Homosexualité en Tunisie : une forte pénalisation, de faibles progrès…

, par  DMigneau , popularité : 65%

Homosexualité en Tunisie : une forte pénalisation, de faibles progrès…

Depuis un certain nombre d’années en Tunisie, les comportements " anti-homosexuels " se sont généralisés de manière inquiétante, soutenus par un cadre légal répressif qui tendent à rendre difficile la vie des personnes homosexuelles et " transgenres ".

Encore aujourd’hui dans de nombreux pays du Maghreb, la vie sociale d’un individu qui se déclare ouvertement homosexuel n’est pas du tout aisée. La marginalisation commencera au sein même du cercle familial.

C’est plus souvent la transposition d’une construction identitaire et traditionnelle du rejet de ce qui est différent et interdit, de ce qui n’est pas acceptable, et, dans ce cas, pas « tolérable ».

Les différentes marques d’hostilité dont sont victimes les personnes homosexuelles, que ce soient dans les espaces « ouverts » ou publics que dans les cercles privés violent non seulement la plupart des droits humains reconnus par les divers instruments internationaux des droits de l’Homme ratifiés par leurs gouvernements, mais aussi plusieurs lois reconnues et intégrées dans leurs systèmes juridiques internes.

« L’Association pour la dépénalisation de l’homosexualité en Tunisie » - « SHAMS » explique avoir relevé rien qu’en 2017 plus de 60 arrestations pour « délit d’homosexualité » et des dizaines de condamnation qui varient de 4 mois à 2 ans de prison ferme sachant que l’article 230 du code pénal tunisien prévoit une peine maximale de 3 ans de prison pour " sodomie " ou " lesbianisme ".

Au cours de ces derniers années, notamment lors du « printemps arabe », le voile a continué d’être levé sur les minorités sexuelles, au travers des mobilisations qui ont émergé mais aussi et surtout des événements qui ont parfois précipité le débat public autour de controverses retentissantes dont le test-anal qui consiste à l’introduction souvent forcé par un médecin de son doigt, et parfois des objets dans l’anus de l’accusé afin de tenter de déterminer si ce dernier a eu des rapports anaux.

Ces examens, invoqués comme « preuves » dans le cadre de poursuites judiciaires relatives à des « comportements consentis entre individus du même sexe » dans certains pays, n’ont aucun fondement scientifique, enfreignent la déontologie médicale et constituent un traitement cruel, dégradant et inhumain susceptible de passer au rang de torture.

En octobre 2017, « Human Rights Watch » déclarait sur son site que « Les médecins, les professionnels médicaux et les associations médicales nationales devraient se conformer à la résolution adoptée en octobre 2017 par l’Association médicale mondiale afin de mettre un terme aux examens anaux forcés pratiqués sur des personnes accusées de comportement homosexuel », malgré l’engagement du gouvernement tunisien auprès du « Conseil des Droits de l’Homme » de l’ONU de cesser la pratique du test anal, la justice continue à ordonner aux accusés d’homosexualité de subir le test.

Mounir BAATOUR est avocat à la cour de cassation de Tunis, co-fondateur et président de « l’Association pour la dépénalisation de l’homosexualité en Tunisie » " SHAMS ".

Rencontré pendant la venue du Président du parlement européen en Tunisie le 30 octobre, il a décidé de répondre à une série de questions.

Fasséry Kamissoko : Pouvez-vous nous parler de " SHAMS " ? Comment l’association a-t-elle obtenu son statut ?

Mounir BAATOUR : " SHAMS " est née suite à l’idée de créer une page " Facebook " pour la dépénalisation de l’homosexualité en Tunisie. Fort de l’impact - plus de 80 000 abonnées au bout de quelques mois - nous avons décidé avec Yadh Krendel de cofonder l’association.

Depuis sa création, " SHAMS " fournit une assistance médicale pour les victimes d’agressions, une aide au logement aux personnes expulsées par leur famille mais aussi une aide judiciaire devant les tribunaux aux personnes arrêtées pour motif d’homosexualité.

Nous avons obtenu l’autorisation d’exercer en tant qu’association le 17 MAI 2015 suite à plusieurs tracasseries et des demandes de changement de notre statut de la part du gouvernement.

D’ailleurs, en janvier 2016, l’association se voit priée de suspendre ses activités suite à une requête du « chargé du contentieux de l’État » mais, le mois suivant, la justice statue que l’association peut reprendre ses activités de défense des droits des minorités sexuelles.

Quelques mois après a été créée " SHAMS-France " dans le but d’aider les homosexuels magrébins de France. Le 13 Juin 2017, l’association a reçue des mains de Mme Hidalgo la médaille de la ville de Paris ainsi que le prix " Galas LGBT Award 2017 " le 27 octobre 2017 à Dublin en Irlande.

