Élections américaines : un scrutin sur le fil dans un pays plus divisé que jamais

, par  DMigneau , popularité : 0%

Élections américaines : un scrutin sur le fil dans un pays plus divisé que jamais

Etats-Unis : les élections vues de l’étranger... Ici à Séoul. Jung Yeon-je / AFP

Une participation record… mais un résultat qui sera forcément serré et contesté. Si Donald Trump et Joe Biden sont parvenus à mobiliser leur camp respectif, les clivages du pays annoncent des lendemains difficiles.

Tout ça pour ça : une victoire hésitante, fragile, et déjà contestée de part et d’autre, se décidant sur un " mince élastique " tendu entre trois états de la " Rust Belt " (" la Ceinture de rouille ").

Trois états incarnant tout à la fois la puissance industrielle passée de l’Amérique, son relatif déclin et ses divisions déjà anciennes entre " ruraux " et " cols-bleus ", " urbains " et " banlieusards ", " jeunes " et " boomers ", une masse d’électeurs désorientés, une année " Démocrates ", l’autre " Républicains " - ou l’inverse - ne sachant plus bien très bien qui protégera au mieux leurs emplois, leurs traditions, leurs modes de vie ou les projettera dans le futur.

Misant beaucoup sur le rejet quasi physique du président sortant et sa gestion chaotique de la pandémie, Joe Biden avait transformé sa fin de campagne en référendum " anti-Trump ".

La détestation supposée du milliardaire n’aura pas suffi à provoquer le raz-de-marée " Démocrate " à l’échelle du pays, comme certains commentateurs et sondages le laissaient penser.

Rien d’étonnant pour les partisans du président qui ne cessaient d’en dénoncer la partialité : gonflés en faveur de Biden, disaient-ils, voir trafiqués par des instituts aux méthodologies discutables et dirigés par des représentants de " l’élite ".

Érosion de l’électorat " Républicain "

En réalité, comme en 2016, les sondeurs n’ont pas si mal sondé.

Ils prédisaient un fort recul du président un peu partout dans « l’Union » et la dégringolade en voix est bien au rendez-vous dans nombre des États facilement gagnés en 2016.

C’est le cas du Texas. Ses 38 grands électeurs vont à Trump mais il s’en est fallu de très peu, confirmant ainsi une érosion de l’électorat " Républicain " entamée déjà depuis plusieurs années.

Celle-ci a fait basculer chez " les Bleus ", l’Arizona, fief " Républicain " bousculé par des changements profonds de sa population comme le rapportait dans ses reportages un spécialiste de la « Maison-Blanche » de " Politico " : les pancartes " Biden-Harris ", mais aussi aux couleurs " arc-en-ciel " de la communauté LGBT, y sont apparues en nombre au fil des mois, à Phoenix, Scottsdale, la voisine " branchée ", voire des zones plus reculées, aujourd’hui prisées par des Californiens fuyant la pollution et les coûts exorbitants de la vie sur " la côte ouest ".

Du côté de la Floride, de prime abord, Donald Trump a quelque raison de fanfaronner puisqu’il conserve le Sunshine State et ses 29 grands électeurs.

Il y a quelques jours, l’agrégateur de données " Real Clear Politics " accordait une très légère avance au " Démocrate " avec 48,5 % des intentions de vote face à son adversaire (46,9 %).

La stratégie de Trump pour contrer son rival dans les diverses composantes de l’électorat " latino " a finalement payé : " Joe le Rouge " a fait peur aux " Américains-Cubains " quand Biden le candidat de " l’avortement sans limites " a suscité la méfiance chez beaucoup d’autres.

Une participation record

Mais, tout comme en Caroline du Nord, dont le résultat restait indécis à l’heure où " Marianne " écrivait ces lignes, tout s’est joué - et se jouera - " sur un fil " alors même que la participation devrait se situer à un niveau record - plus de 65 % - jamais atteint depuis 1900 selon le statisticien Nate Silver, fondateur de " FiveThirtyEight ", autre célèbre site compulsant les données.

