Entretien avec José Angel Maury de Toro, responsable du " Département des Relations Internationales " du " Comité national " de l’UJC de Cuba

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Entretien avec José Angel Maury de Toro, responsable du " Département des Relations Internationales " du « Comité national » de l’UJC de Cuba

Nous publions ici notre " entretien-fleuve " avec José Angel Maury de Toro, Responsable du " Département des Relations Internationales " du « Comité national » de l’UJC de Cuba, qui s’est déroulé le lundi 28 janvier 2019 à la Havane, dans la " Maison des protocoles " où notre délégation résidait.

L’entretien contient une présentation générale de l’UJC, de ses objectifs fondamentaux et de sa ligne de travail, une exposition de la réforme constitutionnelle en cours à Cuba et de ses incidences sur la politique économique, de la situation politique de l’Amérique Latine, qui fait actuellement face à des tentatives d’agression néo-colonialistes et de déstabilisation généralisées de la part de l’impérialisme états-unien.

JRCF : Pourriez-vous éclairer nos lecteurs sur l’histoire générale de l’UJC, ses missions et fonctions essentielles, son rôle à jouer auprès de la jeunesse dans le moment historique actuel ?

Tout d’abord, « l’Union des Jeunes Communistes », comme organisation de jeunesse du « Parti Communiste de Cuba », a été fondée par Fidel Castro et Che Guevara en 1962.

Nous avons pour mission principale de former les nouvelles générations dans les valeurs socialistes-communistes, dans les valeurs révolutionnaires, dans l’éthique communiste de notre société à travers la participation active de la jeunesse au processus de la Révolution.

Notre organisation compte environ 800 000 membres dans tout le pays, lesquels sont regroupés dans environ 30 000 organisations de bases, à l’échelle nationale et dans tous les secteurs.

Non seulement l’UJC travaille avec tous les membres de l’organisation, mais elle détient en plus un mandat donné par le gouvernement lui attribuant le devoir d’impliquer tous les jeunes cubains dans la participation à la vie sociale.

Notre responsabilité dans le travail avec les jeunes des nouvelles générations est donc politique, mais aussi gouvernementale.

Il faut dire que, de nos jours, cette mission s’apparente à un véritable défi : les jeunes des nouvelles générations sont nés bien après la Révolution socialiste de 1959, ils en sont très éloignés d’un point de vue chronologique.

Ces jeunes sont nés avec la Révolution et avec ses conquêtes (par exemple, en termes de droits économiques, politiques et sociaux).

Ils sont nés avec un certain niveau de vie qu’ils ont parfois tendance à considérer comme naturel, comme " tombé du ciel " et qu’ils désirent, avec raison, encore augmenter. Mais en oubliant parfois que ces droits leurs sont garantis par le gouvernement révolutionnaire.

C’est cela que l’on perd parfois de vue, et à quoi il faut prendre garde.

Aujourd’hui, dans l’adresse à ces jeunes, nous ne pouvons pas nous contenter du recours à une certaine rhétorique révolutionnaire, qui pourrait paraitre, à première vue, éculée.

Il faut un apport plus profond : ça devient une question de culture, d’éducation et nous devons leur passer ce message pour qu’ils comprennent la nécessité de défendre la révolution cubaine.

Défendre la révolution cubaine, c’est précisément défendre ces droits.

C’est pour cela que la culture, la formation, l’éducation sont pour « l’Union des Jeunes Communistes » des armes essentielles et nos instruments principaux.

En ce moment, nous sommes en train " d’informatiser " la société, de généraliser la diffusion et l’utilisation « d’Internet » sur toute l’île.

Nous sommes conscients que s’approche un déferlement de propagande anti-communiste, anti-socialiste, anti-progressiste.

Nous allons être - et nous sommes déjà ! - confrontés à de nouveaux types de publicités, de supports promotionnels de modèles de vie et de consommation qui ne sont pas du tout conforme à notre culture, à la réalité cubaine car ils viennent des centres du pouvoir global capitaliste.

Mais nous n’avons pas peur de donner accès aux Cubains à ces informations car nous savons qu’ils sont éduqués et formés.

Ainsi, au lieu d’interdire, de limiter l’accès à l’information, le défi est de créer des individus capables de déterminer ce qui est faux, ce qui est vrai ; ce qui m’est bénéfique, ce qui m’est nocif ; ce qui me correspond, ce qui est étranger à mon identité et à ma culture, ce qui a l’intention de me manipuler.

Rappelons-nous que l’un des premières mesures de la Révolution était l’alphabétisation intégrale de la société.

