" Il ne faut pas voir la victoire de la gauche au Chili comme un retour de la Révolution "

, par  DMigneau , popularité : 0%

" Il ne faut pas voir la victoire de la gauche au Chili comme un retour de la Révolution "

Le candidat de la gauche chilienne, Gabriel Boric, est devenu président de la République dimanche. Photo MARTIN BERNETTI / AFP

Ce dimanche, le candidat de la gauche chilienne, Gabriel Boric (56 % des voix) a facilement remporté la présidentielle face à son adversaire « d’extrême droite » José Antonio Kast (44 %). Une victoire qui confirme le retour en force des " progressistes " tant sur le plan local que régional. Mais, comme nous l’explique le spécialiste de l’Amérique latine Christophe Ventura, le temps des révolutions est révolu, celui d’Allende aussi.

Coup de projecteur sur cette " nouvelle gauche " qui gagne.

- Marianne : Comment analysez-vous la large victoire (56 % des voix) de Gabriel Boric, candidat de la gauche chilienne face à une « extrême droite » personnalisée par José Antonio Kast (44 %) ?

Christophe Ventura : Ce que l’on peut dire de prime abord, c’est que cette victoire est le résultat assez logique d’une dynamique établie au Chili depuis plus de deux ans.

Tout d’abord il y a eu les mouvements sociaux de 2019, qui ont abouti à la création d’une " Convention constitutionnelle " ayant pour objet d’en finir avec l’actuelle constitution rédigée sous Pinochet à la suite du " coup d’État " de 1973 contre Allende.

Puis cette " constituante " a été officiellement lancée il y a six mois – sa présidente, Elisa Loncon une indienne " Mapuche ", doit en remettre les conclusions entre le printemps et l’été 2022.

Dans le même temps lors des dernières municipales, cet été, la mairie de Santiago est " tombée " pour la première fois aux mains du " Parti communiste du Chili ", une jeune économiste " féministe " de 30 ans, Irací Hassler, devenant maire de la capitale.

Et puis – n’ayons pas peur des mots – il faut saluer une victoire historique de cette " nouvelle gauche ". Avec une participation à hauteur de 55 %, les Chiliens se sont – au regard des critères locaux de participation – fortement mobilisés.

Jusqu’à présent, le mode de fonctionnement mis en place sous Pinochet interdisait quasi de facto la participation des populations les plus pauvres, rurales, " indiennes " particulièrement, à tout scrutin, avec un système de parti hégémonique profitant aux habitants des grandes villes et donc aux « conservateurs ».

La " non-obligation " de vote en 1990 au moment où la démocratie a été restaurée, n’a pas arrangé les choses. Cela donne d’autant plus de valeurs à la victoire de Gabriel Boric et de son camp – le " centre gauche ", les " sociaux-démocrates ", et les " communistes " notamment - qui ont su ne pas se diviser et surtout faire venir aux urnes non seulement une partie des " laissés-pour-compte ", mais aussi une classe " moyenne " qui ne se retrouve pas dans les idées « néolibérales » mêlées « d’extrême droite ».

- Marianne : Cette victoire de la gauche chilienne ne risque-t-elle pas de réveiller certains démons aux États-Unis dont on sait le rôle jouer en 1973 dans la chute du " socialiste " Allende ? Un " coup d’État " est-il possible ?

Christophe Ventura : Honnêtement, je ne crois pas. À cette époque, le " coup d’État " de Pinochet soutenu " en sous-main " par Washington avait pour source la sécurité de la Nation " étasunienne " qui se confondait avec un anti-communisme farouche.

Nous étions en pleine " Guerre froide ", le Chili d’Allende était vu comme un satellite de l’Urss. La situation n’est donc pas la même qu’en 1973 au niveau géostratégique ni même idéologique. Il ne faut pas considérer la victoire de Boric au Chili, comme un retour de « la Révolution » et je ne crois pas que les États-Unis verront dans cette victoire un danger pour leur " liberté ".

Quant à un " coup d’État ", là encore je ne pense pas que les forces soient réunies pour un tel scénario. D’abord parce que la " vague démocratique " est trop forte. La dynamique et le nombre sont à gauche.

