Encore un moine bouddhiste accusé de comportements déviants

, par  DMigneau , popularité : 69%

Encore un moine bouddhiste accusé de comportements déviants

Après le scandale de Sogyal Rinpoché (voir www.tibetdoc.org → Religion → Bouddhisme dans le monde) que le dalaï-lama a bien dû se résigner à désavouer (voir www.tibetdoc.org → Politique → Exil et dalaï-lama), voilà un autre moine bouddhiste de premier plan devant faire face à de graves accusations, comme le révèle " The Guardian " du 29 novembre 2017, mettant à jour un article du 27 octobre, signé Katherine Ellison à San Francisco et Rory Carroll à Los Angeles, et complété par Julia Carrie Wong.

Le Dalai Lama (à droite) avec Tenzin Dhonden, son " émissaire personnel ", en 2005. Photo : Ted S. Warren/AP

Les faits

« Pendant plus de 15 ans, Tenzin Dhonden a fait le lien entre le dalaï-lama et une foule de personnalités états-uniennes du monde des affaires, du spectacle, de l’université et de la politique, désireuses de siéger, ne fût-ce qu’un moment, aux côtés du dalaï-lama. Dans sa robe rouge et safran, le crâne rasé et brillant, le souriant moine tibétain s’était lui-même imposé comme " l’émissaire personnel du dalaï-lama pour la paix " », ainsi commence l’article du " Guardian ".

« (...) son prestige, poursuit l’article, n’avait cessé de croître depuis son arrivée en 1991 aux États-Unis où il a enseigné la méditation et assisté des malades en phase terminale. En 2000, il a fondé une organisation sans but lucratif, qu’il contrôle toujours, appelée " Les Amis du Dalaï-Lama ", dont le siège est situé à La Jolla en Californie, non loin de San Diego. Avec le temps, Dhonden est devenu le représentant de facto du dalaï-lama, un poste qui l’a amené à des contacts fréquents avec de nombreux adeptes du leader bouddhiste, riches et influents. »

Parmi ces personnalités approchées par Tenzin Dhonden pour soutenir " Les Amis du Dalaï-Lama ", l’article mentionne Steve Jobs, le chanteur Dave Matthews, Pierre Omiyar le fondateur d’eBay et Sara Bronfmann, l’héritière de "
Seagram ".

« Les accusations contre Dhonden, écrit " The Guardian ", ont mis en lumière son rôle en tant que pont entre Dharamasala et les supporters du dalaï-lama à Hollywood, dans la Silicon Valley et partout ailleurs. »

« Et voilà, poursuit " The Guardian ", que ce moine a été suspendu en tant qu’administrateur du " Dalai Lama Trust ", une organisation philanthropique présidée par le dalaï-lama, et cela dans l’attente d’une enquête sur des accusations portées contre lui par le directeur d’une importante entreprise technologique basée à Seattle. Ce dernier affirme qu’entre 2005 et 2008 le moine aurait abusé de sa position pour lui extorquer de l’argent. »

Ces accusations sont reprises par Thupten Jinpa, un proche du dalaï-lama et son principal traducteur. Dans une lettre aux administrateurs, dont la teneur a été confirmée par téléphone au " Guardian ", Thupten Jinpa regrette que « le Trust ait acquis une réputation d’autoritarisme, de mésentente, de mesquinerie et de manque d’empathie, des caractéristiques si éloignées de l’éthique personnelle de Sa Sainteté. »

" The Guardian " ajoute que « le dalaï-lama aurait exprimé sa " profonde déception et son inquiétude " à propos des plaintes concernant son homme de confiance (...) »

L’accusation et la défense

Le principal accusateur de Tenzin Dhonden s’appelle Daniel Kranzler, un homme d’affaires qui affirme, selon " The Guardian ", « avoir subi des pressions pour effectuer des paiements au moine incluant, selon ses allégations, des paiements en cash pour éviter de laisser des traces. »

L’édito du " Guardian " précise que « Kranzler a, dans un premier temps, fait part de ses préoccupations au dalaï-lama dans une rencontre en tête-à-tête qui a eu lieu en été, selon deux témoins assistant à l’entretien. Il a ensuite mis noir sur blanc ses accusations dans deux lettres adressées au dalaï-lama, lettres qui ont été lues par " The Guardian ". »

Dans sa première lettre, Daniel Kranzler affirme « avoir payé à Dhonden plus que 250 000 $ (...) sans avoir le choix de résister à ce qui était clairement perçu comme du chantage. »

Entre-temps, pour sa défense, Tenzin Dhonden s’est assuré les services de Patterson Belknap, une importante société de droit new yorkaise. « Les avocats de ce cabinet, lit-on dans " The Guardian ", affirment dans un courriel que les accusations contre leur client se réfèrent à des faits qui " se sont passés presque une décennie plus tôt et que l’accusation, qui manque nettement de précision, conduit plutôt à penser qu’il n’y a rien d’illégal, ni d’immoral, ni même de déplacé ". Ils ajoutent dans ce courriel que les accusations sont " destinées à ternir de façon fausse et déloyale " la réputation de Dhonden. »

