Gérer seul un magasin tout l’été : des étudiants attaquent les caves à vin " Nicolas " pour salariat déguisé

, par  DMigneau , popularité : 0%

Gérer seul un magasin tout l’été : des étudiants attaquent les caves à vin " Nicolas " salariat déguisé

Depuis presque 30 ans, l’enseigne de vins Nicolas a noué des partenariats avec les écoles de commerce pour embaucher l’été des étudiants... particulièrement motivés. Image d’illustration. - Jacques Loic / Photononstop

Depuis bientôt 30 ans, l’enseigne de magasins spécialisés dans la vente de vin " Nicolas " engage tous les étés des étudiants pour remplacer ses cavistes habituels. Elle est aujourd’hui accusée de pratiquer du salariat déguisé, sous les traits d’un contrat de " gérant mandataire " abusif, avec des étudiants prêts à tout pour un premier job.

Enquête.

Fin d’été sur une place parisienne. Un caviste de la chaîne " Nicolas " permet de prolonger " l’arôme des vacances " avec - pourquoi pas ? - un " Patrimonio " du Cap Corse ou un " Bergerac " de Dordogne.

Élisa *, cheveux en bataille, nous y accueille avec un grand sourire et le souffle court, revenant en courant d’une livraison. Elle nous conseille un " Côte de Provence " en précisant l’importance des glaçons dans le breuvage.

" Vous êtes caviste depuis longtemps ? "

La jeune femme part dans un grand éclat de rire : " Pas du tout, c’est juste un job d’été, je suis étudiante. Sincèrement, je n’y connais pas grand-chose ! ".

Elle nous confie que depuis un mois, elle fait tourner cette franchiseseule : la vente, les livraisons, les commandes, la remise de l’argent en banque, la gestion du stock, de la caisse, le rangement, le ménage…

" C’est simple, j’ai les clés et je suis la patronne ! ", résume-t-elle avec fierté malgré les cernes qui creusent son regard.

Comme Élisa, depuis presque trente ans, des centaines d’étudiants deviennent « gérants » et des vendeurs de vin " Nicolas " durant les vacances estivales.

Comme le révèle " Marianne ", plusieurs d’entre eux dénoncent aujourd’hui leurs conditions de travail et poursuivent l’enseigne en justice.

Les premières audiences auront lieu en mars 2020.

Maître Kevin Mention, avocat en « droit du travail » au barreau de Paris, déjà connu pour son action auprès des livreurs de plateformes comme " Deliveroo ", a introduit trois actions en justice.

Elles visent le statut de " gérant mandataire non-salarié à durée déterminée " imposé aux étudiants. Un " statut de gérant très précaire et totalement travesti, sachant qu’on les oblige à travailler comme des salariés classiques ", estime l’avocat qui réclame la requalification du « contrat de gérance » en contrat de travail, des rappels d’heures supplémentaires et diverses indemnités dont une pour " travail dissimulé ".

Les plateformes de livraison n’ont pas le monopole du « salariat déguisé »...

Le curieux contrat de " Nicolas "

Revenons là où tout commence, six mois plus tôt : les écoles de commerce et d’ingénieurs.

A partir du mois de janvier, partout en France, l’entreprise " Nicolas " cible une grande campagne de pub vers ces étudiants.

La proposition est alléchante : « Venez remplacer les cavistes des magasins " Nicolas " pendant leurs congés d’été ».

L’annonce " tourne " sur les sites d’emplois étudiants, les différentes associations d’élèves…

Des présentations dans les établissements sont également organisées par une responsable des « ressources humaines » de " Nicolas ", exclusivement en charge de cette campagne et de ces emplois estivaux.

" Marianne " a contacté une vingtaine d’écoles " partenaires ". Beaucoup nous ont laissés sans réponse, d’autres ont avancé que " les modalités du partenariat avec Nicolas [étaient] confidentielles " avant de nous renvoyer vers le siège de la compagnie.

Seule la " Neoma Business School " partage son expérience : un partenariat en place avec " Nicolas " depuis plus de 20 ans et 15 étudiants sélectionnés au sein de l’école chaque année.

" Les diplômés nous en reparlent plusieurs années après, avec engouement et nostalgie. Ce remplacement les a marqués car ils faisaient face à des responsabilités alors qu’il s’agissait parfois de leur toute première expérience en entreprise ", nous écrit la " Neoma BS ".

Voilà qui est joliment présenté.

Une fois les étudiants sélectionnés sur CV, ils sont invités à signer un contrat au siège de l’entreprise à Thiais, dans le Val-de-Marne.

