Envolées lyriques, métaphores opaques et litotes : le grand flou des annonces de Macron au " monde culturel "

, par  DMigneau , popularité : 0%

Envolées lyriques, métaphores opaques et litotes : le grand flou des annonces de Macron au « monde culturel »

Ludovic MARIN / POOL / AFP

Le Président de la République a improvisé ce 6 mai une adresse au " monde de la culture " à l’issue d’une visioconférence avec une dizaine de stars du " showbiz ".

Emmanuel Macron l’a joué " volontariste ", bras de chemise et manches retroussées pour la forme, et quelques mesures fortes entrecoupées d’envolées lyriques pas toujours très claires sur le fond.

« Il faut que les lieux de culture revivent », a répété ce 6 mai le président de la République face à un Franck Riester aussi silencieux qu’au cours de ces dernières semaines.

Or, le " monde de la culture " est, comme bien d’autres secteurs, en grave détresse. Seule nuance : à peine 22 millions ont été pour l’heure versés en urgence à « la Culture » au sens large, qui génère plus de 80 milliards de revenu annuel et représente 1,5 million d’emplois directs.

Alors que la sortie du confinement approche, théâtres, cinémas, salles de concert, studios de tournage et d’enregistrement, festivals littéraires et musicaux, éditeurs, auteurs, acteurs et intermittents n’entrevoient pas de sortie de crise.

Voici plusieurs semaines que leurs représentants, élus ou improvisés, réclament des mesures fortes.

Après un échange en visioconférence avec Sandrine Kiberlain, Catherine Ringer, Abd al Malik, Norah Krief et une demi-douzaine de personnalités du " showbiz ", la nouvelle séquence présidentielle, annoncée comme un « plan de soutien à la culture », devait donc palier un gros manque.

Ce qu’elle fit, du moins en partie.

C’était attendu, Macron l’a confirmé : les librairies et les galeries d’art rouvriront bien le 11 mai, mais les normes sanitaires en vigueur restent floues, tout comme la taille des musées autorisés, la règle étant, selon le Président, d’éviter « qu’il y ait trop de brassage ».

Les théâtres, quant à eux, rouvriront dans le cadre restreint des répétitions.

Maniant la litote, Emmanuel Macron a ainsi appelé avec son emphase habituelle les professionnels du théâtre à « inventer un autre rapport avec le public », par exemple des « captations » permettant de remédier à la limitation des spectateurs… voire à leur absence.

Un rien nébuleux, donc, à l’inverse des " mesures-phares " du « pacte de confiance avec le monde de la création et toute la nation » ainsi proposé.

un soulagement intermittent

Dans ce contexte, la prolongation jusqu’au 31 août 2021 de la période de calcul des droits les « intermittents » apparaît comme un soulagement pour ces 250 000 travailleurs marqués par la précarité.

« C’est évidemment positif, réagit Patricia Maureau, actrice qui enchaînait " les cachets " jusqu’en mars dernier. Mais sans les tournages qui ont surtout lieu l’été, j’anticipe un gros manque à gagner. »

Pas question, du point de vue présidentiel, de parler pour autant d’une « année blanche » : « On a besoin d’artistes et d’intermittents dans les écoles », a-t-il lancé, évoquant ces classes en effectifs réduits autorisant une « révolution de l’accès à la culture et à l’art ».

À raison d’« une ou deux après-midis par semaine », les heures totalisées ici seront « payées par l’État ».

Selon Emmanuel Macron, la demande pourrait même éviter aux intermittents d’« activer » le processus de soutien.

Mirage ou embrouille ?

Pour certains, l’exonération des « cotisations sociales » des artistes-auteurs pendant quatre mois relève plutôt de " la rustine ".

« C’est un geste, mais ce n’est pas ce qui va vraiment aider les auteurs », réagit Christophe Arleston, scénariste de BD, éditeur et co-fondateur de la " Ligue des auteurs ". Pour ce métier, l’impact réel surviendra dans un an environ, avec les relevés des ventes réduites à néant qu’on enregistre en ce moment. La profession est en grande difficulté depuis de longues années, et cette crise va en laisser beaucoup sur " le carreau " ! »

À l’inverse, la prolongation des « dispositifs d’accompagnement au-delà de la période de confinement » pour les associations et entreprises culturelles semble positif… quoique, là encore, assez flou : « De quoi parle-t-on ?, questionne un organisateur de salons du livre. L’URSAF nous a versé 3 750 euros, on a fait une demande de " prêt garanti par l’État " et nos cotisations de mars à mai semblent reportées. Est-ce qu’il faut comprendre qu’elles sont annulées ? »

Enfin, les tournages de séries et de film à l’arrêt – susceptibles de « reprendre au cas par cas en juin » seront pourvus d’un inédit " fonds d’indemnisation " alimenté par le ministère de la Culture, le « Centre national de la cinématographie », les régions, les assurances et les banques, sans oublier les « plateformes ».

En clair, " Netflix ", " Amazon Prime Vidéo " et autres " Youtube " seront « assujettis » à une nouvelle contribution. Une mesure qui, rappelons-le, fait partie du projet de loi audiovisuelle dévoilé en septembre dernier par Franck Riester.

Depuis 2018, ces " géants du Net " s’acquittent d’une taxe de 2 % de leur chiffre d’affaires réalisé en France (et vraisemblablement minoré), pour un apport d’environ dix millions d’euros au cinéma français.

Enfin, le président a annoncé un « grand programme de commande publique » restant « à inventer » selon une promesse simple : « Qu’on mette le paquet ! »

Quid du " nerf de la guerre " ?

Pour assurer le financement global d’un plan non chiffré, il a été également été question de fonds propres de « l’État » et de la « Banque publique d’investissement ».

Seul chiffre annoncé, 50 millions d’euros sont affectés au « Centre national de la musique ». En charge du soutien aux entreprises de spectacle, cet établissement public est - en effet - privé de sa principale source de revenus, en l’occurrence la taxe sur les " spectacles de variétés ".

Multipliant les " effets de manches " retroussées pour appeler au « mariage du bon sens et de l’innovation  » et à la « refondation », le Président a insisté sur la nécessité de « protéger nos catalogues d’œuvres cinématographiques françaises d’acheteurs non-européens » et a prononcé l’acronyme « CNL » (" Centre national du livre ") sans davantage de précision.

Vincent Montagne, président du « Syndicat national de l’édition », déplore ainsi « un silence assourdissant sur la chaîne du livre » qui revient à « oublier que l’écrit est à la base de tous les spectacles et de la culture ».

En lieu et place de la clarté attendue, « la Culture » aura eu son compte d’envolées lyriques typiquement " macroniennes ", odes à un « temps de résilience-résistance » qui libérera les « énergies créatrices » et permettra de « structurer une force de frappe économique » à l’aide de « toutes les idées d’utopies concrètes »…

Et le président de citer " Robinson Crusoé" au fil d’une métaphore particulièrement opaque : « Robinson, quand le naufrage est là, il prend d’abord du jambon, du fromage, et il a cette capacité à inventer cette histoire unique. »

En (moins) clair : « Enfourcher le tigre, le seul moyen pour qu’il ne nous dévore pas ».

En attendant qu’un premier bilan ne soit tiré « fin août-début septembre », beaucoup restent sur leur faim.

Rendez-vous est pris pour la fin mai, avant qu’un autre bilan soit tiré en septembre et que « les idées remontent ».

Pour un remake du « grand débat » ?

Thomas Rabino

Marianne