Le premier intérêt de Fidel était de faire accéder les gens à l’information, qu’ils soient capables de lire, de comprendre par eux-mêmes, de leur faire accéder à la réalité et, à partir de là, qu’ils soient en mesure de prendre des décisions.

Un slogan très célèbre de l’époque disait : « La Révolution te dit : " lis ! " et non " crois ! " ». Tu dois savoir, tu dois comprendre, afin de savoir vraiment ce que tu veux et dois défendre.

Dans notre actualité, nous suivons cette même ligne, cette même stratégie : soutenir l’information.

La Révolution dépend de l’être humain. Même si nous avions toutes les conditions économiques idéales, nous avons besoin d’êtres humains critiques, capables de comprendre cette réalité et capables de la transformer, de la modeler dans les formes conformes aux idéaux socialistes.

Sans cela, il ne peut y avoir de véritable révolution, de socialisme, de progrès en termes de société, en termes civilisationnels, même.

C’est pour cela que la tâche idéologique que porte l’organisation est si importante pour les nouvelles générations, afin de soutenir et de maintenir la Révolution.

Nous donnons beaucoup d’importance à ce qui concerne l’Histoire de Cuba. Nous pensons que nous devons vraiment savoir d’où est-ce que l’on vient afin de comprendre où est-ce que l’on se trouve et déterminer ensuite vers quoi l’on souhaite aller.

JRCF - Quelles formes concrètes prend donc cet encouragement à la participation des jeunes à la vie politique cubaine ?

Par exemple, en ce qui concerne « l’Assemblée nationale populaire », sur les 605 membres qu’elle compte, 80 ont moins de 35 ans.

Pour le « Conseil d’Etat », sur 31 membres, ils sont pour l’instant 3 à avoir moins de 35 ans, et nous travaillons activement à accroitre cette proportion.

Aussi, en ce qui concerne les jeunes qui ne sont pas membres de l’UJC, il convient de dire que « l’Union des Jeunes Communistes » a des liens directs avec beaucoup de mouvements étudiants, avec des organisations de jeunes liés aux écoles mais aussi d’autres secteurs sur lesquels nous essayons de diriger notre influence et notre formation idéologiques.

C’est le cas, par exemple, de « l’Association de pionniers José Martí  » regroupant les enfants et les jeunes de 6 à 14 ans, de la « Fédération de l’enseignement moyen » [ou " secondaire " en France, ndlr] pour les adolescents de 15 à 18 ans, ou encore de la « Fédération Etudiante Universitaire » (FEU).

Toutes ces organisations ont comme espace d’influence et d’action les écoles et les centres de formations.

Ces organisations ont comme mission de complémenter l’enseignement académique en impliquant les jeunes dans des activités sportives, culturelles, scientifiques, dans des discussions politiques et des débats.

L’objectif étant de créer à partir de là un individu doté d’une formation intégrale, dans tous les niveaux.

Il faut comprendre que le socialisme donne énormément d’importance à l’être humain. Ce qui est la priorité absolue, c’est l’épanouissement de l’être humain, non seulement du point de vue de ses besoins matériels, mais également au-delà : il convient de l’amener jusqu’à la satisfaction de ses besoins culturels, spirituels, de lui permettre de profiter de cela de manière totalement satisfaisante, intégrale.

L’UJC a aussi des liens avec « l’Association culturelle Frères Saíz  » [" Asociación Hermanos Saíz ", AHS, ndlr], qui regroupe l’avant-garde juvénile des artistes cubains.

Dans ce domaine, nous pouvons également citer la Brigade José Martí, pour les instructeurs des arts. Les membres de cette brigade ont la responsabilité de promouvoir l’enseignement de la culture, l’accès à cette dernière dans les communautés mais aussi dans les centres d’enseignement.

Il existe également le « Mouvement Juvénile José Martí », qui organise le " Forum de la Jeunesse " pour la « Conférence sur l’Equilibre du Monde » à laquelle vous allez participer.

Ces jeunes ont la mission de promouvoir le travail, l’étude, la propagation de la pensée de Martí mais aussi de l’Histoire de Cuba.

Dans le domaine de la technique et de la production, les « Brigades de Travail Techniques » réunissent les jeunes ayant un intérêt ou une vocation pour la « réflexion scientifique », l’innovation.

Il n’est pas nécessaire d’être " scientifique de formation " pour intégrer les « Brigades de Travail Technique » : si l’on est un ouvrier ou une ouvrière et que l’on a une idée pour améliorer un processus de production, substituer un mécanisme à un autre afin de gagner en productivité, alors on y a toute sa place.

