En Bolivie, sur les terres du lithium

, par  DMigneau , popularité : 0%

En Bolivie, sur les terres du lithium

Uyuni (Bolivia) - C’est un voyage pour s’évader, vraiment, sans réseau, sans accès à « Internet », où l’on n’existe plus que pour soi et ses compagnons de route...

Les paysages sont si étranges qu’ils ne semblent pas de ce monde. La conséquence heureuse d’un reportage sur le retour d’Evo Morales sur ses terres, après un an d’exil en Argentine, qui m’ont notamment menée jusqu’à Uyuni, cette ville aux immenses réserves de lithium sur laquelle l’ancien dirigeant fonde encore tant d’espoirs.

Avec le photographe Ronaldo Schemidt et le journaliste reporter d’images Carlos Reyes, nous avons parcouru bien des lieux d’Amérique latine dans le cadre de nos missions pour l’AFP. Mais cette fois, nous avons eu le sentiment d’être immergés dans une " superproduction cinématographique ", tant les paysages nous coupaient le souffle.

Evo Morales a commencé son périple à Villazón, une petite ville proche de la frontière argentine. Le voyage était conçu comme un " road trip " triomphal en convoi, avec une centaine de voitures. Il devait le mener jusqu’à Chimoré, au cœur de la Bolivie cocalera, où l’on vit de la culture de la feuille de coca.

Des milliers de paysans ou de mineurs, presque tous indigènes - avec 41 % des 11,5 millions d’habitants la Bolivie est l’un des pays d’Amérique latine qui compte la plus grande population indigène - l’ont attendu pendant des heures dans les différentes villes traversées, répétant à chaque fois la même chose : “ Evo est comme nous ”.

Vêtus de leurs costumes traditionnels, ils ont agité la " whipala ", le drapeau aux sept couleurs représentant les communautés andines.

L’attente d’Evo Morales, à Atocha, en Bolivie (AFP / Ronaldo Schemidt)

Les trois étapes principales du périple étaient Uyuni, sur les hauts plateaux, Orinoca, ville natale d’Evo Morales, et Chimoré, dans le centre du pays, où s’est forgée sa carrière politique. C’est aussi Chimoré qui l’a recueilli quand, chassé du pouvoir, il s’y est arrêté avant de partir pour le Mexique puis l’Argentine, fin 2019.

AFP / Ronaldo Schemidt

Pour notre part, nous avons atterri à Cochabamba (nord), depuis Buenos Aires. Les frontières terrestres étant fermées pour cause de pandémie, c’était la seule " porte d’entrée ". Puis, nous devions rejoindre Evo Morales à Villazón, à plus de 1 000 km au sud.

Un défi : à plus de 4 000 m d’altitude, des montées, des descentes, des virages, encore des virages, des plateaux, des vallées, des pics montagneux et des déserts...

AFP / Ronaldo Schemidt

Heureusement, nous avions pu embaucher un chauffeur bolivien. Les accidents sont monnaie courante. Nous sommes ensuite repartis vers le nord, en sens inverse, mais cette fois avec le convoi.

A Villazón, une ville frontalière, Evo Morales est donc rentré à pied au pays accompagné du président argentin Alberto Fernandez.

AFP / Ronaldo Schemidt

AFP / Ronaldo Schemidt

C’est ensuite qu’il a rejoint Uyuni avec son convoi. Il était déjà minuit, mais des centaines d’habitants l’attendaient encore. Ici, sous son mandat, l’éclairage public a été installé, un aéroport et des routes qui ont mis fin à l’isolement d’Uyuni ont été construits.

Merci beaucoup mes frères et sœurs, c’est grâce à vos voix que j’ai pu rentrer... Que viva Bolivia ” !, a-t-il dit à la foule.

Evo Morales à Uyuni, en Bolivie, le 10 novembre 2020 (AFP / Ronaldo Schemidt)

Uyuni, 30 000 habitants, ancienne étape du " Dakar " et haut lieu du tourisme déserté pour cause de pandémie, se préparait depuis des jours à l’arrivée de Morales.

Dans le centre d’Uyuni, lors du passage du Rallye Dakar, en janvier 2014 (AFP / Franck Fife)

J’y ai eu le sentiment de parcourir une ville oubliée du monde, enfouie dans le passé. Le paysage était lunaire, sans arbres, royaume de chiens errants. Les rues, larges et poussiéreuses, y sont conçues pour laisser passer les camions.

Et puis soudain, nous avons vu le " salar " d’Uyuni.

Situé sur les hauts plateaux andins, le " salar " figure sur tous les guides des sites d’Amérique latine qu’il faut avoir vu au moins une fois dans sa vie. Il n’existe aucune autre étendue de sel située à si haute altitude - 3 600 mètres - et occupant une plus grande superficie. C’est aussi la plus vaste réserve connue de lithium au monde, 21 millions de tonnes selon des calculs officiels.

AFP / Ronaldo Schemidt

AFP / Ronaldo Schemidt

Une habitante rencontrée sur place nous a expliqué que la magie se produit lors de la saison des pluies, entre décembre et mars. La fine couche d’eau de pluie qui stagne sur le sel, provoque un " effet miroir ", au point que l’on croit marcher sur les nuages.

Lors de notre visite, le désert de sel était parsemé de petits monticules ici et là et de figures craquelées, hexagonales, hasards de l’évaporation de l’eau. Le soleil brûlait, rendu encore plus féroce par la réverbération de ses rayons sur le sel.

