Emmanuel Macron est-il un danger pour la République ? Episode 1 : La liberté de la presse

, par  DMigneau , popularité : 0%

Emmanuel Macron est-il un danger pour la République ? Episode 1 : La liberté de la presse

Samuel Jebb : « Une gazette est une sentinelle avancée qui veille sans cesse sur le peuple. »

Alors qu’Emmanuel Macron fête se deux ans au palais de l’Elysée, nous proposons de faire une sorte de bilan. Pour commencer : quel mal le Président a-t-il déjà fait à... la liberté de la presse ?

« Nous avons une presse qui ne cherche plus la vérité. »

Cette phrase aux allures des « you are fake news » d’un Donald Trump, c’est Emmanuel Macron qui la prononce, quelques jours après le début de " l’affaire Benalla " à l’été 2018.

N’est-ce pas lui aussi qui qualifiait le service public audiovisuel de « honte de la République » – alors même que c’est sa " camarade de promo " de l’ENA, Sybile Veil, qui a pris la tête de " Radio France " et que Bertrand Delais, auteur de deux documentaires admiratifs sur Emmanuel Macron, est devenu président de LCP ?

Il n’en a peut-être pas l’air, mais Emmanuel Macron déteste " les médias ". A l’instar des autres " contre-pouvoirs ", celui des journalistes l’ennuie au plus haut point. Lui se voit comme " la pointe avancée " de la communication, prise dans une espèce de bataille effrénée contre le journalisme.

De là à se montrer pire que ses prédécesseurs ?

Pour Vincent Lanier, premier secrétaire général du SNJ, Emmanuel Macron « est dans la continuité. Mais comme ça va toujours un peu plus loin, c’est forcément pire qu’avant. »

Pis, le secrétaire général du SNJ-CGT, Emmanuel Vire, a le sentiment d’être revenu « à l’époque Sarko », précisant que « concernant la liberté de la presse, on a toujours été inquiets avec Macron. Il a toujours eu un rapport très compliqué aux journalistes. »

Ainsi, alors que chaque journal y va de sa révélation concernant Alexandre Benalla, un nouveau cap est atteint avec " Mediapart " : quelques jours après un de leurs articles sur le sujet, le 4 février 2019, une tentative de perquisition a lieu dans leurs locaux.

Deux procureurs et trois policiers qui frappent à la porte d’un journal, c’est donc " ça " la France d’Emmanuel Macron ?

Le motif est risible : « atteinte à l’intimité de la vie privée », sachant que tout ceci vient directement du " Parquet ", sans qu’Alexandre Benalla n’ait même été consulté…

La « protection des sources », le cadre légal ?

A priori, au moment de la demande de perquisition, on n’en a eu cure. D’ailleurs, quand ce même " Mediapart " révèle le passé d’extrême droite de Nathalie Loiseau, tête de liste LREM aux élections européennes et ancienne ministre du gouvernement Philippe, celle-ci qualifie le travail de ce journal qu’elle « déteste » d’« inquisition ».

On gage " qu’elle pèse ses mots ".

Mais revenons au commencement.

18 mai 2017, premier « Conseil des ministres » du quinquennat. L’Elysée fait part aux rédactions de sa volonté de choisir les journalistes qui suivront les déplacements d’Emmanuel Macron. Le but affiché est clair : plutôt que de voyager avec un journaliste politique, le chef de l’Etat souhaite être accompagné du " rubricard " spécialiste du thème du déplacement (diplomatie, éducation, etc.).

Le tollé est immédiat.

Le Président ne saurait-il souffrir qu’on l’interroge que sur les sujets qu’il a lui-même choisis ?

Les accrochages s’enchaînent comme si de rien n’était.

En juin 2017, le gouvernement porte plainte contre " Libération " après leurs révélations sur la future réforme du code du travail.

Scène similaire en décembre 2017, quand la ministre de la Culture de l’époque, Françoise Nyssen, annonce sa volonté de " porter plainte contre X " après la publication du " Monde " de « pistes de travail » pour réformer l’audiovisuel public.

Si ces deux plaintes ont été retirées, celle du ministre des Comptes publics, Gérald Darmanin, contre " Mediapart " est belle et bien déposée en août 2017.