Ainsi, ces « brigades » sont constitués de jeunes de différents secteurs (médecins, infirmiers, ouvriers, ingénieurs) répartis en cellules dans chaque centre de travail et pouvant se réunir à un niveau local ou national dans des situations particulières.

Cela me semble important à préciser car cela montre que les mouvements de jeunesse ont un espace d’influence beaucoup plus étendu que le strict espace des étudiants.

Au contraire, ils touchent tous les secteurs et fonctionnent partout où il y a des jeunes qui travaillent et qui sont impliqués dans des processus de production.

Cette mission intégratrice est d’autant plus importante pour nous que nous avons commencé, depuis le 19 avril dernier, un processus de transformation très profond à l’intérieur du processus révolutionnaire.

Ainsi, nous avons pour la première fois un président qui est un « Fils de la révolution », qui est né dans la période révolutionnaire et directement issu des rangs de l’UJC.

C’est pour notre organisation une grande source de fierté.

C’est en tant que partie de ce processus de transformation qu’est issu notre nouveau projet économique, élaboré lors des deux derniers congrès du « Parti Communiste de Cuba ».

Ces objectifs de la Politique économique et sociale du Parti de la révolution cubaine déterminent les lignes générales à suivre afin d’atteindre certains résultats en terme de développement économique et de politique sociale, afin de solidifier la société cubaine, de mener le processus révolutionnaire à son terme tout en garantissant son actualité, son adaptation à la réalité contemporaine cubaine.

Le processus de réforme constitutionnelle est bien sûr partie prenante de ce processus de transformation. Ce dernier a véritablement commencé à l’été 2018 et est né d’un besoin de légaliser certains aspects de la vie économique du pays, qui doivent répondre aux besoins actuels de notre patrie.

Le processus de réforme constitutionnelle a commencé à se dérouler depuis juillet dernier, d’abord au sein du Parlement : un « Projet pour la réforme constitutionnelle » a d’abord été créé, qui a ensuite été soumis à consultation populaire à partir du mois d’août jusqu’à la fin de novembre 2018.

8 millions de cubains ont participé à cette gigantesque consultation populaire, au cours de laquelle 60 % du projet initial s’est trouvé modifié !

Le Parlement a donc adopté un nouveau projet, à partir des éléments ressortis de la consultation populaire qui sera, à son tour, soumis le 24 février au référendum, afin de l’approuver.

Il s’agit pour nous d’un processus très intéressant car la nouvelle Constitution ratifie plusieurs droits créés depuis le début de la Révolution ainsi que plusieurs politiques générales directrices et essentielles.

C’est une nouvelle manière pour notre peuple de ratifier le socialisme, de ratifier notre projet communiste, et il est très enthousiasmant de voir que même 60 ans après le début de cette période [la Révolution socialiste de 1959, ndlr] toute la société s’est activement impliqué dans ce processus.

Nous pouvons entendre dans les médias capitalistes étrangers et occidentaux que le processus de réforme constitutionnel n’est pas - ou peu - soutenu : mais, si c’était vrai, comment expliquent-ils qu’une proportion aussi importante de la population se soit autant investie ?

Le 24 février sera sûrement un immense plébiscite populaire. En ratifiant leur nouvelle Constitution, les cubains vont ratifier le socialisme, le communisme, les bases les plus solides de notre projet de société.

JRCF : Pourriez-vous nous exposer les détails et les modalités de cette consultation populaire ? A-t-elle été traité de « bas en haut » et de « haut en bas », depuis les plus petites cellules de travail jusqu’aux plus hautes instances gouvernementales ?

Initialement, nous avons créé une « Commission nationale » pour le projet de réforme de la Constitution. Cette Commission a rédigé le projet initial.

Ce projet a été discuté au sein de « l’Assemblé nationale du pouvoir populaire » (Parlement). Le Parlement a accepté ce projet et a donné son accord pour qu’il soit discuté par le peuple, par l’ensemble de la population.

A partir du 13 aout, nous avons commencé à discuter de ce projet dans toute la communauté, dans tous les centres de travail, dans tous les centres d’enseignement.

Tous les cubains ont été convoqués, à l’intérieur de ces centres de la vie sociale, à discuter le projet de la Constitution.

C’est au cours de ces discussions que chaque cubain a eu l’opportunité de proposer des modifications d’articles, des ajouts, des suppressions... en bref, tous les changements qu’ils voudraient voir appliqués au projet de constitution.

