Et Christophe s’est tu

, par  DMigneau , popularité : 0%

Et Christophe s’est tu

Bertrand GUAY / AFP

Christophe s’est éteint dans la nuit du jeudi 16 avril, à l’âge de 74 ans des suites d’un emphysème. Mais ses mélodies atmosphériques sont, elles, impérissables.

La nouvelle est tombée, cette nuit. Cette nuit que Christophe a toujours préférée au jour.

Insomniaque nyctalope, il se réveillait en début d’après-midi pour s’enfermer dans sa salle de cinéma où il revoyait pour la millième fois de vieux films américains - " la Fureur de vivre ", " Géant " - mais aussi " 8 ½ " de Fellini ou " Mort à Venise " de Luchino Visconti.

C’est d’ailleurs à la fin d’une énième séance privée, en 1973, qu’il a composé " les Paradis perdus ", au son influencé par les triturations soniques des " Pink Floyd ".

Il se confinait aussi dans le studio de son appartement du Boulevard Montparnasse, toutes les nuits, où il ne jouait pas au poker : il passait son temps à triturer des sons, les étirer et chercher, comme il le disait dans " Définitivement ", la chanson d’ouverture de son superbe album " les Vestiges du chaos " sorti en 2016.

« Ouvrir des choses/ Sur de nouvelles voies ». Des voies aventureuses et expérimentales, bien loin de l’image de chanteur pour " midinettes " des sixties.

DU FRIOUL A LA FRANCE

" Dandy " moustachu, amateur de jolies femmes et de bolides rutilants, Daniel Bevilacqua, qui n’avait plus le droit de conduire depuis trente ans, a su très tôt que sa vie ne serait pas celle que ses parents ouvriers avaient imaginé.

" L’italianité " de ses origines – sa famille vient de la région du Frioul – restera primordiale pour celui qui choisit le prénom très gaulois de Christophe, en référence à la médaille protectrice du " Saint patron des voyageurs " que lui avait offert sa grand-mère.

C’est en pension, à Montlhéry, à la fin des années 50, que le natif de Juvisy-sur-Orge découvre, sur un poste à galène, le " blues " : Robert Johnson, John Lee Hocker et Elvis Presley.

A la sortie, plus question de retourner en classe, il fonde un groupe de rock, " Dany Baby et les Hooligans ".

Bide.

Mais, voilà qu’arrive, en 1965, " Aline " et sa plage désolée, où Christophe s’époumone à crier son nom. Et " les Marionnettes " et d’autres tubes " yéyé ", qui le sacrent avec Michel Polnareff, " roi des hits ", lui permettant enfin de s’offrir les " Lamborghini " et les " Ferrari " qu’il conduit " à tombeau ouvert " dans les rues de la capitale et les ruelles de Saint-Tropez.

Succès fou auprès des femmes aussi, qui ne le satisfont pas souvent artistiquement.

un maniaque du style

Car Christophe est un maniaque du style, un artisan méticuleux du " hors-piste ". Et pas seulement vestimentaire.

Dans ses costards « coupés droit » et jusqu’au bout de ses " santiags " impeccablement cirés, Christophe vibre de notes et de « Mots bleus ». La reconnaissance de cet album intemporel sorti en 1974, avec la complicité de Jean-Michel Jarre, lui permet enfin de " défricher " de plus exigeants chemins " électro-pop ".

" Beau Bizarre " (1978) et " Bevilacqua " (1996), immenses albums d’ " ambient rock ", tissés de ténébreuses nappes de synthétiseurs et de tourbillonnantes " cordes sensibles ", sont des odes à cette expérimentation qu’il chérissait tant et qui le conduiront à collaborer avec Alan Vega, chanteur du légendaire groupe électro-rock des années 70 " Suicide ", avec Lou Reed également.

Il chemine avec les meilleurs paroliers, Boris Bergman, entre autres.

ET UN RISQUE TOUT

« Je suis un risque tout, un pilote de Formule 1 qui n’a pas de permis », confiait cet esthète.

Pour s’en convaincre, s’il le fallait, il faut réécouter d’urgence " Comme si la Terre penchait ", sorti en 2001, et " Aimer ce que nous sommes ", paru en 2008.

Et, surtout ces " Vestiges du chaos ", ultime album éblouissant, labyrinthique, poétique, conçu comme un film, avec son prologue, ses rebondissements et son dénouement.

Le dénouement est là ; " le rideau est tombé ", à Brest, le 16 avril, sur cinquante ans de chansons " sur mesure ".

De vilains " crabes " nous avaient pris Gainsbourg et Bashung.

Aujourd’hui, une fourbe maladie pulmonaire nous enlève Christophe.

Ce n’est que pas la chanson française qui est en deuil. Nous le sommes aussi, nous, qui avons grandi avec ses mélodies aériennes.

Et cette voix cristalline. Cette voix, à bout de souffle, qui s’est tue. Le dernier Christ du boulevard Montparnasse est parti, direction le Paradis.

« Je suis peut-être démodé /

Le vent d’hiver souffle en avril /

J’aime le silence immobile ».

Myriam Perfetti

Marianne