Grippe aviaire : faut pas prendre les éleveurs gascons pour des canards sauvages

, par  DMigneau , popularité : 0%

Grippe aviaire : faut pas prendre les éleveurs gascons pour des canards sauvages

" Les éleveurs de Gascogne ayant ici le sort des enfants du bon Dieu, normal que des satrapes de la finance les prennent pour des canards sauvages." © Alain Félix / hemis.fr

Voulant faire porter la responsabilité de l’épidémie du virus " H5N8 " aux petits producteurs, le " lobby " du foie gras industriel, responsable de la tragédie, exige l’interdiction de l’élevage en plein air pour sauver une agriculture concentrationnaire, destinée aux marchands de " malbouffe ".

À l’issue de l’épidémie du virus " influenza H5N8 " de 2017, durant laquelle plus de 4 millions de palmipèdes furent abattus à titre préventif et l’activité suspendue durant plusieurs mois, les industriels du foie gras s’étaient engagés à revoir leur logique de production en limitant les mouvements d’animaux.

Les promesses n’engageant que ceux qui ont la faiblesse d’y croire, le fléau aviaire frappe de nouveau, depuis décembre 2020, avec une virulence terrifiante et menace, pour le coup, d’éradiquer définitivement un grand nombre d’exploitations traditionnelles.

Le scandale concerne, parmi d’autres, trois géants de l’agroalimentaire, les coopératives " Lur Berri ", " Euralis " et " Maïsadour ", à travers les marques " Labeyrie ", " Maison Montfort " et " Delpeyrat ", dont l’omniprésence en grandes surfaces témoigne de ce qu’est devenu ce symbole de la gastronomie française : une " pompe à fric ".

Comble du bonheur, ce sont bien entendu ces " coopératives " qui fournissent les aliments aux éleveurs sous contrat.

Pour produire beaucoup, vite et pas cher, il convient, en effet, de transformer la campagne en usine et de " tordre le cou " aux valeurs. Du foie gras partout et toute l’année, fabriqué à la chaîne selon une logistique agricole intensive.

Ce qui est une sinistre banalité pour le saumon fumé est devenu la loi du foie gras " de masse ".

Réveillon, piège à cons ! Qui a dit que le père Noël est une ordure ?

On sait aujourd’hui que les pratiques mises au point pour obtenir de telles performances sont à l’origine d’une tragédie sanitaire dont les responsables voudraient bien faire " porter le chapeau " à ceux qui sont restés fidèles à la tradition, à savoir les paysans gascons.

Quand le pyromane veut faire passer le pompier pour un incendiaire.

De quoi s’agit-il ?

D’admettre une fois pour toutes que le principe de la concentration d’être vivants, serrés les uns contre les autres, dans une promiscuité absolue, est un terrain béni pour la propagation d’un virus. Même si l’élément initial contaminant est un animal sauvage, oiseau migrateur ou rapace - à prouver - l’impact sera très différent sur un élevage de 500 canards en autarcie que sur un élevage de 5 000, promené à tout-va.

Les industriels du foie gras exploitent des troupeaux de 15, 20 ou 25 000 palmipèdes poussés en onze semaines au lieu de quinze. Plus le nombre est important, plus la densité dans les bâtiments est élevée, plus on les déplace, plus le risque de transmission de la maladie augmente.

Quand le sage montre la lune…

D’autant que l’élevage intensif utilise des animaux à faible diversité génétique, donc plus fragiles, soumis à un stress permanent du fait d’une concentration violente, avec effondrement du système immunitaire.

Un univers dans lequel les agents pathogènes sont " à la fête " et mutent en souche chaque fois plus virulente. Mais l’aberration ne s’arrête pas là. Si un élevage traditionnel de 300 bêtes s’en tient aux pratiques anciennes, à savoir croissance, alimentation et gavage sur place, à un rythme respectant le cycle de l’animal, puis envoi à l’abattoir de proximité, il n’en est pas de même pour la filière industrielle.

Confrontée à des quantités massives, celle-ci procède par segmentation en plusieurs étapes et lieux différents. C’est là que le drame survient, car le virus " H5N8 " a une forte volatilité et se répand rapidement dans l’air, surtout si l’organisme où il prospère se déplace.

Aussi, lorsque 2 ou 3 000 canards sont transportés en camions depuis leur lieu de naissance vers celui de leur croissance, puis vers celui où ils vont être gavés, puis celui où ils seront abattus, puis celui où ils vont être transformés, on facilite la propagation du virus en contaminant les territoires traversés.

Certains de ces circuits, du point A au point C, en passant par le point B, s’étalent parfois sur des centaines de kilomètres. C’est ce qui s’est produit à l’automne 2020 dans les Landes. Des canards contaminés ont essaimé la mort partout où ils sont passés, avec un effet démultiplicateur si ces secteurs présentent une forte densité d’élevages.

Une calamité !

En 2017, pour abaisser les coûts de production et améliorer la mobilité des lots, ces " promenades industrielles " ont provoqué l’hécatombe que l’on sait.

" Les éleveurs de Gascogne ayant ici le sort des enfants du bon Dieu, normal que des satrapes de la finance les prennent pour des canards sauvages. "

Des pratiques que les " coopératives " avaient promis de revoir… avant de les amplifier. C’est qu’il ne faut pas décevoir la " Grande distribution " qui en demande toujours un peu plus, en payant toujours un peu moins.

Lorsque les organisations professionnelles et les « pouvoirs publics » interviennent, notamment le " Comité interprofessionnel des palmipèdes à foie gras " (Cifog), organe de promotion aux ordres du système " coopératif ", mais aussi " l’Agence nationale de sécurité sanitaire " (Anses) ou même la " Direction générale de l’alimentation " (DGAL), c’est aussitôt pour pointer l’aigrette ou le héron porteurs de virus et prescrire la claustration générale.

Allez, tout le monde dans le même panier !! Certes, l’oiseau sauvage est un risque, mais le hangar de concentration est bien pire.

" Sommité " du monde vétérinaire, Jean-Luc Guérin explique doctement que le danger vient des canards élevés en plein air, relayé par Roger Genet, directeur général de l’Anses, on préconise leur interdiction. Trois " accouvoirs " où naissent 8 millions de canetons pour produire, chaque année, 15 000 t de foie gras fabriqués à la chaîne dans des unités de 35 000 m2, c’est tellement plus sain, plus sûr, plus respectueux de la nature.

Mais là, pas un mot. Quand le sage montre la lune…

La vérité est qu’à la suite de la campagne de " L214 " montrant les horreurs des élevages industriels et face à l’idée enfin partagée que " le moins mais mieux ", un peu plus cher mais bien meilleur, à dépense égale, est le seul moyen durable de remettre de l’éthique dans nos vies et nos assiettes, le chiffre d’affaires des empires du foie gras d’usine en a pris un coup dans l’aile.

Et si, pour compenser, on récupérait les parts de marché des petits producteurs ruinés par les mesures de restriction ?

Quel " malheur ", ce méchant virus qu’ils propagent et qui va les tuer… Les éleveurs de Gascogne ayant ici le sort des enfants du bon Dieu, normal que des satrapes de la finance les prennent pour des canards sauvages. C’est compter sans l’évolution des consciences, la volonté politique de prendre " à bras-le-corps " les questions alimentaires, la mobilisation paysanne et, surtout, l’indignation du consommateur face au cynisme des " marchands de malbouffe ".

À force de se gaver, on finit par se faire prendre " en grippe "…

Périco LEGASSE

Marianne