Hausse des prix des vaccins " Pfizer " et " Moderna " : " Le contribuable finira par en pâtir "

, par  DMigneau , popularité : 0%

Hausse des prix des vaccins " Pfizer " et " Moderna " : " Le contribuable finira par en pâtir "

Vers une hausse du prix de Pfizer. JUSTIN TALLIS / AFP

D’après une information du journal anglais le " Financial Times ", les vaccins à " ARN messager " " Pfizer " et " Moderna " vont augmenter les prix de leurs doses pour les pays de l’UE. Ce lundi 2 août, l’information a été confirmée par Clément Beaune, le secrétaire d’État français aux affaires européennes. Une action prévisible selon Nathalie Coutinet, économiste de la santé, qui pointe le monopole de deux entreprises.

L’épidémie progresse, le spectre d’une troisième injection de vaccin se rapproche… et les contrats deviennent plus juteux. Selon un article publié ce dimanche 1er août dans le journal britannique " The Financial Times ", les laboratoires " Pfizer " et " Moderna " ont augmenté les tarifs de leurs vaccins vendus à « l’Union européenne ». Passant ainsi de 15,50 à 19,50 euros pour le premier et de 19 à 21,50 euros pour le deuxième.

L’information a été confirmée ce lundi 2 août par le secrétaire d’État aux Affaires Européennes Clément Beaune, lors d’un entretien avec " RFI ".

" Il faut regarder tout cela de manière rationnelle, ne pas se faire avoir évidemment mais avoir des contrats plus exigeants, avec des produits adaptés aux variants probablement oui, pas seulement pour l’Union européenne, pour tous les acheteurs ce sera un peu plus cher ", a-t-il justifié.

Dans un rapport, publié le 29 juillet, l’ONG " Oxfam " a dénoncé le fait que " les groupes pharmaceutiques profitent de leur monopole pour gonfler démesurément le prix de vente de leur vaccin ".

Depuis le début de la crise, « l’Union européenne » aurait déboursé jusqu’à 31 milliards d’euros de plus que le coût de production estimé.

Pour la France le surcoût atteindrait 4,6 milliards. Un comportement prévisible selon Nathalie Coutinet, enseignante-chercheuse à l’université Paris-XIII et spécialiste en économie de la santé, symptomatique de la " toute puissance des laboratoires pharmaceutiques ".

Entretien.

- Marianne : En quelques mois, les prix des " vaccins " ARN ont augmenté de 25
 %, était-ce prévisible ?

Nathalie Coutinet : Cette hausse était prévisible dans la mesure où le directeur financier de " Pfizer ", Frank D’Amelio, avait déjà annoncé en mars qu’il pourrait vendre son vaccin plus cher, profitant notamment de la situation de monopole du laboratoire.

Le déclin d’ " AstraZeneca " a grandement favorisé ce monopole.

- Marianne : L’un des arguments de Clément Beaune, secrétaire d’État français aux Affaires Européennes, est que la hausse des prix se justifie par l’adaptation du vaccin aux différents variants. Qu’en pensez-vous ?

Nathalie Coutinet : Je n’y crois pas. Cela pourrait être une justification, mais 25 % d’augmentation, c’est assez cher payé pour " le progrès "… Et comme on le disait précédemment, " Pfizer " avait annoncé une hausse de ses tarifs bien avant la démultiplication de tous ces variants.

- Marianne : Ces augmentations de prix à répétition peuvent-elles avoir un effet direct sur le porte-monnaie des Français ?

Nathalie Coutinet : Oui, c’est une dépense supplémentaire qui appelle un financement supplémentaire. Le coût va être supporté par les « finances publiques » et donc par la « Sécurité Sociale ». Mais toute la question est de savoir comment ces dépenses seront financées.

Il y a plusieurs possibilités.

La première, c’est un financement par une hausse des impôts et/ou des prélèvements.

La seconde, une réduction des dépenses de la « Sécurité sociale » et donc une perte progressive de droits à certains remboursements, par exemple.

En tout cas, les contribuables vont finir par pâtir de cette situation. Par ailleurs, augmenter les prix des vaccins, c’est un coût pour nous mais aussi pour les pays du Sud. Ça rend la vaccination encore plus difficile d’accès et donc insaisissable.

Rappelons que seulement 2 % de la population africaine est vaccinée.

- Marianne : L’arrivée sur le marché du vaccin " Sanofi " d’ici décembre 2021, peut-elle faire baisser les prix ?

Nathalie Coutinet : Oui, parce que la concurrence peut faire baisser les prix. Moins " Pfizer " se trouvera dans une position de domination du marché, moins la firme aura de capacités à augmenter ses prix. Sachant que l’Allemand " Curevac ", un vaccin à " ARN messager ", est aussi attendu sur le marché d’ici peu.

Toutefois, tout cela dépend beaucoup du comportement de ces nouveaux acteurs sur le marché mondial des vaccins.

Vont-ils s’aligner sur les prix ?

Ou bien vont-ils les " casser " ?

Nous n’avons pas vraiment d’indices pour le moment. En fin d’année 2020, " Sanofi " avait annoncé vouloir vendre ses doses à moins de 10 euros l’unité. Mais la firme n’a plus communiqué depuis. On peut tout de même imaginer que les prix vont augmenter, car les firmes dans leur ensemble sont complètement en position de force.

Les États n’ont pas la capacité de peser sur ces labos privés qui fixent les prix qu’ils souhaitent. Les laboratoires sont dans une position de toute puissance. L’offre est limitée à cause de la quantité produite tandis que la demande explose, avec en plus le spectre d’une troisième dose de rappel au bout de quelques mois de vaccination.

- Marianne : Les États ne disposent-ils pas de mécanismes face à la toute-puissance des laboratoires ?

Nathalie Coutinet : Les États pourraient décider de " libérer " les brevets ou encore d’avoir recours au mécanisme des licences obligatoires. Le mécanisme, prévu par le traité des ADPIC - accord sur les aspects des droits de propriété intellectuelle qui touchent au commerce - permet à un pays d’obliger une firme à lui ouvrir ses brevets au nom de la " sécurité sanitaire ".

C’est le seul vrai moyen de pression sur les firmes qui puisse exister. Une fois le mécanisme déclenché, les laboratoires n’ont aucun moyen de s’y soustraire. Mais les États ne sont pas prêts à le faire car les firmes sont des " lobbys " extrêmement puissants, qui utilisent sans cesse des mesures de rétorsion.

Aussi, on peut dire que chaque État dispose d’une " firme nationale " dont il tente de protéger les intérêts (exemple avec " Pfizer " et les États-Unis ou encore " Sanofi " et la France).

De fait, les firmes n’hésitent pas à faire du chantage à l’emploi ou à la délocalisation. Tout ça est une mécanique bien rodée depuis des années. Le problème est d’avoir confié un domaine aussi sensible que la « santé publique » à des laboratoires « super financiarisés », pour reprendre les mots de la mission d’information parlementaire publiée le 23 juin dernier à « l’Assemblée nationale ».

- Marianne : Libérer les brevets, permettrait-il réellement de faire chuter les prix ?

Nathalie Coutinet : Ouvrir les brevets permettrait de multiplier les producteurs de sérum et donc d’augmenter les quantités produites. La toute-puissance de " Pfizer " pourrait être atteinte. Cela remettrait un peu de concurrence dans le marché et de fait empêcherait une envolée incontrôlable des prix.

Célia CUORDIFEDE

Marianne.fr