Et si le confinement nous apprenait le sens de la liberté ?

, par  DMigneau , popularité : 0%

Et si le confinement nous apprenait le sens de la liberté ?

La philosophe Marylin Maeso estime qu’il est important de relire Sartre et Camus, afin de retrouver le sens du mot " liberté ".

Qu’est-ce qu’un homme « confiné » ?

Un homme contraint, cela va sans dire.

À l’heure où nos sorties sont encadrées, limitées à quelques lignes sur une attestation, nos libertés semblent être devenues un luxe superflu, bien loin derrière l’impérieuse " nécessité sanitaire ". Ceux qui refusent de " jouer le jeu ", de se plier à ce nouveau régime draconien, seraient-ils donc les " rebelles " qu’on dit, animés par les derniers sursauts d’une liberté qui refuse de se laisser enchaîner ?

La liberté au temps du confinement

Le penser serait faire bien peu de cas de la révolte. Et prendre pour un acte subversif l’attachement, paresseux et conformiste, aux petites habitudes « nombrilistes » que nous nous sommes données.

Quand l’actrice Evangeline Lilly se vante sur " Instagram " de continuer à emmener ses enfants à leurs cours de gym, se fend d’un hashtag " #businessasusual " en forme de pied-de-nez aux mesures prophylactiques exceptionnelles prises par les autorités, et rétorque à ses détracteurs que donner plus d’importance à sa liberté qu’à sa vie est un choix qui lui appartient et qui se respecte, elle ne parle pas en femme révoltée, mais - comme tous ceux qui se rebiffent, disent se moquer du " coronavirus " grimé en " grippette " et attaquent les policiers qui les contrôlent - en « enfant gâté » qui n’a pas conscience de la valeur de ses jouets.

Dans " La République du silence ", Sartre avait avancé, dans une saillie devenue célèbre, l’idée que nous n’avions jamais été " aussi libres que sous l’occupation allemande ".

Derrière le faux paradoxe un brin scandaleux, il y avait un fait incontestable : comme " l’ombre met en valeur la lumière ", comme la pire des épreuves peut révéler le meilleur chez ceux qui la subissent, notre liberté ne nous apparaît jamais avec autant d’acuité que le jour où nous en sommes privés.

Le jour où ce que nous traitions jusqu’alors comme un dû, et comme un acte trivial qu’on effectuait quotidiennement sans même y penser, devient un risque et un combat de tous les instants.

Il ne s’agit évidemment pas de comparer l’incomparable et de dresser un parallèle absurde entre le joug nazi et le « confinement » que nous vivons, qui se ressemblent autant qu’une épidémie ressemble à son remède, et les " vestes brunes " aux blouses blanches.

Mais si les deux situations ont malgré tout quelque chose en commun, c’est bien de rappeler aux amnésiques têtus que nous sommes le prix de la liberté.

Être libre pendant le « confinement », ce n’est pas vaquer à ses occupations " comme si de rien n’était ", braver l’interdit en collectionnant fièrement les contraventions, se prendre subitement pour un marathonien quand son dernier jogging remonte à six mois, aller faire bronzette en " loucedé " sur la pelouse du parc ou s’agglutiner comme des " lemmings " dans les gares et les aéroports pour s’offrir un délicieux morceau de " campagne " quand l’atmosphère urbaine sent la disette.

L’authentique liberté se perd dans ces petites " mares d’inconscience " qui préparent autant de vagues scélérates. Ce que la situation nous donne l’occasion de comprendre, c’est qu’il n’y a jamais de liberté sans conditions.

Qu’elle ne s’offre réellement qu’à la personne qui prend toute la mesure de ce et de ceux qui la rendent possible.

Reconquérir la liberté

Le docteur Rieux, narrateur de " La Peste ", l’avait compris, lui qui dépeignait les Oranais du roman en ces termes : " Nos concitoyens n’étaient pas plus coupables que d’autres, ils oubliaient d’être modestes, voilà tout, et ils pensaient que tout était encore possible pour eux, ce qui supposait que les fléaux étaient impossibles. Ils continuaient de faire des affaires, ils préparaient des voyages et ils avaient des opinions. Comment auraient-ils pensé à la peste qui supprime l’avenir, les déplacements et les discussions ? Ils se croyaient libres et personne ne sera jamais libre tant qu’il y aura des fléaux. "

La liberté des pestiférés, qui se complaisent dans le déni, " n’est pas la bonne ", pour reprendre l’expression du « Caligula » de Camus. Car elle s’imagine inconditionnelle et s’accommode d’un égoïsme qui est, en temps de peste plus que jamais, intempestif.

L’autre liberté, celle qu’ils ont à reconquérir, ne se conjugue qu’au pluriel. Elle est en chacun de nous le cri de révolte d’une humanité qui demande reconnaissance. Une exigence qui ne peut s’exprimer pour soi sans valoir aussi pour les autres.

Qu’est-ce qu’un homme « confiné » ?

Un homme vraiment libre.

Qui dit " oui " aux frustrations individuelles pour dire " non " aux maux collectifs...

Qui sacrifie volontiers son confort au bien de tous.

Ce sont les soignants, les travailleurs qui donnent de leur personne dans les commerces indispensables pour faire vivre les autres et les empêcher de mourir.

Ce sont tous les citoyens qui, aujourd’hui, consentent à rester chez eux autant que faire se peut, parce qu’ils savent que leur petit égoïsme, d’ordinaire bénin, peut désormais causer l’irréparable.

Qu’un éternuement non-contenu, une main mal lavée, peuvent coûter la vie au passant malchanceux.

Que leur sort n’est plus simplement leur problème personnel, mais l’affaire de tous. Et qu’il y a, peut-être, dans toutes ces contraintes acceptées, dans ces renoncements volontaires, dans ces solidarités naissantes et dans ce souci de l’autre qui prend mille visages – celui du voisin qui cuisine pour tout le pallier ou du jeune actif qui ravitaille les personnes âgées du quartier – de quoi consolider « le commun » et redonner chair au « corps social ».

Je me confine, donc nous sommes.

Marylin Maeso

Marianne