La particularité du processus réside précisément dans le fait qu’il n’y a pas eu de propositions collectives émanant d’organisations syndicales ou étudiantes, par exemple.

C’est-à-dire que chaque cubain a pu proposer ses amendements, de manière libre et individuelle, sans qu’une voix collective, provenant d’une ou des organisations dont il pourrait faire partie, ne vienne diriger son choix dans les éventuels amendements ou dans la ratification.

Il n’y a pas eu de voix collectives qui soient venus imposer quelque chose à toutes ces voix particulières : chaque cubain qui a fait une proposition l’a fait à titre personnel. Chaque fois que l’on a discuté un document, qu’on a soumis un article à la volonté populaire, nous l’avons toujours fait avec ce mécanisme.

Ce débat de trois mois s’est donc conclu le 15 novembre, et la « Commission nationale » a pu recevoir toute l’information issue de cette discussion populaire.

A partir de ça, nous avons élaboré un nouveau projet de constitution, qui est repassé en décembre au Parlement, pour qu’il le discute. Le projet a été approuvé et c’est ce texte qui sera voté pendant le référendum du 24 février 2019.

JRCF – Quels ont été les articles les plus sujets à controverse, les plus discutés ?

Un des articles les plus discutés a été l’article relatif à la possibilité d’un mariage entre deux personnes du même sexe, au sein du chapitre sur les « Droits de la famille ».

L’article a été très débattu et n’a pas reçu une approbation majoritaire au sein de la population.

La Commission a cependant décidé de ne pas éliminer l’article comme tel, mais de le modifier, afin de ne pas fragmenter l’opinion de la population à partir de ce seul article, de manière à ce que le contenu de l’article laisse la question ouverte pour des consultations et des réformes ultérieures.

Une proposition de changement par rapport à la Constitution précédente [de 1976, ndlr], présentée par le « Parti Communiste de Cuba », avançait également une règle de limitation pour le poste de Président, qui serait restreint à deux mandats, d’une durée de 5 ans chacun.

Cette proposition a beaucoup été discutée par la population, car certains ne comprenaient pas la nécessité d’une telle limitation dans l’exercice du pouvoir présidentiel.

L’article est cependant resté comme tel dans le projet, et sera représenté devant la population sous cette même forme.

Nous avons également inclus une fourchette d’âges minimum et maximum pour le poste de président, fixé entre 35 et 60 ans.

Nous avons également reçu des remises en cause de l’hégémonie du " Parti Communiste " : « Pourquoi seulement le Parti Communiste, pourquoi ne pas accepter d’autres partis politiques, pourquoi le socialisme, etc. » mais les données concrètes de la consultation populaire montrent que c’est là une minorité très infime qui se prononce, quelque chose autour de 1 % de la population.

C’est pourquoi nous avons décidé de laisser dans la Constitution les articles relatifs à la définition du « Parti Communiste de Cuba » comme avant-garde de la Révolution, ainsi qu’à l’irréversibilité du projet du « socialisme-communisme ».

Il ne faut pas oublier que dans la société socialiste, la lutte des classes persiste et qu’il faut continuer à défendre avec acharnement l’irréversibilité de la phase du socialisme, l’interdiction du " retour en arrière ", l’interdiction de la restauration du capitalisme.

C’est pourquoi ces articles furent les plus polémiques et les plus critiqués à l’étranger, dans les médias occidentaux où le PCC a été accusé d’être dictatorial. Mais en fait, le « Parti Communiste » fait à Cuba ce que le peuple cubain a décidé de faire, ce que le peuple cubain a ratifié et continue de ratifier, ce pour quoi le peuple l’a porté au pouvoir, et ce depuis 60 ans.

C’est toujours au peuple de déterminer s’il est d’accord ou pas.

Cette consultation nous aura permis de montrer que Cuba n’est pas une société homogène, mais bien une société où tout le monde a le droit de donner son avis, d’émettre une opinion.

JRCF – Il va sans dire que la manière dont se déroule ici le processus de réforme constitutionnelle est extrêmement inspirant pour nous, aux vues des évènements récents en France, où notre constitution a commencée à être modifiée afin de rendre la répression beaucoup plus facile.

