Kamala Harris : " sa désignation comme colistière de Biden ne doit rien à un effet George Floyd "

, par  DMigneau , popularité : 0%

Kamala Harris : " sa désignation comme colistière de Biden ne doit rien à un effet George Floyd "

Joe Biden a choisi la sénatrice " Démocrate " Kamala Harris comme vice-présidente pour son ticket. - ROBYN BECK / AFP

Enseignant, chercheur, auteur et aujourd’hui un des spécialistes les plus pointus de la politique américaine, Jean-Eric Branna explique ici les raisons ayant conduit le candidat " Démocrate " à la Maison Blanche à choisir Kamala Harris pour son ticket présidentiel.

Une femme colistière, c’était acquis depuis de longs mois. De lui-même, ou sous la pression des nombreuses nouvelles élues " Démocrates " au Congrès après les " Midterms " de 2018, Joe Biden s’y était engagé.

Issue des " minorités ", catégorie devenue centrale dans l’agenda politique du " Parti démocrate " ?

Oui, mais de laquelle ?

Plutôt une Hispanique, électorat encore tenté par le vote " Républicain ", ou plutôt une " Afro-Américaine ", celui-là totalement acquis aux " Démocrates " ?

Finalement, c’est la fille métisse d’un couple " indo-jamaïcain " sur-diplômé qui décroche " le gros lot ". Selon toutes les prédictions, Kamala Harris, ex procureure général de Californie et seconde " Noire " élue au sénat américain, sera la prochaine vice-présidente des Etats-Unis.

Enseignant, chercheur, auteur et aujourd’hui un des spécialistes les plus pointus de la politique américaine, Jean-Eric Branna explique ici les raisons de ce choix.

Marianne : Pourquoi Kamala Harris. Quels sont ses avantage aux yeux de Joe Biden ?

Jean-Eric Branaa : La réponse est assez simple : parce qu’elle est Joe Biden en " fille ", en " couleur " et en beaucoup plus jeune ! Et qu’ils s’entendent parfaitement, ce qui est très important pour Biden. Comme vice-président, il avait eu cette symbiose avec Obama. Et c’est cela qu’il réclamait pour former " son ticket ". Harris coche cette case.

Politiquement, ils sont proches et se connaissent en outre de longue date.

Comme procureure générale de Californie, elle avait eu l’occasion de travailler sur un projet avec son fils Joseph Robinette Biden III (dit " Beau Biden ", décédé en 2015) du temps où ce dernier officiait lui-même comme procureur général du Delaware.

Elle se rendait chez eux et a continué de voir Biden lorsqu’il est devenu vice-président. Ce dernier l’a remarquée bien avant qu’Obama ne réalise son potentiel. En vérité, depuis son élection en 2016, tout le monde avait remarqué Kamala Harris. Elle possède un énorme charisme et depuis cette date, on lui prédit les plus hautes destinées.

De ce point de vue, sa désignation ne doit rien à ce que l’on pourrait appeler un " effet George Floyd " et était certainement acquise avant la mobilisation contre les violences policières.

Le mouvement impulsé notamment par les " Black Lives Matter " (BLM) trouve néanmoins sa place dans le ticket présidentiel puisque Kamela Harris a choisi comme chef de campagne Karine Jean-Pierre, l’activiste " haïtienne-américaine " (et née en Martinique, ndlr) très à gauche, proche des BLM et qui officiait jusqu’alors comme conseillère de Biden lui-même.

En lançant sa campagne, ce dernier a promis de faire " le pont " entre l’Amérique " d’avant " et l’Amérique " d’après " et avec le choix d’Harris et de son équipe, il donne un peu plus de substance à cette promesse.

Au passage, il fait aussi oublier les critiques qui lui reprochaient d’avoir laissé passer, sans vraiment s’y engager pleinement, le mouvement pour les « droits civiques » des années soixante.

Marianne : Trump a taclé Harris en rappelant sa piètre performance lors de la primaire " Démocrate ", au cours de laquelle elle s’en était d’ailleurs pris à Biden. Est-elle vraiment populaire dans l’électorat " afro-américain " ?

Jean-Eric Branaa : Il n’y a pas d’électorat " afro-américain ", mais des " Noirs " qui votent " Démocrate " à une écrasante majorité – contre à peine 8 % pour Donald Trump en 2016.

Kamala Harris ou pas, ça ne va pas changer. Trump n’a rien gagné de leur côté. Il a beaucoup essayé de les séduire, s’est vanté - avec raison - d’avoir crée des millions d’emplois dont ils ont bénéficié mais, tous les sondages l’ont montré, cela ne lui a rien rapporté.

En réalité, la désignation de Kamala Harris peut convaincre d’aller voter ceux des " Afro-Américains " que le profil de Biden hérissait quelque peu. Je pense que cet électorat va être " électrisé ", comme il l’avait été en 2008 avec Obama. Il faut tout de même mesurer ce que signifie cette chance offerte à Kamala Harris : demain, toutes les petites filles " afro-américaines " pourront se dire en se réveillant : oui, je peux devenir vice-présidente et assez vite même présidente des Etats-Unis !

Marianne : En début d’année, beaucoup pensaient que l’élection se jouerait, comme souvent, autour de l’économie, de sorte que Trump semblait en position de force. Avec cette désignation, Biden ne la place-t-il pas sous l’angle des identités, avec le risque d’accentuer un peu plus la fragmentation de la société américaine ?

Jean-Eric Branaa : Il est sûr que le pays est fragmenté, divisé comme jamais, avec de part et d’autre des extrémistes qui se vouent une haine féroce. Mais il y a aussi une aspiration à plus de bienveillance, d’inclusion, portée notamment par les " Millenials ", les générations " Y " et " Z ". Mais pas que. Nombre d’Américains ne comprennent pas - ou ne comprennent plus - pourquoi ils devraient être représentés par un homme du passé aussi rude et mal poli.

Trump n’a pas vu venir ce ressac. Il était tellement confiant avec ses bons résultats économiques, réels incontestablement, qu’il n’a pas anticipé de retournement. Biden l’a compris et en a tenu compte depuis des mois. La présence de Kamala Harris à ses côtés, c’est la " touche finale " qui va conforter une victoire qui ne fait plus guère de doute.

Propos recueillis par Alain Léauthier

Marianne