Hellfest Festival 2019 : trois jours au Disneyland de l’enfer

, par  DMigneau , popularité : 0%

Hellfest Festival 2019 : trois jours au Disneyland de l’enfer

Sebastien SALOM-GOMIS / AFP

" Y’a de plus en plus de guignols qui viennent là comme des touristes... " Si, chez certains puristes, ce petit refrain tourne de bouche en bouche, il reste à voir en quoi le Hellfest, " festival des musiques extrêmes ", aurait " trahi " une quelconque " authenticité " à mesure qu’il est devenu le premier festival de metal en Europe.

Si le festival ne commence que le vendredi 21, au fil de la semaine, la petite ville de Clisson (44) a pris un air de camping géant, ceux du festival ne parvenant plus à accueillir la foule immense, qui déborde jusque dans les vignes environnantes.

L’ambiance est détendue, on fraternise, on commente le programme. « Je viens en VIP pour une web-radio associative, " DZ Fish " », explique Laurent, de Douarnenez. « Mes potes vont me rejoindre ; c’est notre deuxième festival d’affilée. L’an dernier, on avait fait une couverture complète ! »

Cette année, une nouveauté : la veille de l’ouverture, se tient le « Knotfest », un mini-festival en guise de " mise en bouche " haut-de-gamme : avec le groupe états-unien " Slipknot " comme organisateur et " tête d’affiche " et des groupes invités de premier plan (notamment " Ministry " ou " Rob Zombie " cette année).

Pour cette première, 35 à 40 000 visiteurs auraient assisté à l’événement, avec à la clé un show grandiloquent et brutal de " Slipknot ".

Avec six scènes plus ou moins dévolues aux diverses « familles » musicales et plus de 160 groupes au programme dès 10h30, le " Hellfest " a quelque chose d’un marathon musical.

Au milieu de l’après-midi, le site est rempli : la foule, de noir vêtu, fourmille à perte de vue. Après les 160 000 festivaliers de 2018, la barre des 200 000 pourrait avoir été franchie cette année.

Avec une affiche pléthorique, embrassant tous les " sous-genres ", on comprend que le " Hellfest ", né en 2006, soit devenu le plus grand festival européen dédié au « metal ».

Son budget colossal (25 millions d’euros), lui permet tout : s’offrir un vaste terrain où disposer ses structures et décors permanents et, surtout, inviter tous les plus grands – cette année, " kiss ", " Slayer " ou " Tool ".

Contre le politiquement correct

À rebours des " idées reçues ", l’ambiance est allègre. Les corps et les codes sont relâchés : des " pansus " vont sans complexe, la couenne en sautoir ; des festivaliers avinés titubent sans gêne ; des extravagants paradent, déguisés, qui en licorne, qui en viking, en Elvis, en cardinal, en ange ou en... banane.

La pudeur et le ridicule abolis, l’esprit a quelque chose de libertaire et rigolard, le parti-pris " métalleux " étant à rebours du politiquement correct.

Cette bonhomie tranche avec l’imagerie du « metal », tel que l’imaginent les non-initiés d’une musique sombre. Car, plus que d’une « culture de mort », comme le dénonçait Christine Boutin, ce qui se joue là relève plutôt d’un vieil esprit carnavalesque – y compris dans les références sataniques « pour de faux », à commencer par le « signe de la Bête » (index et auriculaire dressés, les autres doigts rabattus).

Une différence toutefois : il s’agit ici moins d’un renversement des valeurs dominantes, que de l’exagération et de la parodie du capitalisme libéral, hédoniste, d’une permissivité de mœurs sans précédent.

Car le " Hellfest " est aussi une grande fête de la consommation, comme témoignent les queues aux espaces " merchandising " et autres boutiques de la « Hell City ».

Dans ce décor en façon de « village Disneyland » version " metal ", les visiteurs papillonnent d’un magasin de sapes à un espace dédié au tatouage ou fraient parmi les stands de " l’Extreme Market ".

Un stand de corsets artisanaux vend de belles pièces en cuir, fabriquées en Italie. « C’est seulement 230 €, Monsieur – et voyez comme il va bien à Madame ! C’est un petit peu cher, mais c’est un beau produit et qui durera longtemps ! »

Avec son public majoritairement âgé entre trente et quarante ans, capables de s’offrir " un pass " à plus de 200 € et dépenser au minimum 500 € pour son séjour, le " Hellfest " n’est pas exactement un lieu de « culture prolétarienne » ni un colloque d’anarchistes révolutionnaires.

