" Elle a montré la voie aux femmes qui voulaient faire de la BD " : Claire Bretécher, une battante qui n’avait peur de rien

, par  DMigneau , popularité : 0%

" Elle a montré la voie aux femmes qui voulaient faire de la BD " : Claire Bretécher, une battante qui n’avait peur de rien

Claire Bretécher a croqué trois décennies de son regard perçant, sans jamais faire la moindre concession au politiquement correct. - Georges BENDRIHEM / AFP

La plus célèbre des auteures de bande-dessinée nous a quittés à l’âge de 79 ans. Pionnière du " Neuvième Art ", créatrice de " Cellulite ", " d’Agrippine " et des " Frustrés ", elle a croqué trois décennies de son regard perçant, sans jamais faire la moindre concession au " politiquement correct ".

Née à Nantes en 1940 dans une famille conservatrice, Claire Bretécher dessine depuis son plus jeune âge. Après un passage aux « Beaux-Arts », elle n’a qu’une hâte : gagner Paris et la liberté.

C’est chose faite à dix-neuf ans. Là, elle se met tout de suite au boulot, enchaîne les visites aux rédactions de journaux qu’elle démarche avec son accent tout droit sorti des films d’Éric Rohmer, et alterne les « petits boulots » et les cours de dessins qu’elle donne dans le secondaire.

D’abord publiée dans " Ici Paris " et " Rallye ", elle débute véritablement sa carrière en vendant ses dessins aux curés du groupe " Bayard " qui publie notamment " Le Pèlerin ".

Rue Albert Ier, face à l’imposant immeuble du groupe de presse catholique, la jeune femme faisait la queue au milieu d’une cohorte d’auteurs, espérant voir un de ses dessins retenus.

Déjà, elle devait se sentir bien seule : « C’est une pionnière », témoigne sa consœur et amie Florence Cestac, qui ajoute : « Elle a montré la voie aux femmes qui voulaient faire de la BD. Sans elle, jamais je ne me serais lancée. » Il faut dire que son style détonne : non contente d’être la seule femme dans un milieu intégralement masculin, Claire Bretécher impressionne par son talent, son culot et sa beauté : des traits d’une harmonie parfaite, un regard bleu cristallin, assortis d’un caractère bien trempé la rendent captivante à plus d’un titre.

« Elle envoyait bouler les lourdauds, mais toujours avec humour », raconte Florence Cestac.

« Personne n’osait l’emmerder », renchérit Martin Veyron, qui souligne : « Elle n’avait peur de rien. »

Un ton résolument à part

En 1963, René Goscinny, dont les aventures d’Astérix et Obélix cartonnent, lui confie un scénario. Son travail, publié dans " L’Os à moelle " de Pierre Dac, ne convainc pourtant pas le comparse d’Uderzo. Son jugement est lapidaire : « Il m’a dit d’aller apprendre mon métier », expliquera-t-elle.

Après un intermède au " Journal de Tintin ", elle est repérée quatre ans plus tard par le géant de l’édition Charles Dupuis. Elle s’affirme alors dans " Le journal de Spirou " où elle publie " Les Gnangnan ", certes influencés par Charles Schultz, mais qui se distinguent déjà du style " franco-belge " propre au magazine par un ton résolument à part.

« C’est un peu l’esprit du dessin de presse transposé à la BD, avec une touche bien à elle », juge Fred Lassagne, alias " Terreur Graphique ", adorateur de Claire Bretécher. On retrouve néanmoins dans la liberté de son trait la quintessence d’André Franquin : aux yeux de l’artiste, celui qui a porté au firmament du " Neuvième art " le célèbre groom belge et donné vie à Gaston Lagaffe, est tout simplement un génie.

Il n’empêche, les temps sont durs : « Mon obsession était de trouver une piaule et de bouffer ! J’avais besoin de fric », témoigne-t-elle dans " La Révolution Pilote " [i].

Une répartie unique

Grande fan de René Goscinny, elle obtient un nouveau rendez-vous avec le père d’Astérix, sans pour autant lâcher la rédaction de " Spirou ". Finalement, c’est sa première histoire de " Cellulite ", une princesse médiévale un brin déjantée et assoiffée de liberté, qui retient enfin l’attention du patron de " Pilote " au point d’en faire une collaboratrice à temps plein du célèbre hebdomadaire, éternel rival de " Spirou ".

« Tous les mecs de la rédaction étaient amoureux d’elle », raconte Florence Cestac. Mais c’est grâce à son talent que Claire Bretécher s’est fondue dans la bande de " Pilote ", forte de personnalités comme Marcel Gotlib, Nikita Mandryka ou René Pétillon et d’autres « Grands » d’un autre âge d’or BD. Mais même insérée dans un collectif dont elle était capable de faire hurler de rire chaque figure, la dessinatrice, dotée d’une répartie unique, gardait un tempérament plutôt solitaire.

