Élections au Congo-Brazaville : " Cette mascarade va durablement changer la face du pays "

, par  DMigneau , popularité : 0%

Élections au Congo-Brazaville : " Cette mascarade va durablement changer la face du pays "

Denis Sassou-Nguesso. AFP

Le président Denis Sassou-Nguesso est candidat à un quatrième mandat ce dimanche 21 mars. Modeste Boukadia, ancien candidat, dénonce auprès de " Marianne " une " farce " et appelle au boycott du scrutin.

À la tête du Congo-Brazzaville depuis 1979, et en dépit d’une parenthèse de cinq ans achevée en guerre civile abominable, Denis Sassou-Nguesso, 77 ans, risque fort de battre tous les records de longévité du continent s’il est proclamé vainqueur de la présidentielle de ce dimanche 21 mars.

Il y postule pour un quatrième mandat après avoir fait modifier la Constitution en octobre 2015, lui permettant ainsi d’en briguer trois de plus

En 2016, sa victoire face à six candidats fut violemment contestée, entraînant une fois encore des affrontements dans la région du Pool (sud), autrefois " le grenier " du pays.

Arrêtés pour " atteinte à la sûreté de l’État ", deux de ses rivaux, le général Jean-Marie Mokoko et André Okombi Salissa, avaient été condamnés à 20 ans de prison et croupissent depuis en prison.

Cette fois, avant même le scrutin, le pouvoir s’en est pris à un des coordonnateurs de la " Plateforme congolaise " des ONG des droits humains et de la démocratie, le docteur Alexandre Ibacka Dzabane, soupçonné d’être " au cœur d’un réseau et d’un processus de déstabilisation des institutions durant le processus électoral en cours… "

Rien de très nouveau.

Et pas plus dans le profil des candidats : ses deux principaux challengers, Guy-Brice Parfait Kolél, arrivé second en 2016, et Mathias Dzon, sont deux anciens ministres passés dans « l’opposition ».

La peur d’une nouvelle guerre civile

Alors que l’épidémie du " Covid-19 " est repartie à la hausse, voilà de nombreuses années que les indicateurs sont passés " au rouge ", la mono activité pétrolière se révélant une impasse dans un pays pourtant aussi riche - toutes proportions gardées, et pareillement en panne - que son immense voisin la " République démocratique du Congo " (RDC).

La faute à la baisse des cours du brut, se défend le régime.

A la mauvaise gouvernance, la corruption endémique et la gabegie, dénoncent régulièrement diverses ONG comme " l’Assemblée épiscopale ", laquelle a été priée de cesser ses critiques et de s’en tenir à son strict " rôle pastoral ".

Placée sous le signe de la jeunesse et du développement de l’agriculture nationale, la campagne du " Roi du Congo ", sobriquet pas vraiment flatteur, a attiré du monde ici ou là, sans qu’on puisse distinguer les " vrais " militants de son " Parti congolais du travail " (PCT) et les nombreux jeunes désœuvrés ayant saisi l’opportunité d’empocher quelques billets.

Ceux-là, formés ou pas, seraient à bout, sans illusion mais, d’après les quelques observateurs ayant suivi la campagne, redouteraient plus que tout le chaos d’une nouvelle guerre civile et ses éventuels relents d’affrontements ethniques.

De Paris où il vit, Modeste Boukadia, 67 ans, ancien candidat aux élections de 1997 et 2009, et président du " Cercle des démocrates et républicains du Congo " (CDRC), appelle - lui - à la désobéissance civile et au boycott du scrutin.

Il s’en explique avec " Marianne ".

Marianne : Cette élection, dites-vous, devrait être reportée mais elle ne le sera pas…

Modeste Boukadia : Probablement pas. Mais c’est une farce ne réunissant aucune des conditions d’un scrutin honnête et transparent.

La liste est longue :

- faillite du recensement et de la délivrance des cartes d’identité,

- absence de listes électorales en bonne et due forme,

- absence de cartes électorales

Les prélats ont émis de très sérieuses réserves et ils ne sont pas les seuls. Ils ont fait voter le personnel militaire par anticipation. Dans un bureau, il y avait 30 inscrits… et 200 votants.

La fraude est en train de se mettre en place.

Marianne : Il y a des candidats d’opposition…

Modeste Boukadia : Je dirais des " accompagnateurs ". Ils vont " donner le change "… Mais il y a tout de même une grande différence avec ce qui s’est passé en 2016 : plus personne n’est dupe.

À l’époque, certains y croyaient peut-être encore un peu. C’est fini. Normalement, tous les efforts du pouvoir devraient être concentrés sur la lutte contre la pandémie mais ils ont décidé que leur " élection " était primordiale. Ils vont essayer de passer en force.

Nombre de Congolais, et particulièrement les jeunes, redoutent des violences " post-électorales " comme dans le passé. Ils n’en veulent pas, dit-on…

Et je les comprends. Moi-même, je tente d’apaiser les esprits. Personne n’a envie que la situation dégénère. C’est pourquoi je demande à Denis Sassou Nguesso de reporter cette élection parfaitement dispensable.

Marianne : Sinon…

Modeste Boukadia : Il y a énormément de frustrations, très diverses. Beaucoup de colère rentrée. Vous savez, il y a des Congolais de 40 ans qui n’ont jamais travaillé. Et beaucoup n’ont connu qu’un seul homme au pouvoir depuis leur naissance.

Marianne : Vous espérez une révolte ou disposez-vous d’informations laissant penser que cela peut mal se passer ?

Modeste Boukadia : J’espère que tout le monde puisse être suffisamment responsable pour éviter le pire. Mais je pense aussi qu’il y aura un après 21 mars. Cette mascarade qui a été maintenue va durablement changer la face de notre pays.

J’ai rarement perçu autant de virulence contre le régime dans une partie de la population. La " communauté internationale " ne peut plus faire comme si elle ne connaissait pas la nature de ce régime et l’imposture de ses membres.

Nous sommes un petit pays mais les conséquences de troubles graves toucheraient toute l’Afrique centrale, la RDC qui est loin d’être stabilisée, le Centrafrique, le Tchad…

Marianne : Les récentes protestations antigouvernementales de Dakar ont pris frontalement la France pour cible. Devrait-on s’attendre à un scénario similaire ?

Modeste Boukadia : Le " pays des droits de l’Homme " et des " Lumières " paye sa politique de soutien aux pires régimes. Au nom de " l’aide au développement ", la France verse encore des millions au Congo-Brazzaville.

Pensez-vous que les Congolais en voient les bénéfices concrets ?

Nous avons été éduqués dans la langue française, une fierté pour les plus anciens, mais aujourd’hui la déception est énorme.

Marianne : Vous êtes inquiet pour les jours à venir ?

Modeste Boukadia : La marmite boue, c’est dangereux

Alain LEAUTHIER

Marianne.fr