Autre ambiance, en février 2018, quand l’Elysée décide de déménager la " salle de presse " hors des murs du « Palais ». Donald Trump rêvait de le faire à « la Maison Blanche », en vain.

Comme le rappelle " Paris Match " : « En campagne, déjà, il avait présenté les journalistes à la lumière d’un procédé de déshumanisation, brocardant " le Moloch médiatique " (6 février 2017 à Bobino, à Paris) ou " la bête médiatique " qui " va toujours chercher les mêmes gens " (5 mai 2017, " Mediapart "). »

«  Emmanuel Macron, en arrivant, a voulu se montrer " moderne ", renverser la table, etc., mais il l’a fait de façon autoritaire, sous couvert de modernisme  », commente Vincent Lanier.

Déjà s’esquissait, en fait, le rapport que le Président allait entretenir avec les journalistes.

Mettre les médias au pas

Prenons la fameuse loi " anti-fake news ".

Pour rappel, cette loi a pour ambition de lutter contre la diffusion de fausses informations en période électorale. Une bien belle idée sauf que la loi du 29 juillet 1881, loi fondatrice de « la liberté de la presse », est tout autant belle et complète que l’est la loi de 1905 sur la séparation de l’Eglise et de l’Etat.

Les " fake news ", la liberté et la protection des journalistes, tout y est ! Pas exactement, selon Christophe Deloire, secrétaire général de RSF, qui ajoute :

« Il y a un changement de paradigme dans l’espace public. Même s’il y avait déjà des libelles à Versailles, aujourd’hui la capacité de manipulation est sans commune mesure. Or, la loi de 1881 permet de condamner a posteriori – le cas échéant deux ans plus tard – quelqu’un qui avait propagé une fausse information.

Aujourd’hui, cette loi n’a pas la portée suffisante pour protéger une démocratie que l’on tente de déstabiliser. »

Plus récemment, début 2019, alors qu’Emmanuel Macron invite une poignée d’éditorialistes à l’Elysée, il leur annonce sa volonté de « financer des structures qui assurent la neutralité » des médias publics et privés et que pour « la vérification de l’information, il y ait une forme de subvention publique assumée ».

En langage courant, cela donne : l’Etat doit contrôler ce qu’écrivent et disent les journalistes, en jouant avec le bâton et la carotte du financement public.

S’agit-il du « Conseil de déontologie » que le ministre de la Culture souhaite instaurer ?

Nul ne sait. Ce qui est sûr, c’est que « sa vision de la liberté de la presse est vieille France, affirme Vincent Lanier. Il est dans le contrôle. »

Là encore, c’est toute une profession qui crie au scandale, à la censure, à " la Pravda ".

Sur le site du " Point ", on pouvait notamment lire ceci :

«  Emmanuel Macron se dit " inquiet du statut de l’information et de la vérité " dans notre démocratie. […] Comment recrédibiliser les médias et faire la part du vrai et du faux ?, s’interroge-t-il. »

Au mot « liberté », Emmanuel Macron préfère « vérité », au concept de « pluralisme » il oppose et choisit celui de « neutralité ».

George Orwell en aurait fait un roman. L’erreur du Président, c’est qu’à vouloir provoquer un corps professionnel qu’il exècre, il finit par se mettre à dos légions de journalistes, dont ceux totalement en accord avec sa politique, ceux-là même qui ont contribué à sa surexposition médiatique lors de la campagne présidentielle de 2017.

Emmanuel Vire constate amèrement qu’« il tape sur les journalistes alors que les médias " mainstream " ont fait Macron et que les détenteurs de ces médias sont ses grands amis  ».

Criminaliser les journalistes

Au printemps 2018, c’est une autre loi, relative au " secret des affaires ", qui est venue se planter dans le dos de la liberté de la presse.

« Une loi bâillon qui donne des gages aux multinationales et aux lobbies pour permettre de contourner la protection des sources des journalistes », déplore Vincent Lanier.

Se faisant, Emmanuel Macron plaçait les informations que les entreprises souhaitaient conserver secrètes en dehors du giron de « l’intérêt général ».

L’inversion des normes, si cher à Emmanuel Macron, se produit : la transparence devient exception, l’opacité la règle. Et donc, enquêter sur " les petites affaires " d’une entreprise, que l’on soit journaliste ou lanceur d’alertes, devient encore plus compliqué que ça ne l’était déjà.