Aussi, pour enrayer la mobilisation populaire de masse, représentée, entre autres, par le mouvement des " Gilets jaunes ", le pouvoir " macronien " agite à la vue de tous un prétendu « Grand débat national », mais qui fixe déjà par avance les questions qui pourront être posées et les mesures qui, de toute manière, ne pourrons pas être remises en cause (suppression de l’ISF, remplacement du bac national ouvrant l’accès à l’Université par le processus sélectif de « Parcours sup », privatisations galopante d’EDF, des aéroports et de la SNCF, fin du Code du travail national, " inversion de la hiérarchie des normes " au profit des entreprises, etc.).

Autrement dit, c’est la différence entre ce qu’on appelle une " démocratie " et une " dictature ", ou entre une " dictature prolétarienne " et une " dictature bourgeoise ".

Nous avons des questions sur les aspects proprement économiques de la réforme constitutionnelle. Vous parliez de donner un cadre légal et institutionnel à certains aspects nouveaux de la société : est-il question de la légalisation d’une certaine forme de " propriété privée " et si oui, dans quelle mesure ? Le Président Diaz-Canel a déclaré, il y a peu, au président de la République populaire de Chine que la Chine et son mode de développement pouvait être un modèle d’inspiration pour Cuba. Peut-on parler d’un " socialisme de marché " ? S’achemine-t-on à Cuba vers un " socialisme de marché " à la vietnamienne ou à la chinoise, et doit-on s’en inquiéter ?

Tout d’abord, il faut dire que tout ce qui est inclus dans la Constitution du point de vue économique n’est qu’un reflet de tout ce qui avait déjà été accepté dans les objectifs de la Politique économique et sociale adoptée par « le Parti » dont nous avons parlé auparavant.

Ce sont des aspects qui ont déjà été discutés et illustrés comme des objectifs concrets.

Quels sont ces objectifs approuvés par le peuple cubain ?

Premièrement, il faut dire que la « propriété socialiste » va rester comme la principale forme de propriété à Cuba. Mais il y a certaines activités économiques qui passeront désormais dans le domaine de la " propriété privée ".

Au cours des années, nous nous sommes aperçus que ces activités autrefois gérées par l’Etat étaient en train de distraire l’attention du gouvernement vis-à-vis des principales activités économiques du pays, celles qui ont beaucoup plus de poids dans le développement économique du pays.

Aucune activité économique gérée du point de vue de la « propriété privée » ne concerne les principaux moyens de production économique du pays. Ces activités concerneront surtout les services de mécanique, les activités de restauration, de logement, etc.

Sur le secteur du transport, par exemple, on est en train de créer des coopératives non agricoles. Avant les nouveaux objectifs de la « Politique économique et sociale », nous n’avions que des coopératives agricoles.

On a introduit de nouvelles formes de coopératives, notamment dans les secteurs du transport.

Toutes les décisions, dont administratives, sont prises collectivement et les profits se distribuent équitablement. C’est une manière pour nous d’éviter la concentration de la richesse dans les mains de quelques individus et de garantir en même temps le caractère social de la production, afin de pouvoir proposer à la population un service accessible et de qualité.

On dit toujours que personne n’a le manuel de la construction du socialisme. Raul [Castro, ndlr] a eu une formule fameuse lors d’une intervention, où il compare la construction du socialisme à un trajet vers l’inconnu.

Ce que le socialisme a de curieux, c’est qu’il est un processus qui se fait " sur la marche ", qui est en constante expérimentation.

Notre laboratoire, c’est notre réalité.

On essaye de créer des mécanismes, d’inventer des modèles qui s’adaptent à notre culture, à notre niveau de développement historique, afin de créer une société la plus soutenable possible.

Même si l’on observe ce qui se fait ailleurs, les expériences diverses qui sont faites dans ces pays [Vietnam, Chine], cela ne veut pas dire que l’on va pour autant copier telle quelle telle ou telle formule, qui ne correspondrait pas forcément à notre réalité.

Il existe, dans la réforme constitutionnelle, l’idée d’incorporer une certaine forme de « marché » à côté de la propriété socialiste, mais certainement pas le marché libre qui contrôlerait l’Etat.

C’est l’Etat qui contrôle « le marché », qui reste " aux commandes " afin de répondre au mieux aux besoins du peuple cubain.

JRCF : Qu’attendez-vous donc de cette ouverture à certaines de ces activités ?

Le principal objectif est de donner aux cubains la possibilité d’accéder aux services dont l’Etat n’est pas responsable. Par exemple, l’Etat n’a pas à être responsable de la qualité du menu de tel ou tel restaurant.

Ça ne doit pas être une responsabilité de l’Etat, car c’est quelque chose que les cubains peuvent gérer et solutionner eux-mêmes, par petits groupes de personnes ou à l’échelle d’une famille, par exemple.

