Elections européennes : avec le vote de ce 23 mai, " les Britanniques rejouent le Brexit "

, par  DMigneau , popularité : 0%

Elections européennes : avec le vote de ce 23 mai, " les Britanniques rejouent le Brexit "

Nigel Farage et son parti du « Brexit » font la course en tête dans les sondages pour ces européennes. - Ben STANSALL / AFP

Trois ans après le référendum où ils ont voté en faveur du " Brexit ", « les Britanniques » retournent aux urnes ce jeudi 23 mai pour… élire leurs futurs eurodéputés. Alors que Theresa May, leur Première ministre, est donnée sur le départ, Nigel Farage et son parti du " Brexit " dominent dans les sondages.

Décryptage des enjeux d’un scrutin très particulier.

Normalement, ils auraient dû ne plus jamais prendre part à des élections européennes. Et pourtant, ce sont bien « les Britanniques » qui ouvrent, ce jeudi 23 mai, le scrutin qui se terminera dimanche 26.

Trois ans après le référendum en faveur du " Brexit " qui - depuis - s’est embourbé, voilà en effet nos voisins d’outre-Manche « appelés aux urnes », au terme d’une campagne de dernière minute, pour élire leurs futurs représentants au « Parlement européen ».

Revenu d’entre les morts politiques, Nigel Farage et son " Parti du Brexit " font " la course en tête " dans les sondages, avec près de 34 % des intentions de vote...

Soit plus que celles réunies du parti " travailliste " et du parti " conservateur ". De là à dire que ce scrutin est un nouveau référendum " pour " ou " contre " le " Brexit " qui ne dit pas son nom…

Analyse avec Adrien Rodd, maître de conférences en civilisation britannique à Sciences Po Saint-Germain et à l’Université de Versailles.

Marianne : En France, la campagne des élections européennes paraît s’être transformée en référendum " pour " ou " contre " Emmanuel Macron. « Les Britanniques » ne font-ils pas la même chose avec le " Brexit " ?

Adrien Rodd : Il faut d’abord relever qu’il y a peu de chances que beaucoup de Britanniques se déplacent dans l’isoloir.

Traditionnellement, le taux de participation aux élections européennes est " assez bas " outre-Manche. Il avait à peine atteint 36 % lors du scrutin précédent, en 2014.

Comme en France et dans beaucoup de pays européens, l’UE n’est pas un sujet politique qui a suscité un grand niveau d’enthousiasme chez les électeurs britanniques.

Dans ce contexte, l’intérêt du vote de ce 23 mai devient national : ils rejouent, en effet, la question du " Brexit ". C’est sur cet axe-là que la majorité des partis ont essayé de mobiliser pendant leur courte campagne.

Chaque camp entend envoyer un signal au Parlement.

D’un côté, le " parti du Brexit " mené par Nigel Farage, qui veut utiliser cette élection pour montrer que « les Britanniques » souhaitent toujours sortir de l’UE.

De l’autre, les partis " anti-Brexit " qui tentent de prouver le contraire. Ceux qui souhaitent avoir un nouveau référendum sur la sortie du Royaume-Uni de l’UE pour " rejouer le match " n’ont pour le moment qu’une seule option : mobiliser les électeurs en leur faveur.

Les autres questions européennes ont peu de place dans cette campagne.

Marianne : Comment expliquez-vous le retour en grâce de Nigel Farage avec son nouveau " Parti du Brexit ", alors que l’ancienne tête de proue de la campagne " pro-Brexit " avait quitté le navire au lendemain du référendum de 2016 qu’il avait pourtant gagné ?

Après 2016, Nigel Farage n’a été perçu comme " fini " que pour une seule raison : après le référendum, chaque Britannique s’attendait à ce que le « Brexit » se produise.

Farage et son ancien parti, " Ukip ", qui avaient fait férocement campagne pour la sortie de l’UE, n’avaient donc plus de raison d’être.

Arrivé premier aux élections européennes de 2014 avec plus d’un quart des voix, puis ayant obtenu un plutôt bon résultat aux législatives en 2015, " Ukip " a ainsi fini par s’effondrer aux législatives de 2017.