Fasséry Kamissoko : Lors du « printemps arabe », en 2011, les contestations populaires, d’ampleur et d’intensité très variables ont permis l’émergence de l’homosexualité dans le débat public mais qu’en est-il de la situation des minorités sexuelles en 2017 ?

La seule amélioration apportée par le « printemps arabe » est la liberté d’expression et la liberté d’association mais la situation des homosexuels s’est dégradée après ce prétendu « printemps » étant donné que la visibilité médiatique des minorités sexuelles a engendré davantage de répression.

Au sein de l’association, nous avons comptabilisé plus que 400 arrestations arbitraires d’homosexuels depuis la « révolution » du 14 janvier 2011 et 21 meurtres homophobe sans parler des centaines de cas de violences et d’agressions.

Fasséry Kamissoko : Il est très souvent coutume d’entendre des hommes religieux, politiques et membres du gouvernement se prononcer contre l’homosexualité, comment comprendre leurs agissements ?

La religion musulmane - comme toutes les religions monothéistes est homophobe par excellence. Au sein de " SHAMS ", nous avons constaté des appels au meurtre des homosexuels par lapidation ou défénestration par des imams dans des prêches du vendredi.

La position des hommes politiques varie entre " une gauche " qui dit que ce n’est pas « le bon moment » de soulever les droits des homosexuels et une droite « islamo-conservatrice » pour qui l’homosexualité est une perversité et une maladie.

Des hommes politiques islamistes, y compris le mufti de la république ont d’ailleurs réclamé au parlement la dissolution de notre association " SHAMS " et ont clamé haut et fort que c’est une honte d’autoriser une telle association dans un pays musulman.

La politique pénale du gouvernement - quant à elle - se veut répressive envers les homosexuels sans que cela se transforme en une « chasse aux sorcières » comme c’est le cas en Égypte.

L’une des raisons de cette homophobie est le machisme patriarcal ambiant dans la société tunisienne qui dénigre surtout l’homosexuel passif car il est assimilé à une femme qui se fait pénétrer et qui représente un danger pour le masculin « arabo–musulman » qui doit être le dominant et pour qui la femme est un objet pour assouvir ses pulsions sexuelles, alors l’homosexuel assimilé à une femme ne mérite pas d’être considéré comme un homme sachant que dans leur imaginaire une femme reste toujours inférieure à un homme.

Fasséry Kamissoko : Qu’en est-il des répressions à l’échelle sociale ?

La répression subie par les homosexuels au sein de la société se révèle tristement plus importante que celle du gouvernement. Plusieurs cas de lynchage public des personnes « transgenres » nous ont été rapportés et les cas d’expulsion par les familles de leurs enfants homosexuels sont « monnaie-courante ».

Ces expulsions touchent en grande partie des homosexuels mineurs qui, après avoir étés sujets à la maltraitance sont mis à la porte et très souvent condamnés à la prostitution. On retrouve également cette criminalité homophobe sur internet de la part de personnes qui organisent des guet-apens pour voler les personnes homosexuelles et les agresser physiquement.

Fasséry Kamissoko : Avec l’arrivée du Président du parlement européen en Tunisie le 30 octobre, sur quoi espériez-vous ?

Pour commencer, nous avons salué la position du parlement européen qui avait adopté une résolution en mai 2017 demandant à la Tunisie d’abolir l’article 230 de son code pénal.

Nos souhaits étaient que le président du parlement européen soulève la question des personnes LGBT en Tunisie lors de son discours devant le parlement tunisien et dans son entretien avec les membres du gouvernement tunisien.

Encore aujourd’hui, nous maintenons ce souhait et surtout que l’aide financière accordée par l’Europe à la Tunisie soit conditionnée par le respect des droits des minorités sexuelles par la Tunisie et son engagement inconditionnel de ne plus incarcérer les citoyens à cause de leur homosexualité.

Fasséry Kamissoko : Peut-on concilier féminisme et droit des minorités sexuelles en tant que revendications communes contre le patriarcat masculin et hétéronnormée dont vous avez fait précédemment mention ?

La majorité des homosexuels persécutée en Tunisie sont des hommes, l’homosexualité féminine est moins visible et les cas de condamnation pour lesbianisme sont très rares.

En soi, Je considère que la cause des homosexuels en Tunisie est différente dans sa nature et ses revendications de celle du « féminisme ». L’homosexuel est réprimé et condamné pour son identité sexuelle.

Il ne demande qu’à vivre dignement et en liberté.

Or le mouvement féministe tunisien a des revendications différentes comme « l’égalité en héritage », « l’égalité salariale » et la parité dans les positions de responsabilité.

Fasséry Kamissoko

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