Génocide indonésien de 1965, le massacre oublié

, par  DMigneau , popularité : 0%

Génocide indonésien de 1965, le massacre oublié

Ibarruri Sudharsono, ancienne exilée, fille du président du PC indonésien assassiné par le régime militaire de Suharto en 1965 appelle à manifester, à Paris, pour la commémoration du 50ème anniversaire de génocide indonésien de 1965. « Récemment Joko Widodo a confirmé qu’il n’allait pas présenter, au nom du gouvernement, d’excuses aux victimes des massacres 1965. Ce n’est pas trop dire que la route est encore longue sur la voie d’une démocratie assumée, mais la vérité commence à surgir, la justice viendra. »

Le mercredi du 30 septembre prochain à Paris, à La Fontaine des Innocents, à 18h30 (1), il y aura un rassemblement pour commémorer le 50ème anniversaire de génocide indonésien de 1965. L’appel pour ce rassemblement a été lancé par deux organisations : « Le Réseau Indonésie » et « Sortir du Colonialisme », il a été signé par une dizaine d’autres organisations dont la liste est publiée sur Facebook.

C’est la première fois que ce genre de manifestation sur l’Indonésie se déroule à Paris. L’ancienne colonie hollandaise est presque totalement méconnue en France, à part quelques informations de-ci de-là, comme l’annonce de l’élection du nouveau président Joko Widodo l’année dernière ou bien, en 2013, une commande par la compagnie indonésienne à bas coûts « Lion Air » de 234 appareils A320 pour un montant de 18,4 milliards d’euros, ou la promotion de l’île paradisiaque de Bali, un des hauts lieux de prédilection des touristes, des surfeurs et des plongeurs.

Pourtant, avec plus que 14 000 îles, il s’agit du plus grand archipel au monde. Avec une population estimée à 250 millions de personnes (4 fois plus que la France), il s’agit du 4e pays le plus peuplé au monde, du 1er pays à majorité musulmane pour le nombre de croyants.

Sa culture très ancienne et diversifiée est très largement méconnue. Son histoire l’est tout autant, notamment ce massacre, qui a débuté le 30 septembre 1965, des communistes et des progressistes en général, poursuivis pendant de longs mois par l’armée sous le commandement du Général Suharto.

En 1965, le Parti Communiste Indonésien (PKI) était le 4ème parti dans le pays, le 1er parti à Java et le 3ème Parti Communiste au monde avec ses 3 millions d’adhérents après le Parti Communiste de l’Union Soviétique et le Parti Communiste Chinois. Il était fort du soutien d’au moins 20 millions de sympathisants, réunis dans des organisations proches du PKI. Le parti soutenait le régime Sukarno, père de l’indépendance du pays et premier président de la république, et un des dirigeants du mouvement anti impérialiste des « Non Alignés ».

La victoire de la Chine populaire et les échecs français de la Guerre du Viet Nam ont menacé la position des pays des anciens colonisateurs et des Etats-Unis, le nouveau venu. Les Etats-Unis craignait une expansion continue du mouvement communiste. Et selon leur théorie de « jeu de domino », la victoire du Viet Minh au Sud aurait entraîné toute l’Asie du Sud-Est dans le camp communiste.

En 1963, les Etats-Unis ont décidé d’éliminer Sukarno qui de plus en plus s’échappait à leur contrôle et se rapprochait de camp socialiste. Pour cela, il fallait absolument éliminer le Parti Communiste qui était un des piliers les plus importants du régime de Sukarno, puis toute la gauche indonésienne. La suite est connue, pillage total de la richesse du pays : gaz et pétrole, bauxite, nickel, cuivre, or, bois etc.

L’assassinat de 7 généraux de l’Armée de Terre dont on ne connaît toujours pas les véritables commanditaires, a permis au Général Suharto, alors commandant du KOSTRAD (la Réserve Stratégique de l’Armée de Terre) d’en faire porter la responsabilité au PKI et avec la bénédiction et l’appui, dévoilé désormais, des Etats Unis, de lancer une campagne de diffamation pour enflammer « la colère » des populations et les pousser aux massacres les plus atroces.

