Inde : la grande menace de l’eau

, par  DMigneau , popularité : 0%

Inde : la grande menace de l’eau

D’énormes sacs remplis de déchets en plastique encombrent la ruelle. Des enfants aux pieds nus passent par-dessus pour atteindre une placette où s’activent des dizaines de femmes drapées de saris multicolores et dont la peau sombre est ornée de bijoux en or qui pendent de leurs oreilles ou décorent leurs narines.

Chargées de vaisselle, d’autres travailleuses sortent d’un passage de deux mètres de large sinuant entre les maisonnettes. C’est le seul point d’eau du secteur, un petit tuyau pour plus d’un millier d’habitants.

Nous sommes dans le bidonville de Jolly Mohala, un quartier de recycleurs informels du centre de Bangalore, au sud de l’Inde.

« C’est de l’eau du sous-sol, raconte Jagadishwari, une mère de deux enfants. Elle nous sert à faire la vaisselle et à nous laver, mais elle est dure. Si nous la buvons, nous tombons malades. »

Pour l’eau potable, il faut marcher deux kilomètres et faire la queue pendant au moins quatre heures vers l’une des fontaines publiques alimentées par les eaux du Cauvery, le grand fleuve de la région… qui coule à plus d’une centaine de kilomètres au sud.

Le feu au lac

Cette situation, bien qu’extrême, illustre le paradoxe hydrique de Bangalore. A la différence des autres métropoles, la troisième ville indienne (11 millions d’habitants) n’est pas construite sur un cours d’eau.

Entre le XIXe et le début du XXe siècle, la municipalité avait creusé des centaines de lacs artificiels pour capter les précipitations et recharger les nappes phréatiques. Cependant Bangalore, devenu capitale des nouvelles technologies, a vu sa population tripler en trente ans.

Des milliers de tours résidentielles et de bureaux ont pris la place de la plupart des lacs. Aujourd’hui, seuls 20 % de ceux réalisés il y a un siècle subsistent. Ils sont de plus en piteux état : la municipalité ne parvient à retraiter qu’un tiers des eaux usées et le reste finit dans ces réservoirs, qui contaminent également les nappes phréatiques.

Au niveau du déversoir du lac de Bellandur, au sud-est de Bangalore, une épaisse couche de mousse blanche, composée de détergents et autres rejets chimiques, stagne en permanence à la surface.

Ces eaux sont tellement chargées en matières organiques qu’elles rejettent de grandes quantités de méthane, offrant pendant l’été un spectacle apocalyptique : une partie du lac prend feu !

Cette pollution affecte la santé des habitants : « Nous trouvons du chrome 6, du cadmium et du cuivre dans la chair des poissons du lac et dans les légumes verts cultivés en aval, indique le professeur T.V. Ramachandra, directeur de recherches au prestigieux Institut indien des sciences. Leur consommation entraîne des insuffisances rénales et des cancers. A Bangalore, le taux d’insuffisance rénale a été multiplié par vingt en dix ans. »

Selon les relevés du chercheur, les nappes phréatiques, qui alimentent 45 % des habitants, présentent également de hauts niveaux de nitrates et de métaux lourds.

Polluée, cette eau souterraine est également surexploitée par une population qui s’accroît de 400 000 habitants par an – l’équivalent de Toulouse – et il faut forer de plus en plus profond pour la trouver.

Jusqu’à 600 mètres sous terre dans l’est de Bangalore.

Conflits d’usage

Pour répondre à des besoins croissants, les autorités pompent depuis trente ans l’eau du Cauvery. Actuellement, 1,4 milliard de litres en sont extraits chaque jour pour étancher la soif de la Silicon Valley indienne.

Une énorme canalisation en construction devrait augmenter ce débit de 50 % d’ici à 2022. Alors que la ressource n’est pas illimitée, cette course en avant fait courir un risque : entraîner des conflits d’usage avec les agriculteurs locaux qui dépendent presque uniquement de ce fleuve pour faire pousser riz, maïs ou canne à sucre.

Ou créer des tensions avec ceux qui voudraient, eux aussi, bénéficier d’aménagements hydrauliques.

C’est le cas du village de Kurati Vasur, situé à une trentaine de kilomètres du cours d’eau. Son millier habitants n’en reçoit pas une goutte, car à la différence des citadins de Bangalore, aucun système d’irrigation ne les dessert.

Leurs champs de millet dépendent uniquement des précipitations.

De 2015 à 2017, toute la région a été frappée par une grave sécheresse. N’ayant rien récolté, acculés, la majorité des paysans de Kurati Vasur ont dû s’exiler.

« Nous ne pouvions plus rien faire pousser, nous allions mourir de faim », témoigne Jayamma, l’une des premières agricultrices à être revenue après des pluies prometteuses en décembre. Certains sont allés travailler à Bangalore, d’autres dans les champs de café ou dans les carrières. Si on nous fournissait de l’eau du fleuve Cauvery, nous n’aurions plus à faire cela. »

Mais qui se soucie de l’approvisionnement en eau de ces villages éloignés ?

D’autres fermiers, endettés, sont encore plus désespérés : dans le district voisin de Mandya, plus de 2 500 agriculteurs se sont suicidés entre 2013 et 2017 pour des raisons directement liées au manque d’eau.

Dossier brûlant

Le partage des eaux du Cauvery est l’un des sujets les plus explosifs de toute la pointe sud du sous-continent : quatre États se les disputent, principalement le Karnataka, dont Bangalore est la capitale et qui contrôle la source, et le Tamil Nadu, qui se situe en aval et où le fleuve court sur sa plus importante longueur.

Les tensions, qui se sont exacerbées avec le développement de l’irrigation, obligent régulièrement la Cour Suprême à intervenir.

En février dernier, ces hauts magistrats ont exigé du gouvernement fédéral qu’il crée un bureau permanent pour la gestion partagée de ces eaux, mais New Delhi temporise, par crainte de s’impliquer dans ce dossier brûlant.

Au Tamil Nadu, les agriculteurs ont manifesté pendant tout le mois d’avril – le début de la saison sèche – pour que cette instance fédérale voie le jour. Ils en attendent qu’elle impose au Karnataka de moins pomper le Cauvery afin de laisser davantage d’eau au Tamil Nadu.

Cet État a vécu en 2016 sa pire sécheresse depuis un siècle et demi, avec un déficit de précipitations de 62 %. Au plus fort de cette crise, on dénombrait tous les mois une centaine de suicides d’agriculteurs.

Mais face à une conflictualité que les changements climatiques vont aggraver, la coopération entre États et entre acteurs – villes, industries, agriculteurs – pour partager les eaux du bassin-versant ne suffira pas.

Modérer la consommation d’eau va s’avérer également indispensable, surtout dans l’agriculture, qui représente l’essentiel des prélèvements.

Qu’il s’agisse des eaux de surface et, encore plus, des nappes phréatiques, il sera crucial de diffuser à grande échelle des méthodes d’irrigation plus économes et plus efficaces (mais plus coûteuses) que les actuels systèmes gravitaires, tels que l’aspersion ou le goutte-à-goutte.

Et, d’une façon générale, d’adopter des cultures et des pratiques agricoles assurant la régénération des écosystèmes.

Une révolution verte qui reste à faire.

Sébastien Farcis

alternatives-economiques.fr

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