In nomine domini

, par  DMigneau , popularité : 0%

In nomine domini

Ce n’était pas un lapsus " freudien ", mais bien un aveu froid et cynique de la part de l’ancienne Chancelière allemande Angela Merkel. (1)

Dans une interview, accordée au quotidien " die Zeit " (2) le 7 décembre dernier, passant en revue ses 16 ans au pouvoir, elle déclara, au sujet de sa politique envers la Russie en général et le conflit en Ukraine en particulier, que « le cessez-le-feu entre les belligérants ukrainiens, signé au mois de septembre 2014 dans la capitale biélorusse Minsk (3), avec le concours de Paris et de Berlin, fut - en réalité - un stratagème sournois, ayant eu pour but, de faire gagner du temps à Kiev, permettant à l’armée ukrainienne de " se mettre à niveau ", car " l’Ukraine de 2014 et 2015 n’est pas l’Ukraine d’aujourd’hui. J’en veux pour preuve l’issue de la bataille de Debaltseve (4) en 2015. Le président russe aurait pu annexer la région sans difficulté s’il avait voulu et l’OTAN n’aurait rien pu faire pour l’en empêcher. »

Fin de citation.

Toutefois, il se pourrait bien que l’entourloupe s’avérera contre-productif à maints égards. Car, vu la tournure actuelle des événements, l’idée de la création d’une " zone de libre-échange ", s’étendant de Lisbonne jusqu’à Vladivostok, esquissée par le Président russe dans une interview avec le quotidien allemand " Süddeutsche Zeitung " en 2010 (5), devra, bon gré mal gré, faire place au projet chinois " Belt and Road Initiative " (BRI), au détriment des intérêts de la première puissance économique européenne, dont « l’Economie » gémit actuellement sous le poids écrasant du prix de l’énergie, ce qui est susceptible de réduire à néant les fantasmes de ses " élites " de " grande puissance teutonique " en quête de " Lebensraum ".

Ainsi, la constitution d’un " fonds spécial " (" Sondervermögen ") de 100 milliards euros, décidé in extremis par le Parlement allemand, dans le but de devenir à nouveau la première puissance militaire en Europe, risque bien de rester " lettre morte ", faute de moyens. (6)

La Russie a peut-être perdu huit ans, mais elle n’est pas restée inactive pour autant et actuellement, le temps semble plutôt travailler en sa faveur, car la crise en Ukraine a réveillé les consciences des pays du Sud : le " Global South ". Les organisations intergouvernementales « BRICS » (Brésil, Russie, Inde, Chine, Afrique du Sud), ainsi que « l’Organisation de Coopération de Shanghai » se sont données un nouveau souffle de solidarité, en s’opposant au Diktat des Etats-Unis et des anciennes puissances coloniales européennes.

Toujours est-il, le chemin vers un monde " multipolaire " sera encore long et semé de " coups d’Etat " et autres attentats politiques. Les ambitions à peine voilées du nouveau Président brésilien, Luiz Inàcio Lula da Silva, de la création d’une nouvelle monnaie de réserve par les pays producteurs de matières premières du " Global South ", en guise d’alternative au dollar américain, seront suivi " avec intérêt " par Washington, et tout " écart collectiviste " mijotant dans son " arrière-cour ", susceptible de porter atteinte aux intérêts des multinationales américaines, continuera à être sanctionné avec la dureté qui s’impose, que ce soit par le biais de la guerre juridique " lawfare " telle que celle contre l’ancien et nouveau Président brésilien (" Lava Jato ") ou contre l’ancienne Présidente et actuelle Vice-Présidente d’Argentine Cristina Fernàndez de Kirchner, soit par le biais de " coups d’Etat ", orchestrés par les soins des services secrets américains, comme celui en Bolivie, premier producteur de lithium, du 10 novembre 2019, ou celui, actuellement en cours, contre le Président élu du Pérou, Pedro Castillo, ou encore celui contre le « Premier Ministre » pakistanais, Imran Khan, remercié par les militaires pour sa proximité avec le pouvoir russe, sans doute " sur recommandation " du gouvernement américain, des rappels à peine déguisés que Washington veillera.

Ainsi l’économiste américain Michael Hudson, dont le dernier livre " The destiny of civilization, Finance Capitalism, Industrial Capitalism or Socialism " ausculte les options qui - selon lui - nous resteront pour bâtir " le monde d’après ", ose une comparaison " biblique " de ce " schisme capitaliste " en cours, entre le capitalisme financier de « l’Ouest » et le nouveau capitalisme d’Etat industriel du " Global South " avec celui du monde chrétien du Moyen Age, déclenché par le pape Léon IX, revendiquant le contrôle unipolaire sur la chrétienté, dans un souci de préserver la primauté du spirituel sur le profane, à moins que c’eut été une vulgaire question de pouvoir.

