Excursion dans les zones commerciales

, par  DMigneau , popularité : 0%

Excursion dans les zones commerciales

La division des fonctions dans l’espace qu’expriment ces zones va bien au-delà de la segmentation des fonctions dans la ville. Elles témoignent de la division mondiale du travail : il y a les pays où l’on produit et les pays où l’on consomme...

Au sens large que lui donnent les anthropologues, la culture n’est pas faite que des " œuvres de l’esprit " ; elle englobe les pratiques, les techniques, les mœurs, les croyances… tous les objets matériels et idéels par quoi nous « habitons le monde », comme disait Hölderlin.

Tenter de faire la radiographie de notre culture suppose de s’intéresser aussi bien au polar, au rap, qu’à la morale sexuelle ou au langage. Même à celui qui ne s’exprime pas par des mots. Car même ce qui ne parle pas nous dit quelque chose de notre vie en société et en trahit le discours caché.

Nous vivons, selon l’image du poème de Baudelaire " Correspondances ", dans « une forêt de symboles » ; et sans doute bien plus en ville que dans la nature. Les décrypter est le propos de la sémiologie.

Le mot " sémiologie " a été inventé par Hippocrate pour désigner la partie de la médecine qui s’intéressait aux symptômes. Le linguiste Ferdinand de Saussure l’a repris pour définir " la science des signes ".

Pour Roland Barthes, tout peut être traité comme un langage : un match de foot, une publicité d’Astra, le visage de Garbo ou la nouvelle Citroën. Il s’agit de révéler, de faire venir au jour les mythologies plus ou moins inconscientes de la société.

De ce point de vue, c’est une évidence que l’architecture ne répond jamais seulement à des nécessités fonctionnelles mais qu’elle est aussi porteuse de représentations, d’idéologie, d’un imaginaire.

Partout et à toutes les époques.

Les ruines que laisse une civilisation nous renseignent, même si de façon obligatoirement lacunaire, sur la vie qui fut la sienne.

Il est significatif, par exemple, que de l’Égypte antique ou des civilisations précolombiennes ne nous soient parvenus que des temples et des pyramides. Pas d’habitat de paysans ou d’artisans, pas même de palais.

Comme si dans les sociétés où le développement des forces productives est encore très faible, une grande part de l’énergie était consacrée à loger le vide, à bâtir les plus durables des édifices pour les dieux et les rêves, lesquels sont aussi mortels que les hommes…

Cela donne à réfléchir sur la place de l’imaginaire dans l’Histoire de l’espèce humaine. Et au temps qu’il faut pour que l’emporte le sens pratique sur les coquecigrues.

Aujourd’hui, nous pouvons à notre tour nous demander : de quelle nature seront les ruines que nous laisserons ?

Et en laisserons-nous ?

La Ve République à ses débuts a fait édifier pour ses préfectures des bâtiments qui sont en quelque sorte des pyramides qui symbolisent le pouvoir d’État.

Mais les tours du Capital (du « Kapitotal », comme dit Jean-Louis Lippert), de New York à Abu Dhabi en passant par la Défense, peuvent certainement être regardées comme les bâtiments les plus emblématiques des " Temps modernes " et de la mégalomanie capitaliste.

Ce qui ne les empêche pas, parfois, d’être de vraies œuvres d’art.

Elles témoignent d’un âge de l’humanité dont le nouveau dieu est l’économie, un dieu qui supplante les anciens dieux. L’économie n’est plus seulement le soubassement indispensable de la vie sociale mais son obsession, son but et sa valeur suprême.

Mais, plus significatives encore peut-être de la phase actuelle du capitalisme sont les « zones commerciales ». Ces dernières décennies, elles se sont multipliées à l’entrée de toutes les villes moyennes et grandes.

Leur prolifération est comme un cancer qui dévore le tissu urbain par sa périphérie et la nature. Les « zones commerciales » forment un objet banal, a priori peu digne d’intérêt, rebutant et rebuté, mis hors les murs de la cité. Mais elles ont changé le visage de la France et font que la forme de la ville change vite et ressemble de plus en plus à ce qu’on peut voir aussi bien en Amérique du Nord que dans d’autres pays d’Europe.

