Face au " Covid ", deux Irlande et deux stratégies contradictoires

, par  DMigneau , popularité : 0%

Face au " Covid ", deux Irlande et deux stratégies contradictoires

En Irlande, deux politiques différentes. NurPhoto via AFP

Les mesures mises en place par le gouvernement irlandais comptent parmi les plus strictes d’Europe. Mais la République partage une frontière avec l’Irlande du Nord, et la province britannique prend davantage son temps pour agir. Entre les deux, la coordination est loin d’être évidente.

Quand la France pensait fin décembre qu’il était seulement " possible " que la deuxième souche de " coronavirus " circule sur son territoire, le ministre de la Santé irlandais annonçait déjà " qu’il serait naïf de penser que [le virus n’était] pas en circulation " sur l’ensemble de l’île.

Un pragmatisme qui a permis à Dublin de mener une politique préventive et cohérente face à la pandémie, et ce dès la première vague. Commerces " non-essentiels " et secteur du tourisme ont fermé avant la fête nationale de la « Saint-Patrick » en mars dernier, pour ne rouvrir que de manière intermittente et réduite, au cas par cas.

Toute l’année, les mesures irlandaises sont restées parmi les plus restrictives d’Europe – on se souvient de « l’exécutif » français menaçant d’imposer un confinement " à l’irlandaise " au début de l’automne, avant d’y être obligé à son tour.

Malgré cela, l’Irlande n’a échappé ni à de nouvelles vagues, ni à la mutation du virus venue de « Grande-Bretagne » et le pays en est à son troisième confinement pour tenter d’enrayer une explosion du nombre de nouveaux cas causés par le relâchement lors des fêtes et la crainte de voir se diffuser la nouvelle variante du " Covid 19 ".

Ainsi, ce lundi 11 janvier, les écoles ne rouvriront-elles pas, malgré des vacances de Noël prolongées d’une semaine. Même chose pour certaines entreprises non vitales : " Oubliez les pintes à emporter ! ", a averti le chef du gouvernement, Micheál Martin.

« Si je dirigeais une entreprise, je commencerais à me dire qu’il est probable que je reste fermé jusqu’à la fin du mois de mars  », a ajouté son ministre de la " Protection sociale " et médecin de formation, Leo Varadkar.

Désaccords politiques

Mais ce pragmatisme a pourtant un " angle mort ". À l’heure actuelle, si les frontières de l’île sont fermées aux étrangers et qu’il est donc impossible de se rendre en République d’Irlande sans montrer " patte blanche " – un test PCR " négatif " de moins de 72 heures est obligatoire - les trajets restent possibles entre République d’Irlande et Irlande du Nord. Et ce, alors même que la province britannique a bien davantage de cas et de morts par rapport à sa population.

Dans la République d’Irlande, on compte 147 613 cas confirmés et 2 344 morts pour une population totale de 5,1 millions d’habitants.

En Irlande du Nord : 88 700 cas et 1 460 morts pour une population totale de 1,885 millions d’habitants.

Or, entre Dublin et Belfast, la coordination est difficile. Le gouvernement de dévolution en Irlande du Nord a bien la main sur les questions de santé, mais les deux principaux partis au pouvoir, le " Sinn Féin républicain " et le DUP " unioniste ", ont des visions opposées du chemin à suivre.

Le premier ne jure que par la réunification de l’île et cherche à mener une politique globale, appelant notamment à interdire les trajets entre les deux Irlande et la « Grande-Bretagne ».

Une position indéfendable pour le DUP qui souhaite sauvegarder sa proximité avec le reste du « Royaume-Uni ». Aussi les mouvements de personnes dans tout le Royaume-Uni restent-ils très élevés, au grand dam de Dublin.

Impatience et décisions " a minima "

Dans ce contexte, certains secteurs économiques commencent à s’impatienter. C’est le cas dans le transport aérien, avec bien sûr l’emblématique " Ryanair " qui s’apprête à réduire drastiquement son activité dans les aéroports irlandais à partir du 21 janvier, pour suivre les nouvelles régulations sanitaires.

En mai la compagnie a dû licencier 250 personnes et baissé le salaire de 3 500 autres.

En novembre 2020, soit six mois après le début de la pandémie, elle aurait perdu 180 millions d’euros.

En ce début d’année 2021, la compagnie n’opère qu’à 25 % de ses capacités. Selon un porte-parole de la compagnie aérienne, très favorable à une accélération de la campagne de vaccination, ces restrictions " sont inexplicables et inefficaces, quand l’Irlande continue à avoir une frontière ouverte avec l’Irlande du Nord. " ​​​​​

Ce qui n’est pas faux.

Pour ne pas tomber dans l’absurde, quelques décisions a minima ont cependant été prises : fermeture des établissements scolaires et des commerces, discussion sur le report des examens, limitation des déplacements. Mais l’absence d’une organisation sérieuse et coordonnée à l’échelle de l’île agace franchement.

D’autant que les comtés frontaliers sont régulièrement les plus touchés : dès qu’un des deux gouvernements relâche un peu la pression, des mouvements de population s’opèrent le long des 500 kilomètres de frontière. Sans que personne n’y prenne garde.

Il faut dire que l’île est physiquement difficile à contrôler (plus de 200 points de passage) et que, de chaque côté de sa frontière intérieure, la situation reste politiquement tendue : pour rappel, la partition de l’Irlande a donné lieu à 30 années de guerre civile. Les « Accords de Paix » de 1998 ont conduit à un apaisement, mais le " Brexit " a montré que le sujet restait fort sensible et que le rétablissement de tout contrôle à la frontière était hors de question.

Autre sujet de grogne : la lenteur de la vaccination.

Dans la « République irlandaise », des voix militent pour une accélération de la campagne de vaccination. À titre de comparaison, le Danemark avec une démographie similaire, soit 5 millions d’habitants, a déjà vacciné dix fois plus de citoyens que l’Irlande.

Dans le Nord de l’île, la campagne semble un peu plus rapide. Mais la seconde dose de vaccin qui devait être administrée 21 jours après la première sera décalée pour le personnel hospitalier, mais pas pour les résidents des maisons de retraite.

Quant au reste de la population nord-irlandaise, comme Londres l’a récemment annoncé pour l’ensemble des sujets adultes de la Reine, il devrait être vacciné d’ici l’automne.

Chloé LEROY

Marianne