Hong Kong : " L’inquiétude des manifestants dépasse le cadre de la loi "

, par  DMigneau , popularité : 0%

Hong Kong : " L’inquiétude des manifestants dépasse le cadre de la loi "

Un étudiant lors des manifestations du 12 juin à Hong Kong avec une pancarte " les étudiants n’ont pas fait d’émeutes ". - EYEPRESS NEWS / EYEPRESS

Devant l’ampleur des manifestations qui ont encore rassemblé près de deux millions de personnes ce dimanche à Hong Kong, la dirigeante de l’exécutif, Carrie Lam, a reculé. Mais les habitants de l’île demandent désormais la démission du gouvernement.

Depuis plus d’un mois, les habitants de Hong Kong descendent en masse dans la rue pour rejeter un projet de loi autorisant les extraditions vers la Chine. Ils étaient encore près de deux millions, selon les organisateurs, ce dimanche 16 juin : un record.

Devant la pression de la rue, la dirigeante du gouvernement local, Carrie Lam, a fait " machine arrière " samedi en annonçant la suspension du texte de loi défendu par la majorité " pro-Pékin " au Parlement.

Par ailleurs, dans un communiqué publié dimanche, elle " présente ses excuses " aux habitants pour la répression du mouvement qui aura fait plus de 80 blessés la semaine dernière.

La dirigeante reconnaît " les lacunes dans le travail du gouvernement " et promet " d’accepter les critiques avec le plus de sincérité et d’humilité possible ". Mais il en faudra davantage pour rassurer les habitants de Hong Kong, estime Jean-Pierre Cabestan, professeur de sciences politiques à l’Université " baptiste " de Hong Kong.

Ce spécialiste de la Chine, directeur de recherche en détachement au CNRS, a assisté aux importantes manifestations là-bas.

Marianne : L’ampleur des manifestations du moment à Hong Kong est-elle réellement sans précédent ?

Jean-Pierre Cabestan : On n’avait en effet rien vu de tel depuis 1989, quand plus d’un million et demi de personnes avaient défilé dans les rues en réaction au massacre de la place Tian’anmen, à Pékin. Les organisations étudiantes, qui ont initié le mouvement, ont donc été très suivies, bien au-delà des étudiants. Mais contrairement à la " Révolution des parapluies " de 2014, il n’y a pas eu d’occupation, même s’il y a bien eu une volonté d’occuper le terrain. Les autorités ont dispersé tout le monde de manière assez violente.

Marianne : Qui est descendu dans la rue ?

Ces rassemblements sont à l’image de la nouvelle génération qui manifeste : ponctuels, rapides. La plupart des jeunes Hongkongais sont nés dans les années 90 et savent se servir des nouvelles technologies, comme " Telegram ", pour communiquer en toute discrétion.

Certains d’entre eux ont la détermination pour aller plus loin dans la confrontation avec le pouvoir. Mais dans son ensemble, la mobilisation attire des gens de tous les milieux. La preuve, le mouvement a repris ce dimanche à l’appel d’un célèbre opposant et ancien membre du parti communiste, qui a réussi à rassembler des dizaines de milliers de personnes dans les rues. Aujourd’hui, la ville a été décrétée " morte " par les commerçants.

Marianne : La suspension de la loi, samedi et les " excuses " de Carrie Lam le lendemain, n’ont donc pas réussi à calmer les manifestants ?

Non, l’inquiétude des habitants dépasse de loin le cadre de la loi. Les Hongkongais se sont habitués à vivre dans un « Etat de droit », avec une presse libre et un minimum de libertés.

Pendant vingt-deux ans, depuis la rétrocession de Hong Kong à la Chine, le gouvernement communiste a toléré qu’une société libérale - pas complètement démocratique, certes, mais « libérale » - prospère sur son territoire. Or, depuis quelques années, le régime avance " à petits pas " et grignote les libertés concédées par Pékin en 1997.

Cette fois-ci, les Hongkongais ont estimé que ce projet de loi était " la goutte d’eau qui faisait déborder le vase ". Mais au-delà du projet de loi, les manifestants attendent le départ du gouvernement de Carrie Lam, la dirigeante de l’exécutif au pouvoir, élue en 2017 par un « collège électoral » largement favorable à Pékin.

Marianne : Cette autonomie, justement, est-elle plus menacée qu’auparavant ?

Les habitants de l’île sont attachés à la formule " un pays, deux systèmes ", négociée au moment de la rétrocession de l’île par les Anglais, qui accorde à Hong Kong le statut de " région administrative spéciale " et garantit son indépendance judiciaire.

Mais le contenu de ce principe a évolué avec l’arrivée de Xi Jinping.

Depuis 2012, le " Parti communiste chinois " a fait tout ce qui était en son pouvoir pour reprendre le pouvoir sur la région. Le bureau de liaison de Pékin s’ingère régulièrement dans les affaires du gouvernement local :

- " black-listing " d’un certain nombre de candidats indépendantistes aux élections locales en 2016,

- condamnation du " Parti nationaliste " en 2018,

- interdiction de résidence prononcée à l’encontre des dissidents...

Au mois de janvier, des députés du parlement ont été jusqu’à interdire le fait de critiquer l’hymne de la « Chine populaire » sous peine de trois ans de prison et de 6 000 euros d’amendes.

Marianne : Pékin souhaite-t-il resserrer le contrôle sur l’île ?

Le régime de Xi Jinping estime que l’île doit être intégrée à son environnement régional et donc " céder les manettes " au gouvernement central.

Est-ce que cela veut dire que les communistes aboliront le système en vigueur ?

Je ne le pense pas. Hong Kong est une ville ouverte et, surtout, très cosmopolite. Pékin en a conscience.

Des mesures trop extrêmes pourraient faire fuir les investisseurs, dont les Occidentaux, qui préfèreront aller s’installer à Singapour ou à Bangkok. Si Xi Jinping veut faire de Hong Kong une ville chinoise " comme les autres ", il faudra qu’il en paie le prix.

Pour l’instant, les pays occidentaux ont refusé d’intervenir. Les Etats-Unis ont lancé un avertissement jeudi, en faisant voter une " loi sur la démocratie et les droits humains à Hong Kong ", suivis par « l’Union Européenne » qui déclare " partager les inquiétudes soulevées par les citoyens ".

Les pays occidentaux ont pris position contre la répression, sans toutefois marquer d’évolution particulière dans leurs relations avec Pékin.

Propos recueillis par David Pargamin

Marianne