Dans le même temps, cela va donner à l’Etat la possibilité de se concentrer sur des activités beaucoup plus importantes, par exemple, dans le domaine de la production d’eau minérale que nous pourrions exporter, ou dans le domaine du nickel.

C’est une manière de nous donner les moyens de nous concentrer sur les tâches les plus importantes, de garantir des services de qualité, sans négliger pour autant la qualité des " petits services ".

C’est pour nous une source d’emploi qui va beaucoup dynamiser l’économie du pays. Cela nous libérera, par ailleurs, d’une grande lourdeur administrative.

C’est vrai qu’il y a eu, au sein du PCC, beaucoup de débats, de discussions autour de ces questions, mais ce que le projet de constitution va déterminer, c’est l’institutionnalisation des décisions qui ont déjà été prises depuis 2011. Il y a 8 ans des décisions ont été prises et il convient désormais de les instituer dans la Constitution, de leur donner un encadrement, un soutien institutionnel et légal.

JRCF - Qu’en est-il de " l’industrie légère ", de l’industrie des biens de consommation ? Quelle est la part de " l’industrie légère " socialisée à Cuba ? La réforme va-t-elle changer les choses ?

Ce qui existe à Cuba, c’est un système de licences qui sont attribués à certaines personnes et qui leur permettent de produire des vêtements, des chaussures, des sacs, mais ce sont des choses assez petites, limitées.

Il y a des petites coopératives de production textile dans certaines provinces du pays qui ne sont pas directement gérés par l’Etat mais ce sont des productions de manufacture isolées.

Les processus de production les plus techniques et les plus développés sont entre les mains de l’Etat et resteront dans les mains de l’Etat.

Ici à Cuba, la " production légère " est assez déprimée.

Nous avons comme priorité d’attirer de l’investissement étranger pour réanimer " l’industrie légère " cubaine. Il ne faut pas oublier que tout ce dont on parle du point de vue économique, il faut l’analyser en tenant compte qu’on est en train de livrer une véritable bataille, ou plutôt, une guerre économique.

Cette guerre économique est encore plus aiguë dans le moment actuel, à cause des mesures que nous subissons et qui ne nous permettent pas de nous développer comme un pays normal le ferait.

Pour la moindre chose que Cuba doit faire, Cuba doit faire cent fois, mille fois plus d’effort pour la réaliser.

On entend parfois certaines personnes, certains idéologues du capitalisme, dire que " le socialisme ne fonctionne pas ", qu’il a échoué. Mais ils oublient de dire que jamais dans l’Histoire les régimes bourgeois n’ont laissé le socialisme se développer et fonctionner correctement dans des conditions normales, sans déployer immédiatement contre eux les plus puissants arsenaux de guerres économiques, militaires, idéologiques.

L’URSS, Cuba, etc., tous les autres pays socialistes ont été de tout temps soumis à des agressions externes de la plus grande férocité.

Si le socialisme se développait sans attaques, c’est vraiment là qu’on verrait toute la puissance de sa potentialité enfin déployée.

Si, même avec le blocus criminel dont nous sommes la cible, nous avons les indicateurs sociaux les plus hauts, devant les « pays développés », imaginez ce que cela serait, ce que nous pourrions réellement accomplir sans ce blocus.

JRCF – Parce que la bourgeoisie n’a souvent rien à dire sur la politique sociale de Cuba socialiste, elle a tendance à porter la lutte idéologique sur le terrain du sociétal.

Ainsi, en France, il y a une propagande assez forte sur la prétendue " homophobie " de l’Etat socialiste. Pour répondre à ces critiques, quelle est la situation des personnes homosexuelles ou LGBT en général à Cuba ?

L’un des objectifs principaux de la nouvelle Constitution est de créer une société plus inclusive, moins discriminatoire, respectant tous les droits de tous les Cubains.

Tout ce que l’on fait, tout ce que nous mettons en place est donc très marqué par la volonté d’inclure toutes les personnes, sans distinction aucune, dans la participation au processus. Et cela inclut bien sûr toute la communauté LGBT, quelle que soit l’orientation sexuelle de chacun.

La vision générale de la société cubaine vis-à-vis de cette communauté est un phénomène surtout culturel : il y a encore un héritage latino-américain très machiste et, même si le « Parti Communiste » essaye de combattre la perdurance de ces vieilles et regrettables habitudes, il y a des gens qui ont encore des comportements et des mentalités très discriminatoires.

Des pans entiers de la population ne comprennent pas cela, d’un point de vue surtout culturel.

