Intellectuels, engagez-vous !

, par  DMigneau , popularité : 0%

Intellectuels, engagez-vous !

La politique est partout sauf là où elle devrait être : dans les partis politiques. Quant aux intellectuels, assignés à résidence dès qu’ils émettent la moindre opinion : gauchistes attardés quand la moralité de la finance est remise en question, à l’extrême-droite lorsqu’ils portent une réflexion sur l’identité, la culture et l’histoire de la France, ils se raidissent et subissent anathèmes sur anathèmes...

La fin des intellectuels français ressemble à une douloureuse agonie avec des rémissions et des crises délirantes qui soulèvent des mouvements d’indignation ou d’admiration, accompagnés de sommations à se ranger clairement dans un camp ou dans l’autre.

De show médiatique en éditorial et d’éditorial en dossier fracassant, les médias se saisissent des figures de penseurs à fort tirage pour les relier à des vedettes politiques que l’on surprend rarement en flagrant délit de pensée. Comme s’il fallait associer tout lectorat à un électorat et évaluer les suffrages à l’aune des ventes respectives de Finkielkraut, Onfray, BHL, Todd ou Zemmour.

Or, jamais les partis politiques n’ont été si peu attractifs pour les intellectuels. Aucune formation ne peut aujourd’hui se prévaloir d’une vision et moins encore d’une philosophie rencontrant naturellement l’engagement d’écrivains, d’artistes ou de savants.

Les procureurs des plateaux et les éditorialistes se chargent du classement. Une réflexion sur l’identité, la culture et l’histoire de la France vous condamne à l’extrême droite, un léger doute quant à la moralité de la finance vous met au banc des attardés du gauchisme. Les noms fusent, associant l’intellectuel à Le Pen, Mélenchon ou même Valls.

Il faut bien admettre que les livres politiques se multiplient, parce qu’il se trouve des auteurs qui, sous divers statuts, tentent, avec plus ou moins de bonheur, de construire une vision quand les partis et leurs chefs ne produisent que des arguments de campagne.

Les hommes politiques reprennent, au mieux, les analyses d’officines chargées de leur fabriquer un semblant de pensée. Le reste n’est que communication. Un genre s’est donc développé à l’extérieur des partis, une littérature politique qui fournit les supports des débats. Les auteurs de ce genre tendent à se spécialiser dans la production d’idées politiques. Réduits à leurs engagements et, au mieux, à leurs analyses, ces auteurs semblent avoir la vocation de fournir les suppléments d’âme qui font tant défaut aux politiques.

En retour, l’écrivain se réduit à ses engagements. Les Zola d’aujourd’hui ne prennent plus la peine d’écrire les Rougon-Macquart. Le « J’accuse » leur suffit. L’intellectuel engagé ne perd plus son temps au théâtre comme Sartre et Camus. Une nouvelle division des tâches s’impose et il y a donc des spécialistes de l’engagement.

Les romanciers ne se mêlent pas de politique, au mieux signent-ils des pétitions humanitaires en compagnie des artistes de variété. On parlera donc de mélange des genres quand un Michel Houellebecq ou une Virginie Despentes s’aventurent sur le terrain des idées politiques. Nous sommes en un temps de réduction du domaine de la littérature. Le roman n’en demeure pas moins le plus intensément politique des genres littéraires, mais il entre difficilement dans les classements simplistes qui nourrissent ce que l’on nomme, curieusement, une polémique.

Car on dit d’un livre qu’il crée la polémique quand on refuse de discuter les idées qu’il porte. Il doit impérativement les porter seul, c’est une obligation commerciale. Ses détracteurs feront tout pour lui coller une étiquette. L’engagé et, partant, le sectaire, c’est l’autre. On ne réfute pas une idée, on discrédite son auteur, lequel se défend en jurant qu’il n’est pas encarté.

De leur côté, les partis se gardent de recruter les intellectuels qui se rapprochent de leurs idées. Pourquoi s’encombrer de gens qui provoqueront une crise interne au premier changement de ligne ? Les intellectuels permettent d’externaliser la politique. Les dirigeants des principaux partis ne débattent pas ensemble dans les instances, ils mesurent l’influence de chacun et adoptent un point de vue de synthèse avant de répartir les postes. Les machines électorales n’ont pas de temps à perdre avec la politique. L’accusation de penser comme tel ou tel candidat de la prochaine élection semble parfaitement abusive.

Ces gens, malheureusement, ne pensent pas.

Guy Konopnicki

Marianne