Existe-t-il un " Etat profond ", formule employée par Emmanuel Macron lors du G7 ?

, par  DMigneau , popularité : 0%

Existe-t-il un " Etat profond ", formule employée par Emmanuel Macron lors du G7 ?

A trois reprises en moins d’une semaine, le président Macron a dénoncé " l’État profond ", coupable - selon lui - de résistances vis-à-vis de certains de ses choix stratégiques.

Théorisée dans les années 1990, cette notion est très peu connue en France et semble plutôt connotée très à droite. En effet, Donald Trump et l’ " alt-right " se sont appropriés ce concept, souvent sur fond de " conspirationnisme ".

En France, seule Marine Le Pen l’utilisait jusqu’ici.

Alors que recouvre " l’État profond " ?

Le chercheur et professeur émérite de civilisation américaine Pierre Guerlain nous aide à faire le point.

Marianne : Que signifie l’expression " État profond " ? D’où vient-elle ?

Pierre Guerlain : L’expression vient de Turquie. Ensuite, elle a été diffusée dans différents pays, notamment aux États-Unis. Lorsqu’elle passe d’une langue à une autre, une expression subit nécessairement des modifications, selon le contexte.

Le sens dépend de la personne qui l’utilise.

Aux États-Unis, elle signifie que quels que soient les responsables politiques élus, le " complexe militaro-industriel " (CMI) associé aux " médias dominants " - les " corporate media " - exerce un vrai pouvoir.

L’idée est que cette alliance entre le " monde des affaires ", le secteur " de la défense " et une grande partie des médias détermine les choix politiques des élus, peu importe leur nature.

Le problème de cette expression, c’est que Donald Trump s’en est emparée.

Marianne : est-ce une difficulté ?

Ce dernier représente une catastrophe sur tous les plans : environnement, relations raciales, etc.

Quand nous avons affaire à des démagogues, il est tentant de penser que tout ce qu’ils affirment est faux. Il est néanmoins vrai que les " secteurs de pouvoir ", c’est-à-dire le " monde des affaires " qui marche avec le secteur " de la défense ", demeurent très forts aux États-Unis.

En général, le président ne s’oppose pas à eux. Mais cette fois, Trump a suscité une hostilité très forte de leur part. C’est ce qui a conduit les " néo-conservateurs " à voter pour Hilary Clinton. Elle leur donnait plus de gages en termes d’interventions militaires à l’étranger.

Marianne : quelles différences avec la critique de la bureaucratie ou de la technocratie ?

D’abord, cette critique est un peu datée et ramène aux années 1960 et 1970. Parler de « bureaucratie » ou de « technocratie » donne l’impression que ce sont les " bureaucrates " ou les " technocrates " qui ont le pouvoir.

Ces derniers n’ont de pouvoir que ce qui leur est donné par leurs institutions et les gens qui les dirigent. Si nous critiquons la " bureaucratie " bruxelloise, nous allons - par exemple - dénoncer le fait que les " bureaucrates " ne connaissent pas les réalités de terrain. Mais on oublie ceux qui sont derrière eux et prennent les décisions.

Il est également important d’inclure les « médias dominants » – dont certains sont de qualité, comme le " New York Times " ou " Le Monde ", les télévisions sont elles plus problématiques sur le plan de la qualité. Mais ils sont inscrits dans un " paysage " économique et idéologique.

Le " New York Times " met en avant « The Truth is worth it », « la vérité vaut le coup ».

Pour le " Washington post ", « Democracy Dies in Darkness ».

Ils se présentent comme " les voix de la vérité ", mais ils ont soutenu la guerre en Irak et la " théorie du complot " des armes de destruction massive.

Ils ne l’avouent pas, mais ils ont " un agenda " : celui des classes dominantes.

Leur fonctionnement est problématique sur le plan démocratique. Il y a, par exemple, eu une série de débats entre Bernie Sanders et le " Washington post ". Ce dernier est quand même la propriété de l’homme le plus riche du monde, Jeff Bezos.

Les articles sur Sanders sont mal-intentionnés, même s’il n’y a pas d’erreur factuelles ou de mensonges " trop gros ". Ils participent à la fabrication de « l’opinion publique ». C’est la conséquence de la concentration des médias entre les mains de " grands groupes ". Ces derniers recrutent des " journalistes " qui partagent leur vision des choses.

Derrière le " jeu démocratique " public, il y a des forces, dont certaines sont souvent mal connues – comme pour les frères Koch. Il est néanmoins vrai que dans les " démocraties ", il est possible de le dénoncer, contrairement à la Chine, par exemple. C’est pour cela que Jane Mayer a pu écrire un livre sur les frères Koch (" Dark Money ") et déconstruire leur système. Mais cela ne reste qu’un tout petit filet dans la masse des messages transmises par les médias.

Marianne : selon vous Macron a-t-il choisi ce terme majoritairement utilisé par " l’alt-right ", Trump et Marine Le Pen ?

Macron s’intéresse énormément à ce qui se passe dans le monde anglo-saxon même s’il est faux qu’il parle parfaitement anglais. Il est aussi admiratif du néolibéralisme né là-bas.

Il reprend une technique mise au point par des gens comme Clinton aux Etats-Unis. Pour s’opposer, au moins sur le plan rhétorique, il reprend ce type de terme.

Par ailleurs, il n’a pas tort de dire qu’il y a des choses occultes dans l’extrême droite. Nous ne sommes pas au clair sur tous les financements du " Rassemblement national ", comme pour tous partis démagogiques d’extrême droite.

Le financement de Macron a été beaucoup plus clair après son élection : il a été soutenu par le " monde de la finance " qui le voulait absolument au pouvoir.

Marianne : " L’Etat profond " existe-t-il en France ?

Oui, mais pas comme aux Etats-Unis, notamment parce que le secteur de la défense est bien plus faible qu’outre-Atlantique.

Propos recueillis par Kévin Boucaud-Victoire

Marianne