Lucas *, 19 ans, a vécu l’expérience l’été dernier. Intimidé, il raconte n’avoir pas osé poser de questions sur le contrat en question : " Personne ne nous a expliqué exactement ce qu’on signait. Surtout, après, on nous a demandé de recopier une lettre de renoncement ".

Ce document certifie que le travailleur renonce à l’article 29 de l’accord collectif des « gérants mandataires non-salariés » qui garantit un logement gratuit ou, à défaut, une indemnité compensatrice de 600 euros.

Voilà nos étudiants devenus bienheureux " gérants "... sans aucun des avantages des gérants !

" L’obligation de renoncer à la prime de logement, seul avantage du statut de gérant par rapport à celui de salarié, démontre à elle seule que Nicolas abusait de ces jeunes chaque été en toute impunité ", commente Me Mention.

Heures sup’ non payées

Côté rémunération, les étudiants reçoivent un salaire minimum conventionnel brut de 1 675 euros ainsi que, selon le contrat, une commission de 6,5 % calculée en fonction du chiffre d’affaires de la boutique.

" Pour recevoir la commission, on devait faire le chiffre d’affaires médian par rapport aux étés précédents, sinon rien du tout ", précise Lucas.

Une « part variable » pour des étudiants " seuls aux manettes " sur lesquels la pression va être exercée tout l’été.

Après une " formation express " de quatre jours (une journée " au siège ", une après-midi de " dégustation des vins " les plus vendus durant l’été et deux jours en boutique pour maîtriser " les caisses, la gestion des stocks ou encore le merchandising "), l’étudiant prend officiellement le relais du gérant habituel.

« On recevait des " coups de pression " du siège tous les jours , se souvient Antoine *, qui a occupé le poste en 2014. On signait pour un " 35 heures " mais on devait faire les horaires d’ouverture de la boutique qui étaient plus étendus, ce qui donnait entre 46 et 50 heures par semaine, et aucune heure supplémentaire n’est payée ».

C’est là encore un effet du statut de gérant : les étudiants ne peuvent pas prétendre aux avantages du « salariat », donc ils renoncent aussi aux " heures sup’ " !

Pas question non plus de prétendre à des tickets restaurant ou à un « Comité d’entreprise ». Pour se décharger du travail, une seule solution : employer quelqu’un.

" Comment voulez-vous engager une aide lorsque vous travaillez un mois et demi sur un salaire de 1 600 euros ?, rétorque Antoine. Nicolas ne nous laissait pas le choix et nous répétait sans cesse que c’était une chance pour nous d’être là. Que c’était la réalité du monde du travail ! ".

Les étudiants que nous interrogeons rapportent différents " coups de pression " de " Nicolas ", au quotidien : visites surprises du responsable régional, " clients mystères ", surveillance des commandes, accès interdit à des sites Internet autres que celui de " Nicolas " et des fournisseurs…

Le problème des vols stresse particulièrement ces gérants peu expérimentés.

" Le service de gestion nous rappelait sans cesse qu’on était responsable en cas de pertes ou de vols, avec obligation de rembourser les trous dans la caisse, raconte Lucas. Aucun droit à l’erreur. "

Pour gérer au mieux, des messages d’alerte circulent sur les groupes " Facebook " privés des vendeurs Nicolas : " Attention, voleurs quartier ou ville X ".

Cela n’empêche pas toujours de devoir " payer de sa poche " les bouteilles qui disparaissent.

Preuve d’un certain passif de " Nicolas " avec le « droit du travail », les cavistes d’été n’ont pas toujours été des " gérants mandataires ".

Jusqu’en 2016, ils étaient… " stagiaires " !

Durant des dizaines d’années, ces étudiants ont occupé les mêmes fonctions pour un peu plus de 600 euros. L’entreprise a connu en 2016 un " redressement fiscal " pour " salariat déguisé ".

L’année suivante, les " stagiaires " ont fait place aux fameux " gérants mandataires non-salariés ". " Dans les écoles de commerce, ils ont dit que ce changement, c’était pour valoriser notre travail, notre mérite ! ", s’amuse Antoine.

Si " Nicolas " nous a confirmé l’existence de " partenariats " avec les écoles de commerce et l’embauche d’étudiants pour remplacer les gérants l’été, l’enseigne n’a pas souhaité s’exprimer sur les conditions de travail et l’action en justice attendue pour 2020.

" C’est historique, ça fait des années que ça dure. J’ai cinquante ans et j’ai des copains qui l’ont fait dans les années 80 ! ", s’est simplement amusé notre correspondant du siège.

La DRH en charge des étudiants n’a pour sa part pas donné suite à nos sollicitations.

Marie Chéreau

*Les prénoms ont été modifiés

Marianne