Episiotomies imposées : " Autour de l’utérus d’une femme, il y a un cerveau "

, par  DMigneau , popularité : 40%

Episiotomies imposées : " Autour de l’utérus d’une femme, il y a un cerveau "

« Un obstétricien ne peut pas dire " le corps humain est inviolable, sauf quand c’est moi qui le décide " » - Rafael Ben-Ari/Cham/NEWSCOM/SIPA

L’épisiotomie, incision visant à faciliter l’expulsion du fœtus lors de l’accouchement, est au cœur d’un débat houleux, lancé par Me Schiappa. Pratique douteuse selon la directrice d’hôpital Clara de Bort, c’est surtout lorsqu’elle est imposée qu’elle " n’est pas acceptable " et renvoie au sujet plus vaste des violences obstétricales. Entretien.

Ce lundi 24 juillet, le Collège national des gynécologues et obstétriciens français (CNGOF) est monté au créneau contre " les informations fausses " de Marlène Schiappa.

En cause : un chiffre relayé par la secrétaire d’Etat à l’égalité femmes-hommes la semaine dernière.

En plus de commander un rapport sur les violences obstétricales au Haut Conseil à l’égalité entre les femmes et les hommes, la secrétaire d’Etat avait dénoncé les " 75 % d’épisiotomies " réalisées en France.

Derrière ce chiffre contesté se cache surtout un vrai tabou ; celui des violences obstétricales. Clara de Bort *, spécialiste des professions de santé et des questions de droits des patients, revient sur ce qu’elle considère comme un " questionnement nécessaire " derrière la polémique.

Marianne : En annonçant un taux de 75 % d’épisiotomies en France, Marlène Schiappa s’est attiré les foudres des gynécologues. Que pensez-vous de la polémique en cours ?

Clara de Bort : La réaction du collège (le Collège national des gynécologues et obstétriciens français - CNGOF, ndlr) n’est pas au niveau ! Plutôt que de faire l’autruche et de taper sur ceux qui agitent soi-disant les peurs, il aurait intérêt à collaborer. La polémique est une façon de repousser un questionnement qui est nécessaire. Or, le taux d’épisiotomie est très variable d’un établissement à l’autre ; ça interroge sur sa pratique.

Marianne : Que devraient faire les professionnels de santé ?

Clara de Bort : Il faudrait que les équipes adaptent leurs méthodes en fonction des études scientifiques et surtout selon les retours des femmes. Et, justement, les recommandations de santé amènent à penser que les établissements devraient réduire leur nombre d’épisiotomies. Mais, le problème majeur, c’est avant tout qu’elles soient souvent imposées.

Marianne : Quel problème éthique les épisiotomies imposées, justement, posent-elles ?

Clara de Bort : A partir du moment où une femme est consciente, où elle a toute sa tête, on ne devrait pas pouvoir lui imposer une intervention non vitale, d’autant plus au cours d’un acte aussi intime. Les règles relatives au consentement doivent obligatoirement s’appliquer dans ce cas car ce n’est pas comme s’il s’agissait d’un patient dans le coma ou en incapacité de prendre une décision.

Comment peut-on estimer que les droits des patients sont parfaitement pris en compte alors que dans les moments les plus simples et émouvants, le consentement fait encore débat ? Ce n’est pas acceptable, ce n’est pas possible. Si le professionnel de santé est convaincu que cet acte est utile, il a neuf mois pour en parler, et si la femme refuse l’épisiotomie, il s’adapte.

Marianne : Pourquoi ce sujet est-il en passe de devenir une cause féministe ?

Clara de Bort : Parce que l’accouchement est un événement rare et majeur dans la vie d’une femme. Il construit pas mal de choses, nous expérimentons la force que nous avons, et c’est une épreuve dont nous ressortons différentes, qui est très formatrice. Je crois que c’est une belle évolution féministe de s’intéresser à la vie gynécologique des femmes et à la façon dont elles décident de leur accouchement : ça leur appartient.

Il faut qu’on prenne la parole sur ce sujet pour que les gynécologues comprennent que le partenariat entre le patient et son soignant est gagnant-gagnant ; ce n’est pas une baisse de pouvoir que de renforcer la place des patients. Un obstétricien ne peut pas dire " le corps humain est inviolable, sauf quand c’est moi qui le décide ". Une femme existe et autour de son utérus, il y a un cerveau, quelqu’un qui décide, quelqu’un qui va reprendre une sexualité.

Marianne : Pour vous, quelles peuvent être les conséquences psychologiques d’une épisiotomie ?

Clara de Bort : Il faudrait vraiment mener des enquêtes pour connaître le ressenti de ces femmes. Chacune a une expérience qui lui est propre et je pense que si le reste de l’accouchement s’est très bien passé, l’épisiotomie peut être plutôt bien vécue. Par contre quand elle est subie, la femme s’en sort plus ou moins bien.

Marianne : Dans ce cas, peut-on parler de " violences obstétricales " ?

Clara de Bort : Oui, ça en fait partie. Mais l’épisiotomie est plutôt un signal des pratiques très variables d’une équipe à l’autre. Il y a d’autres violences graves, dont une femme peut ressortir traumatisée, comme les touchés vaginaux sans consentement, où les équipes qui hurlent sur une future maman alors qu’elle est en train d’accoucher.

Marianne : Pensez-vous que ces violences tendent à se généraliser ?

Clara de Bort : Oui, je n’ai pas une copine autour de moi qui n’a pas connu des violences soit gynécologiques, soit obstétricales. Par exemple, une amie me racontait une échographie endovaginale (elle se pratique à l’aide d’une sonde insérée dans le vagin, ndlr) qui s’était très mal passée, il y a quelques années. Alors que le gynécologue ne lui décrochait pas un mot, elle lui a demandé timidement si tout allait bien. Il lui a répondu : " Quand vous rentrez dans un avion, ça vous arrive de déconcentrer le pilote ? ". Et c’est une anecdote parmi tant d’autres. C’est comme si le corps de la femme ne lui appartenait plus.

Marianne : A qui appartient-il alors ?

Clara de Bort : A la société, au corps médical. Et pour cause. Toute notre vie de femme, on nous oblige à avoir un suivi gynécologique. Quand on fait notre visite annuelle, on a droit aux gros yeux parce qu’on a pris deux kilos. On nous demande le nombre de partenaires sexuels que l’on a eus, puis si on oublie - ou qu’on n’a pas le temps - d’aller faire renouveler sa pilule. On doit aller quémander une plaquette à la pharmacie, sans ordonnance. On a l’impression qu’avoir un utérus, c’est une maladie chronique.

Marianne : Comment changer cette sensation de perte de possession de son corps ?

Clara de Bort : Je pense qu’on devrait se tourner davantage vers les sages-femmes, qui sont formées à s’occuper des femmes en bonne santé, alors que les gynécologues sont des chirurgiens, plus disposés à traiter des pathologies. Attention je ne dis pas que les sages-femmes sont les gentilles et les gynécologues les méchants ! Mais le problème, c’est que l’on est dans une approche plus technique et biologique, on s’éloigne de la femme et de son corps. Il y a un monde entre la cancérologie et l’apprentissage de la sexualité à 15 ans.

Floriane Valdayron

* Clara de Bort est directrice de la Réserve sanitaire, agence Santé publique France. Également directrice d’hôpital. Elle est spécialisée dans les professions de santé et les questions de droits des patients et des femmes. Elle publie régulièrement des articles sur le consentement et la bientraitance dans la santé, ainsi que sur les violences obstétricales et gynécologiques sur son blog.

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