Espagne-Catalogne : la raison d’État a ses raisons que le cœur de l’Europe ne peut reconnaître

, par  DMigneau , popularité : 0%

Espagne-Catalogne : la raison d’État a ses raisons que le cœur de l’Europe ne peut reconnaître

27 octobre 2017, à 15h30’ : ce jour-là, à cette heure-là, un parlement légitime – le parlement catalan – déclarait, au nom de l’autodétermination des peuples, l’indépendance de la région – la Catalogne – dont il était censé être le représentant politique, démocratiquement élu.

Il le faisait, en outre, après un référendum populaire qui, bien qu’il ait été considéré comme anticonstitutionnel - et donc juridiquement illégal par le pouvoir central de l’Espagne - avait recueilli, un peu plus de trois semaines auparavant, le 1er octobre, 90 % des suffrages sur une participation de 2 millions de votants.

La grande majorité des maires officiant dans les villes et villages de cette même région, y compris dans sa capitale Barcelone, étaient, de surcroît, présents, lors de cet historique événement, entonnant alors tous en chœur, leur symbolique bâton d’élu à la main et levé haut vers le ciel, l’hymne de ce qu’ils pensaient être - à tort ou à raison - leur nouveau pays : la Catalogne, précisément.

Avec, en guise d’inaliénable slogan pour ponctuer leur chant patriotique, le magnifique mot de « liberté », valeur que tout authentique humaniste souhaiterait, idéalement, universelle.

Enfin, pour couronner le tout, de la manière la plus pacifique et respectable qui fût, pas une once de violence, malgré les nombreuses entraves à ce scrutin, ne fut alors commise, sinon celle perpétrée, au contraire, par la répression policière de la « guardia civil », envoyée autoritairement, sans la moindre volonté de dialogue, de compromis ou d’entente, par Madrid.

De cette brutalité, injustifiable pour toute démocratie digne de ce nom, et a fortiori d’un pays - l’Espagne - faisant partie intégrante de l’Union Européenne, le monde entier, scandalisé, a été, face à ces terribles images télévisées, comme venues d’un autre temps - celui, de sinistre mémoire, du fascisme franquiste -, le témoin horrifié.

Je me suis déjà publiquement exprimé, en un article critique publié dans la presse européenne, à ce sujet

(https://www.rtbf.be/info/opinions/detail_espagne-catalogne-la-liberte-democratique-outragee?id=9724747).

UN PARADOXAL DÉNI DE DÉMOCRATIE

Certes ne s’agit-il pas, dans cette nouvelle tribune, de prendre position, sur le plan politique, quant à l’indépendance - ou non - de la Catalogne.

C’est là une question que seuls les Espagnols peuvent, bien sûr, trancher.

Loin de nous donc - bien que je sois, pour ma modeste part, en faveur d’une Espagne en tant qu’État unifié - la volonté de nous immiscer dans un débat qui ne nous regarde pas, même s’il nous concerne sur le plan humain, si ce n’est, à l’échelon philosophique, des idées.

Mais de là à nous aligner unilatéralement, aussi docilement qu’aveuglément, sur l’avis, en la matière, de la plupart des grandes puissances internationales, Union Européenne et États-Unis d’Amérique en tête, il y a de la marge : leur refus catégorique, aussi absolu qu’obstiné, sans nuances ni réserves, de prendre en considération, ne fût-ce que sur un plan strictement théorique, le simple fait de cette déclaration d’indépendance, laquelle émane pourtant d’institutions jusque là reconnues officiellement, a de paradoxales allures, en plus de leur étrange cécité, de déni de démocratie.

A cela s’ajoute, plus grave encore, une non moins suspecte négation d’un principe élémentaire en matière de psychologie : la négation du principe de réalité, avec, parallèlement, celle d’un peuple.

Le comble pour cette sempiternelle donneuse de leçons, prix Nobel de la paix, qu’est, à ce propos, l’Union Européenne !

LE PRÉCÉDENT DU KOSOVO

Certes connaît-on l’argument, sacro-saint à leurs yeux, que ces mêmes pays européens emploient pour justifier ledit refus : reconnaître l’indépendance de la Catalogne par rapport à l’Espagne serait créer un dangereux précédent et donc accepter, à l’aune de leur propre intégrité territoriale et souveraineté nationale, une possible sécession de la part de certaines de leurs propres régions autonomistes : l’Ecosse pour le Royaume-Uni, la Flandre pour la Belgique, la Corse ou la Bretagne pour la France, la Lombardie ou la Vénétie pour l’Italie…

Soit !

Mais ont-ils donc la mémoire à ce point courte, ces pays prônant fièrement l’unité, qu’ils ont oublié qu’ils avaient pourtant déjà créé par le passé, il n’y a guère si longtemps, ce même précédent qu’ils redoutent tant, lorsqu’ils sont eux-mêmes concernés, à présent ?

Ce fut précisément le cas, en 2008, du Kosovo lorsque son Parlement déclara son indépendance face à la Serbie dont il était pourtant une province à part entière, en plus d’être historiquement, depuis le Moyen-Âge, son berceau identitaire, culturel et religieux.

Entendons-nous !

Encore faut-il raison garder, tout autant que le sens des proportions comme la justesse des comparaisons : l’Espagne moderne de Mariano Rajoy n’est certes pas la dictatoriale Serbie de Slobodan Milosevic.