Christophe Deloire nous explique que « dans la loi sur le secret des affaires, il y a une exception pour le journalisme. Mais on a vu que des documents ont été refusés au journal " Le Monde " au motif de cette loi… »

Emmanuel Macron a été coupé dans son élan liberticide par l’intrusion politique des " gilets jaunes ". Rassurez-vous (ou pas), si l’élan n’est plus là, le liberticide se porte bien.

Dans la loi dite " anti-casseurs ", « il y a une ambiguïté sur la protection du visage, souligne Christophe Deloire. Il faudra absolument que les décrets d’application précisent que le journalisme est un motif légitime pour se couvrir le visage. »

Au-delà de cette loi, les journalistes n’ont pas été en reste lors de ces semaines de manifestations. Le plus symbolique demeure l’arrestation de Gaspard Glanz, en avril 2019.

Après 48h de garde à vue, il se voit convoqué au tribunal et interdit de séjour dans la capitale.

Une atteinte majeure à la « liberté de la presse » ?

Le ministre de l’Intérieur, Christophe Castaner, n’aura comme défense que la remise en question de son statut de journaliste.

Qu’a donc commis Gaspard Glanz pour mériter tout ça ?

Avoir répondu à un tir de grenade par " un doigt d’honneur "…

Comment ?

On tire sur des journalistes ?

Eh bien OUI. En France, en 2018, en 2019, les " forces de l’ordre " tirent, frappent, blessent des journalistes lors des manifestations, sachant pertinemment qu’ils sont journalistes.

Vincent Lanier se désole :

« Quand on est sur 90 cas de violences policières contre des journalistes, on se pose des questions sur les consignes qui sont données. Les reporters se sentent harcelés, visés, pris pour cible par les " forces de l’ordre ". On dit aux journalistes de bien s’identifier, de mettre " presse " sur un casque, par exemple, mais malheureusement, ça ne les protège pas. Au contraire, ça en fait des cibles. »

En décembre 2018, 24 photographes et journalistes avaient fait part de leur intention de porter plainte pour « violences policières ».

Le SNJ décompte, mi-avril 2019, plus de 80 cas de violences commises à l’encontre de journalistes. C’est plus de 10 % des victimes totales, précise David Dufresne auprès de nos confrères de " L’Humanité ".

Des chiffres confirmés par " Reporters sans frontières "

Dans une tribune publiée le 1er mai 2019, plus de 300 journalistes dénoncent les violences policières, affirmant que « la liberté de la presse est une et indivisible ».

Rappelant que la France est à la 32ème position du classement mondial de la liberté de la presse par RSF, ils écrivent :

« La police et la justice ne nous laissent que deux options :

- venir et subir une répression physique et ou judiciaire ;

- ne plus venir et ainsi renoncer à la liberté d’information. »

Partant du cas de Gaspard Glanz – « un cap répressif a été franchi » – ces 300 journalistes s’émeuvent aussi de « la récente convocation de trois journalistes de " Disclose " et " Radio France " par la DGSI après leurs révélations sur l’implication de l’armement français dans la guerre au Yémen [qui] renforce [leurs] inquiétudes ».

Pour Christophe Deloire, il faut tout de même rendre à Emmanuel Macron son action " à l’international " au sujet de la liberté de la presse : « Sur un certain nombre de dossiers, Emmanuel Macron est intervenu auprès de chefs d’Etat étrangers, à notre demande. Il en fait plus que ses prédécesseurs, il faut le reconnaître. »

Néanmoins, c’est au niveau national que les choses se compliquent : « Si on compare la France à la Chine ou à la Turquie, c’est un pays merveilleux pour la liberté de la presse. Pas nécessairement comparé à d’autres démocraties. La France est un pays où il y a plus de conflits d’intérêts qu’ailleurs, où la loi sur " le secret des sources " est insatisfaisante, où il y a une haine montante traduite en actes dans les manifestations et des violences policières. »

Vendredi 3 mai, Emmanuel Macron a promis à RSF d’agir sur les violences policières contre les journalistes. Mais « comme Emmanuel Macron est dans la négation des violences policières, comment pourrait-il reconnaître qu’il y a des consignes contre les journalistes ? », interroge Vincent Lanier.

L’impossible « en même temps ».

Loïc Le Clerc

Regards.fr