Jérusalem - Le jeu dangereux de Donald Trump

, par  DMigneau , popularité : 10%

Jérusalem - Le jeu dangereux de Donald Trump

En reconnaissant les faits accomplis de la colonisation israélienne de la Palestine, en prétendant transférer l’ambassade des États-Unis à Jérusalem, Donald Trump viole le droit international et menace la région d’embrasement. Cette situation renforce les responsabilités politiques de l’Europe. Il est temps que l’UE prenne ses responsabilités, impose le droit, condition incontournable de la paix.

En décrétant mercredi 6 décembre Jérusalem capitale d’Israël et en annonçant le prochain déménagement de l’ambassade américaine, Donald Trump a non seulement violé le droit international, mais aussi pris le risque de confessionnaliser le plus vieux conflit colonial de la planète et d’embraser toute la région.

Mais, si les dirigeants israéliens se sont réjouis de cette décision, le monde entier a fait part de sa désapprobation et de son inquiétude.

En France, seul le Crif - conseil dit " représentatif des institutions juives de France " - a dit sa satisfaction et même appelé Emmanuel Macron à copier la décision de Donald Trump, au risque de laisser croire que les citoyens de confession juive soutiendraient par essence la politique du gouvernement d’extrême droite de Tel-Aviv.

A l’inverse, " l’Union des juifs français pour la paix " (UJFP) rappelait que l’occupation de la Palestine n’est pas un conflit religieux et qu’il est temps, plusieurs générations après l’expulsion forcée (1947-1948) de centaines de milliers de Palestiniens et tandis que s’intensifie la colonisation de la Palestine, de faire appliquer le droit international.

Retour sur l’histoire

Lorsque les Nations unies, le 29 novembre 1947, partagent en deux la Palestine - alors sous mandat britannique - pour attribuer 56 % du territoire à un État juif et les 44 % restants à la population palestinienne - 70 % de la population - elles ont cependant la sagesse de placer les lieux saints (Jérusalem et Bethléem) sous souveraineté internationale.

L’expulsion des Palestiniens a déjà largement commencé, comme le montreront plus tard avec l’ouverture des archives les recherches des « nouveaux historiens » israéliens, confirmant les témoignages des victimes et des historiens palestiniens.

La création d’Israël le 14 mai 1948 est suivie par l’entrée en guerre des États arabes. Mais, alors qu’Israël est déjà surarmé en particulier par l’Union soviétique via la Tchécoslovaquie, seul le royaume hachémite dispose alors d’une armée susceptible d’intervenir.

Or Tel-Aviv et le royaume mettent en place un plan « secret » qui permettra à Israël de s’attribuer 72 % du territoire en échange de la main mise d’Amman sur les dépouilles de la Cisjordanie. Seule Jérusalem échappe alors à ce partage et la bataille permet aux troupes jordaniennes de s’emparer de sa partie orientale.

A l’issue de la « guerre des Six jours » de juin 1967, Israël occupe les territoires égyptien du Sinaï, syrien du Golan, et palestiniens de Gaza et de la Cisjordanie, dont l’intégralité de Jérusalem. Puis l’État occupant étend les limites orientales de la ville, y intégrant une grande partie de la Cisjordanie, avant d’annexer unilatéralement la ville ainsi élargie treize ans plus tard.

Depuis, très officiellement, l’État et la municipalité ont décidé de modifier la composition démographique de la ville afin de lui donner une large majorité juive. Ainsi la ville dite « réunifiée » ne l’est-elle pas, puisque les Palestiniens qui y vivent sont considérés comme de simples " résidents " dont les droits sont rognés.

Par exemple, si dans un couple marié l’un des deux est jérusalémite et l’autre issu d’une autre ville palestinienne, le couple et les enfants devront choisir entre quitter définitivement la ville ou bien vivre séparés.

Il en va de même de l’accès aux Services publics ou du droit de construire. Nombre de maisons et de quartiers sont également soit rasés, soit vidés de leurs habitants et attribués à des colons.

Les institutions palestiniennes, administratives ou culturelles, sont fermées. Un vaste réseau de murs intérieurs et extérieurs enclave les quartiers palestiniens, entrave toute vie sociale et coupe la ville de son arrière-pays palestinien.

Quant à la liberté de culte, les autorités israéliennes la limitent considérablement, empêchant les Palestiniens de moins de 50 ans non-résidents de venir prier dans la ville, comme ils les empêchent d’y pénétrer pour d’autres besoins souvent vitaux.

Les colons et leurs organisations d’extrême droite ultra violentes bénéficient quant à eux d’une totale impunité.

C’est du reste ce que dénoncent chaque année dans de longs rapports les diplomates européens, confirmant ceux des ONG palestiniennes et israéliennes de défense des droits humains, mais les rapports s’entassent sans suite dans les tiroirs des chancelleries.

Violation du droit international

Cette politique viole de nombreuses clauses du droit international, comme le droit à la réunification des familles ou bien les conventions de Genève interdisant la colonisation de territoires occupés et les changements démographiques.

Surtout, elle viole plusieurs résolutions spécifiques des Nations unies et du Conseil de sécurité lui-même sur le statut de la ville : résolutions 476 et 478 et résolution 2334 de décembre 2016 dénonçant la colonisation du territoire palestinien occupé dont Jérusalem-Est.

Aucun État n’a donc reconnu, en 1980, l’annexion unilatérale et illégale de la ville par Israël.

