« Je vais être enterré vivant ! »

, par  DMigneau , popularité : 63%

« Je vais être enterré vivant ! »

Une avalanche déferle sur le camp de base de l’Everest après le séisme au Népal, le 25 avril 2015(AFP / Roberto Schmidt)

LUKLA (Népal), 28 avr 2015 – Roberto Schmidt, responsable photo pour l’AFP en Asie du Sud et auteur de cette image, et Ammu Kannampilly, directrice du bureau de Katmandou, venaient d’atteindre le camp de base de l’Everest samedi 25 avril pour un reportage quand une avalanche, déclenchée par le séisme au Népal s’est abattue sur la montagne. Réfugiés dans la ville de Lukla, porte d’accès des alpinistes s’attaquant à l’Everest, ils font le récit de ces heures dramatiques.

Ammu Kannampilly :

Nous venions d’atteindre le camp de base après un trek de neuf jours. C’est une marche difficile et l’impact sur le corps est compliqué à appréhender mais l’endroit est incroyable, à couper le souffle dans tous les sens du terme. A peine arrivé, j’ai pris toutes sortes de photos et j’ai commencé à chercher notre tente.

Nous n’étions pas là depuis plus de dix minutes quand nous avons senti ce grondement, ce gémissement. « Qu’est-ce que c’est ? » m’a demandé Ammu. J’ai répondu que la terre bougeait, que c’était une avalanche.

Nous sommes sortis de la tente et nous avons alors entendu ce bruit si terrible. C’était comme un train mais qui venait de si profond, c’était tellement puissant. J’ai grandi en Colombie où nous sommes habitués aux tremblements de terre mais je n’avais jamais entendu une chose pareille.

(AFP / Roberto Schmidt)

Le temps était très nuageux. Ammu est rentrée sous la tente et je me souviens avoir regardé sur ma gauche et tout à coup j’ai vu cette vague, accompagnée d’un grondement et je me suis dit : « putain de merde ! » C’était si énorme, les images n’en rendent pas totalement compte.

J’ai attrapé mon appareil, appuyé sur le déclencheur, pris trois photos et elle était sur nous. J’ai sauté à l’intérieur et me suis réfugié sous la table.

Tu ne sais plus où tu es. Tu dégringoles...

Il y a d’abord eu le vent, puis comme une vague qui vous percute, nous avons été balayés, tu ne sais plus où tu es. Tu dégringoles.

Finalement, j’ai repris mes esprits, me suis mis sur le dos et j’ai entendu ce bruit de pierres qui chutent et je me suis dit : « ça y est, je vais être enterré vivant ! » Elles se sont amassées au-dessus de moi et puis finalement le calme, un calme absolu, je savais que j’étais vivant. Je savais que j’étais conscient mais je devais trouver le moyen de respirer.

J’ai essayé de me dégager, de trouver de l’air. Et tout à coup j’ai senti une main me tirer : c’était notre sherpa Pasang. Ammu saignait et avait un ongle arraché à la main gauche.

(AFP / Roberto Schmidt)

Nous avons eu de la chance car nos tentes étaient proches d’un rocher qui nous a empêchés d’être complètement balayés. Je me suis dit qu’il fallait que je trouve mon appareil et Pasang me l’a tendu, enveloppé dans un bloc de neige. L’appareil était intact, l’objectif n’était même pas cassé.

Nous sommes sortis de la tente et les gens ont commencé à surgir de nulle part, tous complètement sidérés. J’ai commencé à prendre des photos et je me suis alors demandé si je devais continuer ou bien apporter mon aide.

Dans l’heure qui a suivi, j’ai dû entendre près d’une dizaine d’avalanches aux alentours. Elles n’étaient pas loin mais je ne pouvais les voir tellement il y avait de nuages. Le bruit était très inquiétant, terrifiant, on ne savait pas si elles venaient vers nous.

J’ai commencé à aider un Népalais blessé et je me souviens lui avoir parlé de nos familles, lui avoir dit que nous reverrions nos fils. C’était un bon moment, quelque chose d’humain au milieu de tout ça.

Nous avons marché jusqu’à la tente Himex, l’agence organisant l’expédition, et Ammu était là, couverte de bandages.

Ammu Kannampilly :

Il y a eu ce bruit et Roberto est sorti pour prendre des photos. Je me suis ruée à l’intérieur pour prendre ma caméra et en une fraction de seconde il m’a crié de me coucher. Il a couru dans la tente et j’ai plongé sous la table en fermant les yeux.

Quand la secousse s’est arrêtée, j’ai rouvert les yeux et tout était blanc, comme si nous avions été plongés dans un paquet de sucre glace. J’ai tenté de dégager la neige et ai réalisé que mes mains étaient couvertes de sang, mes lunettes avaient disparu et j’ai crié le nom de Roberto et je l’ai entendu marmonner « mon Dieu ! » en espagnol.

J’ai entendu Pasang, notre sherpa, appeler mon nom et j’ai crié aussi fort que possible. Il a couru et a arraché le tissu de la tente pour nous tirer de là. Je crois qu’il a enlevé quelque chose qui bloquait ma jambe.

Je me souviens me relevant et tout était blanc et très, très calme. Je me suis dit : « comment cela peut-il être si calme, où sont-ils tous ? »

Un ciel immaculé, comme si rien ne s’était passé.

J’ai vu l’un des porteurs, qui souffrait beaucoup, recouvert de couvertures. La responsable de la tente des repas que j’avais rencontrée deux minutes plus tôt était là aussi. Sa tête saignait. J’ai trouvé un rouleau de papier toilette et j’ai essayé de l’enrouler autour de sa tête, tandis qu’elle a commencé à bander ma main.

Après les premières répliques, j’ai sorti ma caméra et ai commencé à filmer en mode automatique, parce que je ne voyais pas bien. Le papier toilette tenait mal et le sang a coulé sur la caméra, il y a eu de nouvelles répliques et le sherpa nous a dit de sortir.

(AFP / Roberto Schmidt)

Nous sommes allés à la tente Himex - ils l’appellent la capsule blanche - et ils m’ont nettoyé les mains. Ils m’ont dit : « assieds-toi là », mais je n’étais pas tranquille car je n’aidais personne et je ne travaillais pas. J’avais l’impression qu’il fallait que je fasse quelque chose, alors on m’a donné une paire de gants, un sherpa est venu avec moi et j’ai pris quelques plans des secours.

Je me souviens m’être dit qu’ils avaient été très rapides à se mobiliser. Il n’y avait pas d’hélicoptère le premier jour mais je me suis dit, ouah, les gens sont déjà pris en charge. Ils organisaient l’aide médicale et nous ont fourni des sacs de couchage.

Nous étions quinze ou vingt dans la tente Himex, cette nuit-là, mais je n’ai pas vraiment pu dormir et j’ai continué à penser au porteur blessé. Je n’arrivais pas à comprendre pourquoi nous avions survécu. Au milieu de la nuit, j’ai dû aller aux toilettes et en revenant j’ai levé la tête et vu les montagnes, un ciel immaculé, comme si rien ne s’était passé ce jour-là.

Un hélicoptère de secours arrive au camp de base de l’Everest le 26 avril, lendemain de l’avalanche (AFP / Roberto Schmidt)

Par Roberto SCHMIDT et Ammu KANNAMPILLY

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