Les massacres ont commencé par Java Ouest et progressivement se sont étendus vers Java Central, puis Java Est. Les listes des personnes à exécuter ont été établies par les agents de CIA et transmises à l’armée. Elles étaient vérifiée par les responsables locaux et les exécutions étaient assurées par les groupes paramilitaires composés principalement de jeunes islamistes (Ansor et Banser) entraînés et armés par l’Armée de Terre.

Et les massacres ont continué régulièrement à s’étendre : Sumatra, Sulawesi, même les petites îles comme Kupang, Buton, Flores, Sabu, Alor … pas un lieu ne fut épargné.

Ces massacres ont été massifs, systématiques, méthodiques. Ceux furent les pires en ce siècle après l’holocauste de la Deuxième Guerre mondiale commis par les hitlériens. Le nombre des victimes se situe entre 500 000 et 3 millions personnes assassinées. Au moins 2 autres millions furent emprisonnés ou déportés dans les camps. La liste des camps de concentration et des prisons serait malheureusement bien longue à énumérer : prisons pour femmes, prisons pour hommes, prisons pour militaires. Une des conséquences parmi les plus dramatiques de cette répression concerne le sort de centaines milliers d’enfants, abandonnés après la disparition de leurs père et mère, vivant dans les rues, de mendicité, de trafics en tous genres, de prostitution.

Tout au long de ces 50 années, le peuple indonésien n’a cessé de lutter, malgré les répressions, malgré les disparitions forcées des activistes. En 1998, lors de « la crise financière asiatique », la colère populaire a chassé Suharto du pouvoir.

Depuis l’Indonésie est entrée dans l’ère qu’on appelle « reformasi », celle des réformes. La presse est devenue libre, le rôle des militaires a été progressivement amoindri, même s’il reste encore présent, petit à petit on construit l’état de droit. A ce jour, avec le nouveau Président Joko Widodo (Jokowi), de premières avancées ont déjà eu lieu : école et fournitures scolaires gratuites pour tous les enfants, notamment les enfants des familles les plus démunies ; gratuité des soins ; autant de signes concrets que l’ère des réformes concerne aussi les couches les plus défavorisées du peuple…

Si, lors de sa campagne électorale, le Président Joko Widodo a effectivement promis de régler le problème des graves violations des droits de l’homme au cours de l’ère Suharto, il n’en demeure pas moins qu’en juin dernier il a signé un projet de loi de révision du Code Pénal stipulant en son article 219 l’interdiction de diffuser la pensée communiste, marxiste-léniniste et sanctionnant toute diffusion, que ce soit verbalement ou par écrit, par quelque canal de communication que ce soit, d’une condamnation jusqu’à 7 ans de prison.

Selon les termes de l’article 220 du code pénal : Est passible d’une peine jusqu’à 10 ans de prison toute tentative de fonder une organisation soupçonnée de s’inspirer de la théorie marxiste-léniniste, de recevoir de l’aide de la part d’organisations communistes, marxistes-léninistes étrangères, ou même simplement d’entretenir des relations avec de telles organisations.

Récemment Joko Widodo a confirmé qu’il n’allait pas présenter, au nom du gouvernement, d’excuses aux victimes des massacres 1965. Ce n’est pas trop dire que la route est encore longue sur la voie d’une démocratie assumée, mais la vérité commence à surgir, la justice viendra. Mais la vérité commence à surgir, les voix s’élèvent dans le pays et à l’étranger. Le 10 au 13 novembre prochain, il y aura un Tribunal International des Peuples à La Haye (Pays Bas) pour juger le gouvernement indonésien sur le génocide de 1965 et les crimes contre l’humanité et le jugement sera présenté la Commission de l’ONU.

Par Les invités de Mediapart

(1) Metro Châtelet - Les Halles