparaiso.

– Muñoz Cortes Victor, " 1 de mayo de 1899. Los anarquistas y el origen ".

– Muñoz Cortes Victor, " Sin Dios ni Patrones, Historia, diversidad y conflictos del anarquismo en la región chilena (1890-1990) ".