N’en déplaise au chanteur de " Mass Hysteria ", interpellant le public en l’incluant dans un « nous » rebelle qui serait celui de « l’armée des " gilets jaunes " », « les chiens de la casse », « les sans-dents », le festival n’attirerait que 6 % d’ouvriers et 6 % d’artisans et commerçants, selon " Les Échos " – mais 36 % de cadres et « professions intellectuelles »...

Pourtant, certains mythes ont la peau dure.

Pour Antoine, venu des Côtes-d’Armor, par exemple, « le metal est une musique subversive qui conteste l’ordre, une musique rebelle ».

Dans la tradition de la contre-culture, la « subversion » ressemble plus souvent à l’affirmation de soi et la consommation de signes et d’accessoires – ce dont se repaît un " capitalisme de la séduction ", rarement associé à « l’ordre établi ».

Mais l’essentiel n’est peut-être tout simplement pas là.

Catharsis

Car, au-delà de l’esthétique, l’essentiel reste la musique, non pas tant " extrême ", mais intense, car physique, puissante, qui saisit le corps et porte une réelle force d’évocation.

Ce que le " Hellfest " a encore rappelé, dans toute la diversité des genres : du son magmatique et génésiaque de " Gojira ", " Cult of Luna " ou " Yob " aux atmosphères psychédéliques de " My Sleeping Karma " ; de la " pompe de Kiss " à l’extrême violence de formations de " death metal " ; de l’épique au " festif ", en passant par l’appropriation de traditions anciennes (nordique, avec les Français de " Skáld " ; aztèque, avec les Mexicains de " Cemican " – deux révélations de cette édition).

Sans oublier le comique absurde avec " Ultra Vomit ", maîtres en " private jokes " métalleuses, capables de faire danser " La Chenille ", jouée à la façon brutale de " Cannibal Corpse ".

Si « subversion » il y a, elle n’est pas vraiment dans la contestation d’un « ordre » supposé, mais dans l’effort artistique à explorer le refoulél’inconscient ou le mythe –, aux antipodes de la niaiserie et du « kitsch » des musiques de masse " radio-compatibles " (variété et pop).

En ceci, certains spectacles réactivent la vieille idée d’Aristote au sujet du théâtre comme " purgation des passions " par leur mise en scène – ici à travers la figure outrancière de " showmen " parfois déguisés, masqués ou grimés, que le registre soit grotesque chez " Slipknot ", sexuel et décadent chez " Punish Yourself " ou bouffon et festif chez " Trollfest ".

Après quoi, au lieu de vouloir renverser le « système », une fois la dionysie musicale achevée, l’ordre est garanti – comme le sont toujours, peu ou prou, les carnavals – et on peut aller se rassasier au " McDonald’s " voisin avant de reprendre la route en voiture.

Avec ses décors gigantesques, sa pyrotechnie et tout un environnement esthétique, le " Hellfest " produit une atmosphère de rêve et d’irréalité, à l’image du crépuscule rosissant le ciel tandis que les structures métalliques crachent " flammes et boules de feu ".

Si, pour certains puristes, « le Hellfest, c’est devenu Disneyland », la démesure qu’a atteint le festival en s’ouvrant aussi à des non-initiés qui n’y connaîtraient pas grand chose, n’a pourtant rien d’une « trahison ».

Bien sûr, le festival est capable d’attirer quelques profanes et curieux, mais il reste surtout à la croisée d’un vaste écosystème qui inclut à la fois groupes populaires multimillionnaires (" Kiss ", " Aerosmith ", " Scorpions "...), petits labels amateurs aux productions confidentielles, en passant par des médias associatifs de passionnés bénévoles – qui se voient d’ailleurs offrir les honneurs d’un espace VIP récompensant leur capacité à faire vivre cette culture.

Au fil du temps, le " Hellfest " n’a fait que renforcer son identité et s’imposer en pèlerinage obligé du « metal », entre foire carnavalesque et expérience esthétique immersive.

Pour Solenn, venue du Nord avec ses amis Adrien et Cécile, et dont c’est la cinquième participation, « la France n’a pas une culture metal aussi développée que d’autres pays. C’est donc bien d’essayer de faire grandir la communauté. Et puis, c’est un festival de partage avant tout. Ce serait un peu incohérent de n’être pas ouverts, alors que c’est ce que prônent les chanteurs qu’on aime. »

Mikaël Faujour

Marianne