Jusqu’à présent, les États-Unis avaient eux aussi respecté le droit international en la matière. En 1995, le Congrès a cependant décidé, en violation du droit, de déménager l’ambassade américaine en Israël de Tel-Aviv à Jérusalem, mais une clause permet au président d’intervenir tous les six mois pour y surseoir.

Aucun président avant Donald Trump, malgré les promesses électorales de certains, n’avait osé franchir le Rubicon. Le 45ème président des États-Unis vient donc de le faire.

Enjeux régionaux

Donald Trump, poussé par les lobbies sionistes américains parmi lesquels l’Église évangéliste et son propre gendre, a donc décidé de donner raison à la politique coloniale israélienne. Mais au-delà de l’enjeu spécifique concernant l’avenir de la ville et de la paix se jouent aussi des enjeux régionaux.

L’invasion américaine de l’Irak en 2003 et son occupation, si elles ont mis fin à la dictature de Saddam par les bombardements et les chars, ont en effet non seulement provoqué des millions de morts, ruiné une économie et disloqué un État mais aussi bouleversé les donnes régionales.

Avec la division du pays sur des bases confessionnelles, la marginalisation des sunnites de tous les domaines a servi de prétexte à l’émergence d’organisations terroristes et à une concurrence entre l’Arabie saoudite et l’Iran dans la course à l’hégémonie régionale.

Après sa guerre meurtrière contre le Yémen et la mise à l’écart du Qatar, Ryad ambitionne d’éliminer l’Iran et voudrait encourager Israël à une (nouvelle) guerre.

Sa tentative d’éliminer Saad Hariri du gouvernement libanais pour laisser le Hezbollah seul en lice relevait de cette volonté d’engager Israël dans un nouveau conflit contre le Hezbollah et le Liban et de viser directement ou indirectement Téhéran.

Si Benyamin Netanyahou n’y est pas défavorable et souhaite, comme Donald Trump, la fin de l’accord sur le nucléaire iranien, l’État-major renâcle : Israël a beau être la première puissance militaire de la région, disposant notamment de l’arme nucléaire, il n’a pour autant gagné aucune guerre depuis 1967 malgré des morts et destructions massives au Liban et à Gaza et son armée est plus habituée à jouer les forces de répression contre les gamins lanceurs de pierres en Cisjordanie qu’à mener une guerre de terrain.

Mais la tentative de Ryad a de toutes façons avorté.

La décision américaine aurait donc pu servir de nouveau prétexte à un conflit. Le prince héritier est allé jusqu’à proposer à l’Autorité palestinienne de transférer ses espoirs de capitale dans la banlieue, à Abou Dis. Un peu comme si la France abandonnait Paris au profit de Bagnolet ou de Nanterre…

Encore une fois cependant, pour le moment du moins, c’est raté.

Rappel au droit

Le Conseil de sécurité des Nations unies, réuni en urgence vendredi 8 décembre à la demande de plusieurs États dont la France, a réitéré les résolutions précédentes et les principes qui les sous-tendent, et dénoncé la décision de Washington.

Les États-Unis et Israël se retrouvent totalement isolés, même si la république tchèque a fait part de sa volonté de suivre la décision de Donald Trump avant d’y renoncer.

L’Arabie-Saoudite et les pays du Golfe avec qui elle est alliée sont eux aussi déconsidérés dans la région. Les manifestations populaires s’y multiplient, de même que dans les pays musulmans d’Asie, en Afrique, en Amérique latine, et dans de nombreux autres pays où les citoyens réclament l’application du droit international.

En Palestine occupée, la volonté d’unité nationale annoncée le 12 octobre dernier se renforce, au grand dam de Tel-Aviv. Reste que les manifestations contre la décision américaine se sont en quelques jours soldées par une répression massive, faisant plusieurs morts et plus d’une centaine de blessés palestiniens. Et Israël a annoncé la construction de nouvelles colonies dans et à la limite de la ville.

Responsabilité européenne

Les États-Unis se sont officiellement discrédités comme « parrains » d’un processus de paix dont Tel-Aviv ne veut pas. L’Europe a donc d’autant plus aujourd’hui la responsabilité de faire appliquer le droit pour donner une chance à la paix.

Benyamin Netanyahou était à Paris dimanche 9 décembre et est attendu à Bruxelles ce lundi 10.

Au-delà des mots, des actes s’imposent, urgents.

Pourtant, l’Union européenne, en dépit des demandes de citoyens de plus en plus nombreux et des organisations de défense des droits humains, refuse toujours la moindre sanction contre Israël, alors que l’impunité permet de pérenniser la politique coloniale israélienne.

Quant aux négociations, Paris prône leur reprise alors même, comme l’avait finalement reconnu Laurent Fabius, que la méthode adoptée ne peut aboutir à aucune solution. Car celle-ci se passe en dehors toute tutelle internationale laissant en tête-à-tête occupants et occupés, et sans calendrier ; celui qui avait été adopté à Oslo n’a jamais été respecté par aucun gouvernement israélien.

Là où les Palestiniens demandent la mise en œuvre du droit international dont il s’agit de négocier les modalités d’application, les Israéliens réclament d’oublier le droit au profit d’une « offre généreuse » passant par l’annexion de la majorité des colonies et du territoire palestinien et le renoncement palestinien à toute souveraineté à Jérusalem-Est et aux droits des réfugiés.

Il est donc urgent - au contraire - de permettre une autre négociation, fondée sur le droit que les Nations unies doivent garantir et un calendrier strict.

Jérusalem, ville plurielle et mosaïque de cultures, pourrait dès lors devenir la capitale de deux États indépendants.

Isabelle AVRAN

MediaPart