Près de 160 millions d’Américains auront ainsi usé de leur droit de vote, " par correspondance " ou en se rendant dans les urnes contre 137 millions en 2016.

L’appel à la mobilisation lancé par chaque camp a donc été couronné de succès.

C’est vrai pour Joe Biden : cette fois les " Millenials " - et parmi eux les supporters de Bernie Sanders dont nombre avaient fait défaut à Hillary Clinton - n’ont pas fait " la fine bouche ". Ainsi, d’après certaines estimations 67 % des « 18-24 ans » ont voté pour lui, contre seulement 29 % pour le président sortant.

Par haine viscérale de ce dernier bien sûr mais aussi parce que l’ancien vice-président de Barack Obama a passé alliance avec une " aile gauche " qui compte bien imposer peu à peu son agenda s’il l’emporte.

Vrai pour Trump aussi : si une majorité des électeurs " indépendants " semble lui avoir " tourné le dos ", il a fait le plein des voix du camp " Républicain ". Or, ce n’était pas gagné d’avance.

La défiance croît chez les plus " modérés " d’entre eux, expliquait-on régulièrement dans les grands médias américains, ils ne supportent plus ses frasques, ses " tweets " incendiaires, sa grossièreté.

Ses déclarations irresponsables sur le " Covid-19 " ont douché les plus âgés. Quant aux plus modestes, ouvriers, " cols-bleus " voire certains agriculteurs, ils ne croient plus en ses promesses " d’America Great Again ".

Au lieu de quoi, comme le relève le politologue Jean-Eric Branaa, après - et grâce peut-être à une campagne de terrain assez réussie - " Donald Trump a extrêmement bien mobilisé son camp. "

Une Amérique plus divisée que jamais

Ceux qui attribuaient son " élection surprise " de 2016 à une colère passagère, et sans lendemain, devront probablement réviser leur analyse.

Avec ou sans lui à la « Maison-Blanche », le " trumpisme " n’a pas encore été tout à fait renvoyé aux oubliettes de l’Histoire. Il fonctionne en réalité comme une " auberge espagnole " et ses " adhérents " y trouvent " à boire et à manger " : certains " radicaux " un levier pour combattre " l’État profond ", d’autres le repli sur les valeurs, la fierté nationale ou la garantie que soit respecté le droit sacro-saint de porter son " gun " ou de gérer comme il l’entend sa " petite entreprise ".

Face à celle de Biden, ou du moins d’une partie de son électorat, " inclusive ", jeune, " connectée ", respectueuse de l’environnement et des minorités, cette Amérique vient de rappeler qu’elle n’a pas dit son dernier mot.

" Centriste " dans l’âme, le candidat " Démocrate " s’était engagé à rapprocher ces " deux rives " qui n’ont cessé de s’éloigner. Il en a même fait " l’alpha et l’oméga " de sa campagne : Donald Trump vous divise, je veux vous rassembler.

Aujourd’hui, la tâche s’annonce très compliquée.

Elle risque de l’être encore plus si la victoire de l’un ou de l’autre devait se décider à l’issue d’une bataille d’avocats et de juristes en comparaison de laquelle le choc entre Bush et Al Gore, se disputant les voix de la Floride en 2000 aura des allures de " conte pour enfants sages ".

Les optimistes retiendront - eux - la vigueur de la " démocratie " américaine, en dépit d’un système électoral dont les subtilités héritées de son Histoire, restent incompréhensibles hors de ses frontière, mais ont - une fois encore - rameuté des millions de téléspectateurs et d’internautes devants leurs écrans pendant des heures.

Certains se féliciteront de voir la première puissance mondiale plus divisée que jamais et supposément affaiblie quand le modèle chinois poursuit son expansion malgré les " accidents de parcours ".

Et le casse-tête vaut aussi bien pour Joe Biden que Donald Trump

Alain LEAUTHIER

Marianne