Réplique de l’accusateur, toujours selon " The Guardian " : « Dans sa seconde lettre, pour justifier le silence qu’il a gardé pendant presque une décennie, Kranzler dit : " c’est que, à cause d’une stupide conception de mon Dharma, j’avais le sentiment que je ne pouvais dire du mal de personne ". Et s’il a changé d’avis, c’est - dit-il - après avoir été " interpellé par de nombreuses personnes dans la communauté qui adhèrent à votre sagesse et à votre message de compassion ainsi que par plusieurs membres du Bureau privé de Votre Sainteté, afin que je dise la vérité ". »

Effectivement, du côté des détracteurs de Tenzin Dhonden, " The Guardian " note que « d’éminents bouddhistes d’Amérique du Nord ne sont pas mécontents d’assister à la chute probable de celui qui se présente lui-même comme l’ " émissaire personnel de la paix " du dalaï-lama, un moine accusé de comportements brutaux, de culte de la personnalité et de corruption. »

En revanche, du côté des défenseurs de Tenzin Dhonden, " The Guardian " cite une source qui a demandé de rester anonyme, selon laquelle « Dhonden a perçu environ [seulement] 50 000 $ en 2007 et 2008 pour la préparation d’événements et autres dépenses légitimes, mais sans versements occultes en cash. »

" The Guardian " fait aussi état d’une déclaration faite en ces termes par un autre soutien du moine contesté : « " Le lama Tenzin a vécu modestement, travaillant sans trêve à organiser des manifestations publiques qui ont permis à des millions de personnes d’entrer en contact avec la mission de Sa Sainteté le Dalaï-Lama ", ajoutant que " tous les sujets de préoccupation ont d’ores et déjà été réfutés par les documents remis au Dalai Lama Trust " et conclut : " Nous avons confiance : la vérité se révélera elle-même et l’issue sera positive. " »

Quoi qu’il en soit, conclut " The Guardian ", « le secrétaire particulier du dalaï-lama a confirmé dans un courriel que Dhonden avait bien été suspendu à partir du 5 octobre, ajoutant que le moine avait été prié de répondre à ce qui lui est reproché " en vue d’arriver à une conclusion " sur ces accusations. »

Mais encore

Dans son article fouillé, donnant la parole aux différents acteurs et multipliant les points de vue, " The Guardian ", qui est un journal sérieux aux antipodes des " tabloïds ", s’est bien abstenu de relayer d’autres accusations que celles qui ont été invoquées par Dharamsala pour sanctionner Tenzin Dhonden.

Ce scrupule, d’autres ne l’ont pas eu, comme le " Tibetan Journal " du 29/11/2017 qui titre, sous une photo de notre brave moine en galante compagnie : « Le lama suspendu avait aussi une maîtresse »...

Quant aux adeptes de la divinité Dorje Shugden, ils ont encore une autre lecture de l’affaire.

Pour rappel, cette frange du bouddhisme tibétain a été excommuniée par le dalaï-lama en 2008 (relire à ce sujet le chapitre II « « Un dalaï-lama Père Fouettard » du livre de Maxime Vivas, " Dalaï-lama. Pas si zen ", Max Milo, 2011).

Pour eux, les comportements déviants de Tenzin Dhonden sont loin de constituer une exception. Sous la plume de Shashi Lei, le site " www.dorjeshugden.com " va même jusqu’à écrire : « La corruption est répandue parmi les Officiels tibétains » et « c’est bien ce qui explique la division et la disharmonie au sein des sphères dirigeantes tibétaines. »

L’article cite, avec leur nom, plusieurs personnalités états-uniennes et tibétaines ayant dénoncé des cas de détournements, mais en vain, selon Shashi Lei : « leurs avertissements n’ont pas été pris en compte, étant donné que le dalaï-lama et la question tibétaine continuent à hypnotiser les gens du monde entier », « sans compter le grand nombre d’accusations portées à la connaissance des politiciens et bureaucrates de la CTA (Central Tibetan Administration) à Dharamsala ; toutes les plaintes ont été sommairement rejetées comme si c’étaient des racontars et des " on-dit " par ceux-là mêmes qui étaient accusés. »

Dans le cas qui nous occupe, l’article cité ajoute : « Tenzin Dhonden est un proche du dalaï-lama et il est difficile d’imaginer que ni le dalaï-lama ni la CAT n’aient eu vent des activités peu recommandables de Dhonden. »

On ne peut évidemment manquer de faire un rapprochement avec le cas de Sogyal Rinpoché, cet autre grand dignitaire du bouddhisme tibétain, que le dalaï-lama s’est finalement résigné à désavouer.

À qui le tour ?

André Lacroix

Le Grand Soir