Nous avons mis en place un « Centre national pour l’éducation sexuelle », qui a pour mission de lutter pour les droits de ces personnes, d’encourager et de contrôler l’application de politiques positives.

La lutte contre les discriminations de ce genre est, à travers l’action de ce centre, une des priorités de l’Etat.

Il est vrai - et il faut avouer - que les premières années de la Révolution n’ont pas réservé un très bon traitement à cette communauté.

Les gens qui ont fait cette révolution étaient des êtres humains, qui avaient une certaine culture, des défauts, et cela a affecté le traitement de ces personnes. Mais nous avons eu l’opportunité de réorienter notre politique et de diriger l’activité du pays dans un sens plus inclusif.

JRCF – Nous parlions de la nécessité, dans la période actuelle, de " conscientiser " la jeunesse, vis-à-vis de ses " intérêts de classe ", et vis-à-vis de son destin national, comme nécessité de défendre la patrie socialiste, vis-à-vis des agressions impérialistes.

La situation internationale, avec la fascisation d’une partie de l’Amérique Latine et de l’Europe, la retombée du Brésil dans le giron de l’impérialisme états-unien et la tentative de coup d’Etat actuellement en cours au Venezuela, tout cela ne constitue-t-il pas pour l’UJC un vecteur spécialement efficace de conscientisation pour la jeunesse cubaine ?

C’est précisément l’essentiel de notre travail.

L’UJC a l’objectif d’empêcher d’éviter qu’advienne à Cuba une situation comme cela, d’empêcher que les jeunes soient « dépolitisés » et totalement passifs. C’est une nécessité vitale pour nous de leur faire comprendre les processus qui se passent dans ces pays-là.

Pour ce qui est de la situation concrète du Brésil et du Venezuela, nous utilisons ces exemples lamentables pour que nos jeunes comprennent l’importance de ne jamais renoncer à notre indépendance, à notre souveraineté, à notre projet socialiste.

D’autant que certains de ces pays étaient autrefois des amis de Cuba socialiste.

JRCF – Comment analysez-vous ce rapport de force ? Comment la jeunesse communiste cubaine peut-elle aider les jeunesses communistes vénézuélienne et brésilienne ?

Nous sommes convaincus que le Venezuela est en train de payer d’oser être plus libre, plus indépendant dans cette région.

C’est clair pour nous.

Il est clair que ce n’est pas la priorité des Etats-Unis de s’occuper du bien-être de la population vénézuélienne, du progrès du système social et économique.

Leurs seuls véritables intérêts sont les ressources économiques, les « réserves naturelles » de ce pays. Nous avons 60 ans d’expérience dans la lutte pour le socialisme.

C’est pour cela que l’on soutient le projet du gouvernement vénézuélien dans sa tentative de développer un programme visant à donner accès à sa population à tous ses besoins sociaux.

Notre travail de solidarité par rapport à ces organisations consiste donc essentiellement dans le partage de notre expérience dans la construction du socialisme et dans la lutte contre l’impérialisme états-unien. Mais aussi dans le partage, à « l’international », de nos analyses sur ce qu’il se passe réellement au Venezuela et au Brésil, non seulement pour aider ces peuples mais encore pour créer une conscience dans d’autres mouvements de jeunes, tout le long de l’Amérique Latine, pour éviter qu’ils ne soient confondus par d’autres " grands médias ", partageant les intérêts de l’impérialisme.

JRCF – A propos de la crise actuelle au Venezuela, nous avons l’impression qu’il existe une espèce de contradiction entre le " Parti socialiste unifié " du Venezuela (PSUV) et le " Parti Communiste du Venezuela " (PCV), qui font - bien entendu - parti d’un même « Front patriotique » et « anti-impérialiste », afin de défendre le gouvernement bolivarien de Maduro face aux agressions de l’ennemi intérieur et extérieur, mais qui diffèrent tout de même dans leurs programmes et dans leurs conceptions stratégiques, sur les manières de trouver une issue à la crise.

C’est-à-dire qu’il semble qu’un secteur droit du PSUV n’ose pas aller jusqu’aux expropriations, jusqu’à une véritable révolution prolétarienne, alors même que le contexte actuel en Amérique Latine (Brésil, Nicaragua et, bien entendu, Venezuela) balaie toute l’illusion petite-bourgeoise d’une « voie pacifique » au socialisme, d’un « socialisme du XXIème siècle » faisant l’économie de l’affrontement armé et de la dictature du prolétariat.