En outre, Gabriel Boric a donné beaucoup de gages entre les deux tours : par exemple, sur le fait qu’il serait le garant de la propriété privée et de " l’initiative privée". Son discours " d’après victoire " a été en ce sens un discours d’apaisement, d’inclusion.

Boric, je le répète ce n’est pas la Révolution qui vient. Pour les militaires, il n’y a donc pas comme en 1973 de " démocratie à protéger " face à un " péril rouge ".

- Marianne : Reste que la Chine est de plus en plus présente dans la région – notamment par le truchement d’investissements dans des infrastructures – et pourrait trouver des alliés encore plus intéressants avec ces régimes " de gauche " présents et à venir…

Christophe Ventura : Certes, mais que ce soit le Chili aujourd’hui, le Brésil de demain avec Lula et probablement aussi la Colombie avec l’ex-maire de Bogota Gustavo Petro (favori de la prochaine présidentielle prévue en mai et juin 2022) ou le Honduras, le fait est que nous avons affaire à des partis de gouvernement plus proches du " centre gauche " que de " l’extrême ".

Et ce quand bien même – au Chili notamment – la présence du " Parti communiste " est importante. Ainsi pour le nouveau président chilien, par exemple, ses marges de manœuvre seront très limitées.

Gabriel Boric devra faire face à un adversaire qui reste puissant en la personne de José Antonio Kast et de ses partisans qui sont nombreux. Il y a aussi des procès en vue liés aux crimes de l’ère Pinochet, mais là encore le chemin de l’Histoire est long et douloureux.

Rien n’est terminé.

Enfin, le contexte économique est très tendu du fait - entre autres - de la pandémie de " Covid-19 ". Pour toutes ces raisons, il ne faut donc pas croire que les réformes à venir seront faciles à mener.

- Marianne : Sur quels résultats Gabriel Boric sera donc jugé selon vous ?

Christophe Ventura : Sur deux points essentiellement. Tout d’abord sur sa capacité à établir un " État providence ", sujet qui était au cœur de sa campagne. Ce qui ne sera pas simple car cela va créer immédiatement un rapport de force avec la bourgeoisie chilienne.

Gabriel Boric a en effet expliqué qu’il comptait financer cet " État providence "grâce à la refonte de la fiscalité, c’est-à-dire en augmentant les impôts sur les " hauts revenus " qui - jusqu’à présent - en étaient plus ou moins affranchis.

Un rapport de force va donc très rapidement s’installer et c’est au nouveau président de voir jusqu’où il pourra aller. N’oublions pas qu’au Congrès, les « conservateurs » restent très puissants.

Second point sur lequel Boric sera jugé : sa capacité à faire en sorte que le Chili sorte des zones d’influence des " grandes puissances ". Aussi bien celle, historique, des États-Unis comme celle potentiellement en devenir de la Chine.

En ce sens, sa capacité à développer le pays en incluant les forces rurales et notamment les communautés indiennes dans l’idée d’une " autonomisation " du Chili sera aussi au centre des attentions.

- Marianne : Après tout ce qui vient d’être dit, peut-on voir dans cette victoire de la gauche chilienne la fin réelle de l’ère " pinochiste " ?

Christophe Ventura : Il est très difficile de répondre à une telle question. Pratiquement, je vous répondrais que non. N’oublions pas que José Antonio Kast a certes perdu mais il n’a pas disparu – loin de là – de l’échiquier politique chilien. Or, son parti comme lui-même se réclament du général Pinochet.

Kast va donc naturellement devenir le champion d’une droite dure directement liée à cette histoire.

En revanche, si la constituante est menée à son terme – et tout indique qu’elle le sera depuis la victoire de la gauche – la constitution actuelle écrite sous Pinochet devrait en toute vraisemblance être remplacée.

Symboliquement, cela correspondrait à la fin d’une époque. Mais là encore rien est fait. Le changement possible de la constitution devant se décider par référendum.

Stéphane AUBOUARD

Marianne.fr

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