Même si elles se développent « dans les marges », elles ne sont pas « en marge » du système. Elles sont au contraire l’expression de l’étape actuelle du capitalisme financier et mondialisé.

Du strict point de vue architectural, leur intérêt paraît nul. Mais il n’en va pas de même du point de vue de l’urbanisme.

Les « zones commerciales » manifestent évidemment qu’une étape est franchie dans la ségrégation des fonctions de la ville. Le centre-ville dévolu aux fonctions politiques, culturelles et au « commerce de proximité » et de qualité.

Souvent habité par la bourgeoisie.

Autour : les " bureaux " et les " services " ainsi que les couches " intermédiaires ". Les activités industrielles, quand il en reste, étant rejetées dans les zones d’activités à l’extérieur. Tout comme les pauvres, le plus souvent relégués dans les cités du pourtour.

La « civilisation de la voiture » favorise bien sûr cette séparation des fonctions. Il y a le lieu où on habite, celui où on travaille et celui où on achète.

Il n’est pas question de nier ici le rôle " pratique " qu’elles peuvent jouer, mais de réfléchir à leur sens éventuel. Plus que des " temples de la consommation " comme peuvent l’être les hypermarchés ou les grands centres commerciaux, ces zones sont plutôt les zones " pas trop chères ", accessibles aux prolétaires véhiculés.

Y abondent les " solderies ", les magasins de déstockage des produits de grande consommation, vêtements et chaussures qui viennent d’Asie ou du Maghreb.

Ainsi, la division des fonctions dans l’espace qu’expriment ces zones va bien au-delà de la segmentation des fonctions dans la ville. Elles témoignent de la division mondiale du travail : il y a les pays où l’on produit et les pays où l’on consomme.

Beaucoup, à bas prix et souvent de mauvaise qualité.

Mais au-delà de cette fonction économique, ce qui nous intéresse ici, c’est leur laideur. Elle est bien dans leur nature. Seule compte la vente, la rotation les stocks… Le " cadre de vie ", le paysage et même la décoration sont le cadet des soucis. Seuls éléments de décor : les enseignes et les publicités, plus criardes les unes que les autres.

La vulgarité n’est jamais loin…

Dans les anciens pays socialistes, la propagande politique était souvent très présente, sous forme d’affiches, de slogans, de fresques.

Ici, c’est la propagande de la marchandise, des produits et des marques qui n’a rien à lui envier pour son caractère massif et omniprésent. Elle l’est même beaucoup plus car elle appose son sceau non seulement sur les murs et les écrans, mais jusque sur les vêtements et les sous-vêtements. Parents et enfants sont enrôlés dans la " croisade du marché " et transformés avec - ou sans - leur consentement, en panneaux publicitaires ambulants.

De même qu’il est légitime de développer une critique sociale du capitalisme - du point de vue de la morale - ou économique - du point de vue de la rationalité - il y aurait à développer une critique esthétique du capitalisme.

L’une des plus fortes raisons qu’il y a de le combattre est sa propension à tout enlaidir.

Cette tendance congénitale à la laideur qui distingue le mode de production capitaliste de ses prédécesseurs est certainement lié au fait qu’il ne vit qu’en détruisant.

Il ne vise pas l’éternel, le beau, l’idéal… ni Dieu ni le " Futur radieux ", mais le cash. Il n’a que faire de la transcendance des religions même si toutes peuvent lui servir de pansement.

Et encore moins de cette forme " d’auto-transcendance " : « l’aspiration de l’Humanité à s’élever » qu’impliquait le projet prométhéen du communisme.

Les « zones commerciales » ne sont pas édifiées pour durer ni même pour magnifier les marques qu’elles défendent. Construites à " la va-vite ", faites de cubes préfabriqués, elles ne sont là que pour accomplir leur office pratique. Partant - et c’est la bonne nouvelle !! - elles disent que ce système n’a rien d’éternel, ni même d’essentiellement durable.

Même s’il a la vie dure, il ne vit que du provisoire et il est destructible.

SYLLA

* Francis Combes et Patricia Latour

Paru dans " Cerises " n°337, 17 novembre 2017

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