La nuit, en revanche, le froid était intense.

AFP / Ronaldo Schemidt

Pour Evo Morales, président de Bolivie entre 2006 et 2019, ce " salar " revêt une importance particulière. Ce sont, selon lui, ses réserves de lithium qui ont motivé “ le coup d’État ” qui l’a visé après la crise politique et les accusations de fraude électorale qui ont secoué les élections de 2019.

AFP / Ronaldo Schemidt

Le " salar " entouré de montagnes, dont le volcan Tunupa, a - par endroits - une profondeur de 120 mètres, soit une dizaine de couches de sel, d’épaisseurs variables, entre deux et dix mètres chacune. Entre chaque couche se glisse une eau qui deviendra ensuite « saumure ».

La couche supérieure est solide : les " 4x4 " du " rallye Dakar " y transitent sans souci.

Salar de Uyuni, Bolivia (AFP / Ronaldo Schemidt)

Le lithium, c’est l’obsession de Morales.

Vingt-quatre heures après son retour en Bolivie, il a d’ailleurs déjà donné rendez-vous à la presse pour parler exclusivement d’un projet d’industrialisation du lithium, minerai indispensable pour les batteries qui équipent des millions d’ordinateurs portables, téléphones et voitures électriques.

Le lithium prend différentes formes, dont le " carbonate de lithium ", un sel incolore, qui est utilisé dans les batteries de type " Li-ion ".

Le chef aymara assure que l’arrivée à la présidence bolivienne de son ancien ministre de l’Économie - Luis Arce - va relancer les projets qu’ils n’ont pas réussi à mener quand il dirigeait le pays.

A qui appartiennent les ressources naturelles ? Aux peuples sous administration de leur État ? Ou aux intérêts privés, au nom du pillage des multinationales ? ”, demande Morales lors d’une prise de parole dans l’un des hotels face au " salar ".

Evo Morales à Orinoca, en Bolivie, le 10 novembre 2020 (AFP / Ronaldo Schemidt)

En attendant Evo Morales, à Santa Rosa, Bolivie, le 9 novembre 2020 (AFP / Ronaldo Schemidt)

Le lithium nourrit depuis des années les espoirs de la Bolivie, un pays dont 40 % des habitants sont pauvres. Mais la corruption, une mauvaise gestion et la crise politique ont eu raison de ces projets. Un important contrat signé sous la présidence de Morales avec l’Allemagne n’a jamais abouti.

Deux autres, passés avec la Russie et une entreprise chinoise sont paralysés par la crise sanitaire.

" Nous sommes convaincus que deux ou trois pays seulement seront amenés à fixer le prix du lithium au niveau mondial. C’est une question de souveraineté, c’est entre nos mains ”, assure encore Morales.

Lors d’un voyage à Uyuni, le 29 octobre 2009, déjà, la promesse de l’industrialisation du lithium. (AFP / Aizar Raldes)

Le prix de cet “ or blanc ”, indispensable aussi aux pays riches a " flambé " ces dernières années. Entre 2008 - 2015, il était en moyenne de 4 300 dollars la tonne.

En 2018, il a atteint un sommet à 16 500 dollars.

Les cours ont ensuite " chuté " en raison d’une offre trop importante sur ce marché où l’Argentine, deuxième pays ayant les plus importantes réserves (19 millions de tonnes) et le Chili, le troisième (neuf millions), forment avec la Bolivie le “ Triangle du lithium ”.

Projet pilote d’industrialisation du lithium à Uyuni, le 14 juillet 2011 (AFP / Aizar Raldes)

Mais Benny Hinojosa, une vendeuse rencontrée à Uyuni, ne croit plus au miracle. “ L’ancien président nous a dit qu’il va lancer un nouveau plan de développement, mais il n’ont rien fait, en douze ans ”, dit-elle.

Avant notre départ, la guide Jenny Mamani, 28 ans, nous conseille de faire une halte au cimetière de trains et locomotives abandonnés qui se trouve aux abords de la ville d’Uyuni. C’est une des attractions touristiques les plus prisées. Des vestiges de l’époque où l’on exploitait ici des mines d’or, d’argent et d’étain, notamment.

AFP / Ronaldo Schemidt

Elle nous confie qu’ici, à la fin du XIXe siècle, quand l’industrie minière vivait son " âge d’or ", on a construit la première ligne de chemin de fer de toute la Bolivie, qui reliait Uyuni, à la ville côtière d’Antofagasta, à 650 km au sud-ouest, sur le Pacifique.

Après la « guerre du Pacifique » qui opposa le Chili au Pérou et à la Bolivie (1879 - 1929), le Chili a annexé le département d’Atacama, où se trouve Antofagasta, et privé la Bolivie de son accès la mer.

AFP / Ronaldo Schemidt

J’ai senti que je voyageais dans le passé, dont il ne restait que ce tas de trains rouillés. Et je me suis dit, que pour beaucoup d’habitants d’Uyuni, le projet du lithium... pourrait subir le même sort. Un rêve de progrès, suivi d’une mort prématurée, que l’on accepte avec fatalisme, à l’image de l’inscription trouvée sur l’une des locomotives : “ Ainsi va la vie ”.

Maria LORENTE,

Directrice du bureau de l’AFP à Buenos Aires

Making-of.afp.com