Entretemps, les « conservateurs » avaient, en effet, réussi à faire comprendre aux électeurs qu’ils entendaient devenir le parti du " Brexit ". Mais arrivés au pouvoir, les « conservateurs » ne sont pas parvenus à faire de la sortie de l’UE une réalité.

Les électeurs déçus sont donc tout naturellement revenus vers Farage, qui a profité de l’enlisement des négociations avec l’UE pour créer une nouvelle structure.

Marianne : Le camp " anti-Brexit " n’a-t-il donc aucune une chance de gagner ?

Nigel Farage arrivera très probablement en tête. Mais il faut prendre en compte le fait qu’il devient de plus en plus probable qu’un second référendum se produise.

Le camp " anti-Brexit " tente de donc de mobiliser ses électeurs, et il est tout à fait possible que ces derniers se déplacent aux urnes aujourd’hui.

Toutefois, les partisans de « l’Union européenne » ont un problème : à l’inverse des " pro-Brexit ", ils ne sont pas réunis derrière une seule bannière clairement identifiée.

Une grande diversité de partis incarnent la position " pro-européenne ", des " Verts " aux " libéraux-démocrates ".

Sans compter les " pro-UE " qui iront également voter pour le parti " travailliste ", en dépit de ses ambiguïtés sur le « Brexit ».

La scène politique opposée à la sortie de « l’Union européenne » est tellement morcelée qu’elle est une proie facile pour Nigel Farage.

Marianne : Vue de France, l’opinion britannique semble pourtant très incertaine au sujet du " Brexit ". Ce scrutin peut-il déjà nous donner une indication crédible de ce que veut vraiment le pays ?

La sensation de flottement que nous avons en France n’est pas liée aux citoyens mais à leur Parlement qui a été incapable jusqu’ici de trouver une solution de compromis.

« Les Britanniques » n’ont pas changé d’avis, au contraire : la population est encore plus polarisée qu’en 2016. Plus le temps passe, plus les gens " campent " sur leurs positions.

Avec ces élections européennes, nous aurons donc une image assez claire des Britanniques les plus convaincus dans leur opinion " pro " ou " anti-Brexit ". Les autres, notamment ceux qui ne s’étaient pas déplacés en 2016, ne se déplaceront probablement pas non plus ce jeudi.

Marianne : Si le référendum était rejoué aujourd’hui, nous retrouverions donc le même résultat qu’en 2016 ?

Difficile à dire : des sondages indiquent aujourd’hui que « les Britanniques » pourraient revenir en arrière et que le " Remain " pourrait l’emporter d’une courte tête.

Mais attention, c’est ce que disaient déjà les sondages avant le référendum en 2016 ! L’une des meilleurs remarques sur la situation actuelle vient de Nigel Farage, justement : interrogé sur le fait qu’une grande majorité de Britannique souhaiteraient désormais rester dans l’UE, il a rappelé que les sondages n’étaient qu’une photographie de l’instant et que si un référendum était à nouveau convoqué, une nouvelle campagne se produirait et pourrait à nouveau tout changer en faveur du " Brexit ".

Marianne : Quelle est donc selon vous l’issue la plus probable cette semaine ?

Il est très probable que le nouvel accord que Theresa May va soumettre au Parlement soit encore rejeté. Ce qui signifie qu’il ne reste que trois options :

- soit sortir sans accord,

- soit avoir une révocation du " Brexit " de l’article 50 du traité par le parlement lui-même,

- soit soumettre la question à la population à travers un référendum.

Mais une grande majorité de Westminster est clairement opposée à une sortie sans accord. Je ne pense pas non plus que les députés prendront l’initiative d’annuler eux-mêmes le " Brexit ".

Partant de là, mon pronostic est donc que, même si nous devrons sans doute attendre encore quelques mois pour le voir se produire, le Royaume-Uni n’aura d’autre choix que d’organiser un nouveau référendum.

Alexandra Saviana

Marianne