Quelle est la position de Cuba à propos de cette contradiction, compte tenu des conditions concrètes ? Le PCC peut-il - ou non - aider le PCV à s’affirmer dans ce sens, à promouvoir la révolution prolétarienne comme seule solution à la crise, laquelle ne ménagerait plus une certaine bourgeoisie qui tient encore, au Venezuela, les leviers de l’économie ?

Nous autres Cubains, nous avons l’expérience d’une révolution radicale, ayant coupé totalement avec les bases économiques du capitalisme, afin de commencer une transformation intégrale de la société.

Mais on ne peut pas oublier les contextes particuliers dans lesquels les faits se déroulent.

Par exemple, ici, au moment du triomphe de la Révolution, la plupart de la bourgeoisie est partie se réfugier aux USA, pour attendre la fin de la Révolution.

Ils nous ont laissé Cuba et nous avons eu ainsi la possibilité de prendre des décisions particulièrement radicales, afin d’amorcer le processus de transformation que nous souhaitions.

En tout cas, après notre révolution de 1959, tous les autres mouvements progressistes arrivés au pouvoir par voie électorale ont immédiatement été limités dans l’exercice de leur pouvoir par l’oligarchie nationale.

Les bourgeoisies nationales de ces pays ont appris de leurs erreurs. Elles ont appris de l’expérience révolutionnaire cubaine : c’est en restant à l’intérieur de ces pays qu’elles pourront au mieux jouer leur rôle contre-révolutionnaire.

En ce sens, elles sont particulièrement résistantes, hostiles à n’importe quel type de projet progressiste.

Dans le cas particulier du Venezuela, nous avons assisté à une volonté particulièrement extraordinaire du gouvernement de maintenir un projet progressiste contre sa bourgeoisie nationale.

A travers - d’abord - la nationalisation du pétrole comme moyen principal au soutien de l’économie nationale, et qui avait guidé le développement économique du Venezuela depuis des années.

A partir du gouvernement de Chavez, il y a eu la volonté de diversifier l’économie : cette démarche de rupture avec un modèle de monoproduction a été extrêmement critiqué et vivement combattu par la bourgeoisie nationale.

Etant donné que ce projet progressiste a du faire face - et fait toujours face - à une opposition si dure de la part de la bourgeoisie prenant un caractère parfois terroriste, mais aussi de la part des " grands médias ", nous pensons que même s’il peut y avoir des désaccords entre différents partis (voire même en leur sein), c’est à eux de choisir l’unité, de déterminer des compromis, de dégager « une ligne en commun ».

Ce n’est qu’à partir de cela qu’ils pourront sortir de cette crise.

Fidel, à un moment où Hugo Chavez lui parlait de « bolivarianisme », de « socialisme du XXIème siècle » etc., lui a rétorqué :

« Ecoute, je ne sais pas si tu vas faire exactement le socialisme, le communisme, le bolivarianisme, le " socialisme du XXIème siècle " ou je ne sais quoi d’autre. Mais ce que je sais, c’est que tu vas faire un modèle qui va bénéficier au peuple vénézuélien et aux peuples de l’Amérique Latine. Et ça, nous allons le soutenir, Cuba va le soutenir ».

Je pense que cette réponse est typique de la politique internationale cubaine, visant à soutenir les projets progressistes, favorisant la satisfaction des besoins des larges masses.

Même si le processus au Venezuela n’a pas été libre des erreurs, des défauts, des hésitations, qui sont en définitifs liés à des êtres humains qui ont l’héritage du capitalisme, on doit respecter absolument les décisions vénézuéliennes.

On peut, bien sûr, suggérer notre point de vue, notre expérience mais on ne peut pas imposer une certaine ligne, une certaine direction. Nous devons respecter le droit aux vénézuéliens de décider souverainement, de construire indépendamment leur modèle.

C’est notre vision en général.

Mais il faut avouer que ce qui se discute au Venezuela est d’une importance extrême. C’est l’indépendance d’une grande partie de l’Amérique Latine qui est remise en jeu, la liberté d’un processus qui s’est constitué contre la domination du modèle impérialiste néo-libéral.

L’opposition si catégorique, non nuancée contre le gouvernement de Maduro démontre l’importance même du processus vénézuélien, du projet bolivarien.

C’est la preuve la plus éclatante de sa portée.

Traductrice-interprète : Gabriela Alba Martinez

La Havane, Lundi 28 janvier 2019

Source : http://jrcf.over-blog.org/2019/02/entretien-avec-jose-angel-maury-de-t...

Le Grand Soir