Or, ce recul paraît à l’origine de son œuvre.

« Elle a développé une BD plus ancrée dans la société, pour mieux critiquer son époque et en rire  », analyse Fred Lassagne.

Surtout, elle n’hésitait pas " à taper ". Fort.

« Y compris contre son propre camp », celui d’une certaine " gauche ", précise-t-il, même si l’intéressée se disait « apolitique ». Ce qui ne l’empêchait pas de goûter au « vent de liberté » de « mai 68 », tout en conspuant les « pseudo-révolutionnaires » seulement intéressés par « le flouze ».

Le journaliste Éric Aeschimann, co-auteur d’une bande-dessinée sur l’histoire du magazine " Pilote ", l’entendit ainsi pester contre ces dessinateurs hostiles à Goscinny, coupable à leurs yeux de porter " un costume trois-pièces " lui donnant des airs de cadre supérieur.

« Quand même, ce qu’ils ont été cons ! », estimait-elle.

Le succès d’Agrippine

Quand Claire Bretécher participe à la fondation de " L’Écho des Savanes " en 1972, ce n’est donc pas pour rompre avec Goscinny. Elle y gagne une liberté artistique totale, mais n’a qu’une idée en tête : retourner à " Pilote " et se réconcilier avec le vénérable scénariste qui, rappelons-le, lui accordait déjà une grande latitude : « J’ai été la première à dessiner une bite dans " Pilote " », s’enthousiasmait-elle. Elle en ferait bien d’autres dans " L’Écho des Savanes ", avec ses amis Marcel Gotlib et Mandryka, qu’elle ne quittera jamais.

Elle bifurque pour " Le Nouvel Observateur ", où paraissent " Les Frustrés " à partir de 1973. « Ce n’était plus les " gauchistes " [de 1968, NDLR], mais ce qu’ils étaient devenus », expliquera-t-elle à propos de ces « bobos » avant l’heure qu’elle caricaturait avec délectation.

Son tour de force ?

Publier cette satire dans le magazine qu’ils chérissaient. Grande première, elle créé dès 1975 sa propre maison d’édition pour " s’auto-publier " et garder une maîtrise totale sur son travail.

La décennie suivante est marquée par le succès d’ " Agrippine ", dans laquelle elle met en scène une adolescente en pleine crise qui sera adaptée en dessins animés.

Touchant aussi à la publicité, Claire Bretécher retourne à la fin des années 1990 à l’université de sa ville natale, jusqu’à soutenir un mémoire de maîtrise en psychologie.

C’est en 2009 qu’elle publie le huitième tome d’ " Agrippine ", qui sera sa dernière contribution à la BD.

« Elle avait commencé un nouvel album, révèle son ami Martin Veyron.

Le sujet ?

« La mort, mais on s’attendait à ce que ce soit marrant. Et puis elle a renversé son flacon d’encre de Chine sur la première planche, lâché une volée de gros mots et a tout laissé tomber. »

" Elle n’était pas très intéressée par les honneurs "

Équivalent " bédéphile " du « festival de Cannes », le « festival d’Angoulême » l’avait déjà honorée : un prix du scénariste en 1975, un « Grand Prix spécial » en 1983, puis un « Alph-Art de l’Humour » en 1999.

« Pour elle, la véritable reconnaissance lui avait été accordée par René Goscinny et " Pilote " », assure Isabelle Bastian-Duplex, commissaire de la belle rétrospective qui lui avait été consacrée au « centre Pompidou » en 2016.

« Elle n’était pas très intéressée par les honneurs, et elle ne se souciait pas trop du contenu de l’exposition », précise Isabelle Bastian-Duplex. De fait, la commissaire et son équipe ont eu " carte blanche ". 53 000 visiteurs avaient alors goûté à cet hommage rendu à une artiste en retrait du milieu de la BD, usée par des décennies passées devant sa planche à dessin.

Ce fut aussi pour beaucoup l’occasion de découvrir un peintre, auteur d’autoportraits et de portraits familiaux rarement présentés au public, mais rassemblés en 1983 dans un livre préfacé par Umberto Eco.

Trois ans plus tôt, la mort de son mari, le constitutionnaliste Guy Carcassonne, fut un cataclysme. Atteinte par la maladie d’Alzheimer, elle était restée proche des survivants de " Pilote " et considérait avec tendresse cette nouvelle génération d’auteurs qu’elle avait marqués, comme Catherine Meurice, " Terreur Graphique ", Anne Simon, Morgan Navarro et tant d’autres, séduits par son approche unique du dessin, un côté urgent qui dissimulait beaucoup de travail.

« Pour moi, c’est la véritable sociologue des années 1970 et 1980  », confie Florence Cestac. Son influence perdure bien au-delà, et la trace laissée par Claire Bretécher déborde largement des cases de la BD.

Thomas Rabino

Marianne

[i] Aeschimann et Nicoby, Dargaud, 144 p., 18 €