Mais, à l’inverse, le Kosovo d’aujourd’hui, pays gouverné par une bande d’anciens terroristes et mafieux et qui ne doit son indépendance - avec la complicité de l’OTAN durant la campagne de bombardements de mars à juin 1999 - qu’à une sanguinaire lutte armée où les pires exactions furent commises, y compris à l’encontre de civils serbes depuis l’assassinat d’intellectuels jusqu’au trafic d’organes humains, en passant par la traite des femmes, n’est pas non plus - loin s’en faut !! - la belle, prospère, riche, civile, cosmopolite et pacifique Catalogne !

UN INIQUE ET INÉQUITABLE « DEUX POIDS, DEUX MESURES »

D’où, aussi sensée que légitime, cette question : pourquoi donc refuser aujourd’hui à la Catalogne ce que l’on accepté hier au Kosovo ?

De quel droit, par quel injuste principe et au nom de quel absurde motif, pourrait-on donc interdire aujourd’hui aux Catalans ce que la communauté internationale en son ensemble, y compris une instance aussi suprême que l’ONU mais à la notoire exception de l’Espagne précisément, a autorisé hier aux Kosovars ?

La tolérante Barcelone vaudrait-elle donc moins que l’intolérante Pristina ?

C’est là un incompréhensible « deux poids, deux mesures », aussi inique qu’inéquitable !

Il vaut aussi, plus généralement, par rapport à l’ex-Yougoslavie, dont l’Occident favorisa le démantèlement, avec la conséquente sécession de ses six républiques (Slovénie, Croatie, Bosnie, Macédoine, Serbie, Monténégro) ou l’ancienne Tchécoslovaquie, dont la fameuse « révolution de velours », inspirée par le plus célèbre de ses dissidents, Vaclav Havel, aboutit à la séparation, d’un commun accord, entre la Tchéquie et la Slovaquie.

Pis : prétendre résoudre cette crise " hispano-catalane " en supprimant, via l’article 155, l’autonomie de cette même Catalogne et en la mettant donc sous tutelle du gouvernement central jusqu’à bâillonner sa presse, emprisonner ses leaders et destituer son président, s’avère, de la part de Madrid, un acte de répression socio-politico-idéologique - en plus de son aspect expéditif - aussi périlleux et arbitraire, sinon contraire aux droits de l’Homme, que celui que Milosevic activa, en 1989, lorsqu’il supprima, tout aussi irrationnellement, l’autonomie du Kosovo.

On sait, hélas, à quoi cette grave faute politique, en plus de son impardonnable erreur de discernement à moyen terme, aboutit finalement : un épouvantable conflit armé dix ans après !

Reste à espérer, la sagesse aidant malgré certains fantômes du passé, dont celui du funeste Franco et de sa guerre civile à l’encontre des Républicains, que ce genre de scénario - le pire d’entre tous - ne fera pas l’abominable lit, en Espagne, des extrémistes de tous bords et autres infâmes nostalgiques de la « peste brune ».

Les élections régionales prévues pour le 21 décembre prochain devraient en être le très souhaitable juge de paix !

L’AFFAIRE CARLES PUIGDEMONT : UN CITOYEN EUROPÉEN Réfugié POLITIQUE AU CŒUR DE L’EUROPE ?

Mais, en attendant, imagine-t-on un seul instant Carles Puigdemont, président déchu de cet ancien exécutif catalan, mais citoyen européen surtout, obligé, pour échapper à l’outrancière inculpation de « rébellion », « sécession » et « malversation », et donc à un procès qui pourrait le conduire à trente ans d’emprisonnement en Espagne, pays membre de la " démocratique " Union Européenne, de demander l’asile politique à Bruxelles, capitale de cette même Europe ?

Ce serait là, en cas de refus de la Belgique, pour le moins contradictoire, aussi choquant qu’absurde, au regard des principes et valeurs de ladite Union Européenne : un ressortissant espagnol, européen donc, réfugié politique au cœur de l’Europe !

Avec, pour corser l’affaire, un de ses propres pays membres, l’Espagne donc, à nouveau hanté, toute honte bue pour l’Europe, par ses vieux démons totalitaires, sinon fascisants.

C’est là, cette délicate mais importante affaire Puigdemont, une question fondamentale pour la crédibilité comme pour l’avenir de l’Europe !

La raison d’État a ses raisons que le cœur de l’Europe, s’il est vraiment démocratique et se soucie réellement des droits de l’Homme, ne peut reconnaître.

Daniel Salvatore SCHIFFER *

* Philosophe, auteur, notamment, de « Requiem pour l’Europe – Zagreb, Belgrade, Sarajevo » (Ed. L’Âge d’Homme), « Philosophie du dandysme – Une esthétique de l’âme et du corps » (Presses Universitaires de France), « Oscar Wilde » et « Lord Byron » (Gallimard – Folio Biographies), « Critique de la déraison pure – La faillite intellectuelle des ‘nouveaux philosophes’ et de leurs épigones » (François Bourin Editeur), « Le Testament du Kosovo – Journal de guerre » (Editions du Rocher). A paraître : « Traité de la mort sublime – L’art de mourir, de Socrate à David Bowie » (Alma Editeur).

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