Quoi qu’il en soit, en menaçant les réfractaires « d’excommunication », il se mit à dos les « patriarches » d’Alexandrie, Antioche et Jérusalem.

En l’an 1074, le pape Grégoire VII marqua le début du schisme de la chrétienté, entre Rome et Constantinople, entre « l’Ouest » et « l’Est », une fracture historique à laquelle le Président russe Vladimir Poutine jugea opportun de faire allusion lors d’un discours tenu le 30 septembre dernier.

Ainsi une série de décrets papaux visèrent le contrôle absolu sur la noblesse européenne conférant au pape le droit de nommer et de destituer les évêques, autant que les rois et empereurs, à sa guise, jusqu’au " retour de manivelle " au XIV et XVème siècle, lorsque la noblesse repris " du poil de la bête " en remettant en question la hiérarchie des trois ordres - le clergé, la noblesse et le « Tiers état » - " ordre social " décrété par le pape.

Dans son dernier livre, Michael Hudson défend la thèse, selon laquelle il y aurait une analogie entre ces faits historiques et l’ordre " unipolaire mondial " des temps " modernes ", où une seule puissance - Les Etats-Unis d’Amérique - au même titre que les papes du Moyen Age, nomment et destituent à leur guise, par le biais, plus subtil certes, de " coups d’Etat " et autres " révolutions de couleur " dans le monde, instigués par l’entremise des services secrets, se soustrayant à la justice internationale, cela va sans dire.

Une déclaration de guerre en " bonne due forme " requerrait l’aval du « Congrès ».

De plus, le courant « néo-libéral » du capitalisme comme dogme absolu est défendu à coups de propagande et autres manipulations, à travers un entrelac de " think-tanks " et autres établissements d’enseignement supérieur, à l’instar des lois canoniques enseignées au Moyen Age.

L’avènement d’un monde " multipolaire " ou la transformation du « christianisme » par la réforme protestante, induite par Martin Luther, Ulrich Zwingli ou Henry VIII au 16ème siècle, pour rester dans l’analogie " hudsonienne ", risque d’être un processus long et ardu, ce qui n’augure rien de bien pour le conflit qui oppose la Russie et ses alliées au " capitalisme financier " occidental sur le territoire de l’Ukraine.

En citant Rosa Luxemburg, " Le monde a le choix entre le socialisme et la barbarie ", Michael Hudson esquive tout de même la question que Gretchen adressa au docteur Faust dans la tragédie du poète allemand Johann Wolfgang von Goethe : " Et qu’en est-il pour toi de la religion ? "

A moins que ce soit du capitalisme.

Pour rester dans l’analogie.

Bruno HUBACHER

AgoraVox.fr

Notes :

(1) Merkels Eingeständnis, dass Minsk nur eine Finte war, garantiert einen langwierigen Konflikt — RT DE

(2) Angela Merkel : " Hatten Sie gedacht, ich komme mit Pferdeschwanz ? " | ZEIT ONLINE

(3) Le 11 février 2015, les dirigeants de l’Ukraine, de la Russie, de la France, de l’Allemagne et des " républiques autoproclamées autonomes ukrainiennes " (oblast) de Donetsk et de Lougansk signèrent un accord de paix entre les belligérants ukrainiens, lors d’un sommet dans la capitale biélorusse Minsk, sous l’égide de « l’Organisation pour la sécurité et la coopération en Europe » (OSCE), suite à l’échec du protocole de Minsk du 5 septembre 2014, destiné à faire respecter le " cessez-le-feu " dans la région du Donbass (Debaltseve).

On ajoutera, pour " la petite histoire ", que la dernière réunion ministérielle de l’OSCE se tint dans la ville polonaise de Lodz le 1 et 2 décembre dernier, sans la participation du Ministre de l’extérieur russe Sergueï Lavrov, qui se vit refuser l’entrée en territoire polonais.

Par ailleurs, la réunion se termina sans aucune déclaration finale, faute de consensus. Voilà pour " la sécurité " et " la coopération " en Europe.

(4) Le 17 janvier 2015 la ville de Debaltseve dans l’oblast de Donetsk fut assiégée par les forces de la « République populaire de Donetsk ». Un mois plus tard, l’armée ukrainienne abandonna la ville.

(5) « " From Lisbon to Vladivostok " : Putin Envisions a Russia-EU Free Trade Zone » - DER SPIEGEL

(6) " Germany’s Century-Long Plot to Capture Control Of Europe Is Almost Complete | Astute News "

(7) " Deutschlands Position in Amerikas neuer Weltordnung " (nachdenkseiten.de)