Élections américaines : " Joe Biden ne sera pas le président d’un virage à gauche "

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Élections américaines : " Joe Biden ne sera pas le président d’un virage à gauche "

JUSTIN SULLIVAN / GETTY IMAGES NORTH AMERICA / Getty Images via AFP

À huit jours du scrutin états-unien et tandis que le dénouement semble toujours très indécis, l’historien Michael C. Behrent revient sur le duel entre ces deux Amériques, celle de Donald Trump et celle de Joe Biden.

Rarement une élection n’aura été scrutée à ce point à travers le monde.

Derrière le duel entre Donald Trump, actuel président des États-Unis, et Joe Biden, ancien vice-président de Barack Obama, se joue l’affrontement entre deux Amériques probablement irréconciliables.

Historien américain enseignant actuellement à " Appalachian State University " (Caroline du Nord), Michael C. Behrent nous livre ses analyses de la situation.

Marianne : Quel bilan tirez-vous du mandat de Donald Trump ?

Michael C. Behrent : " Bilan " semble un mot bien trop ordinaire pour s’appliquer à la présidence insolite de Donald Trump. Mais si on accepte l’exercice, il faudrait dire que son bilan est celui du bafouage constant des normes de la politique américaine.

Au début de son mandat, on se demandait si Trump deviendrait un jour un président " normal ".

Il n’en a rien été.

Il est difficile de faire la liste exhaustive des pratiques considérées jusqu’à il y a peu comme " inacceptables " mais qui, avec Trump, sont devenus familières.

Je crois que sa déviation de la politique " normale " est admise aussi bien par ses supporters que par ses détracteurs, même si les uns et les autres apprécient ce fait de manière radicalement différente.

La dénonciation systématique des journalistes et des reportages qui ne sont pas " en phase " avec le président ; le refus de la part d’un candidat, ensuite d’un président de publier ses déclarations d’impôts ; la poursuite par un président en exercice de ses intérêts financiers personnels ; la reconnaissance - et donc la légitimation - des milices et des groupuscules d’extrême droite et de " suprémacistes blancs " ; le refus d’accepter la légitimité des élections et le principe d’une passation des pouvoirs démocratique ; l’éloge des dictateurs reconnus comme menaçant les États-Unis, alors que des démocraties et des alliés de longue date sont mis à mal ; l’utilisation du pouvoir de « l’État » pour menacer ses adversaires politiques.

Avant 2016, de tels actes relèveraient de la " fiction politique " ; sous Trump, elles font partie de l’actualité quotidienne.

Des choix politiques dans la droite ligne des présidents " Républicains "

Je ne prétends aucunement que Trump soit le premier individu dans l’Histoire américaine à s’adonner à de telles pratiques.

Ce n’est bien entendu pas le cas. Mais au cours de presque quatre ans à la « Maison-Blanche », il aura joué un rôle décisif dans leur normalisation.

Cela étant dit, Trump s’est tout de même vu imposer certaines limites, du fait de son affiliation avec le " Parti républicain ".

Il est vrai que les " Républicains " se sont de plus en plus laissés définir par Trump ; mais il y a eu certains dossiers que Trump n’avait pas le droit de rater. Ainsi il a nommé trois juges à la « Cour Suprême » (sur neuf) qui réjouissent les « conservateurs ».

Il a approuvé une baisse importante de la fiscalité sur les Américains les plus fortunés et les entreprises ; il a supprimé de nombreuses régulations fédérales, notamment « environnementales ».

Ces choix politiques rentrent dans la droite ligne des présidents " Républicains " ; Jeb Bush ou Marco Rubio en auraient fait autant.

C’est sans doute là qu’il faut situer le caractère insolite de Trump : d’un côté, un personnage " hors normes " ; d’un autre, une présidence préparée par l’évolution de la droite américaine dans un sens xénophobe, antilibérale (dans toutes les acceptions du mot), et en proie à tous les ressentiments.

Marianne : Les " Démocrates " ont-ils pris la mesure du " phénomène Trump " ?

Michael C. Behrent : Oui et non.

D’un côté, depuis quatre ans, les " Démocrates " se sont transformés de fond en comble en parti " anti-Trump ".

La contrepartie de la présidence " hors normes " de Trump est l’opposition implacable des " Démocrates ", qui va bien au-delà du genre d’opposition à laquelle les " démocraties " sont accoutumées.

Beaucoup de " Démocrates " voient Trump comme un danger existentiel pour les institutions, pour le pays, même pour le monde.

Dès fin 2016, les " Démocrates " commençaient à se décrire comme en " résistance ". Ils n’ont jamais oublié que Hillary Clinton avait assez confortablement remporté le vote populaire.

Lors des élections de mi-mandat de 2018 - qui leur a permis de remporter la « Chambre des représentants » -, avec l’enquête sur " l’ingérence électorale " Russes, culminant avec le " rapport Mueller ", et enfin avec le procès de destitution dirigé contre Trump, les " Démocrates " se sont présentés comme le dernier rempart contre la menace " trumpienne ".

S’il leur arrive d’évoquer leurs dossiers de prédilection – notamment la protection des droits en matière de santé acquis sous Obama – ceux-ci sont largement subordonnés à l’affirmation d’une identité " anti-Trump ".

Les " Démocrates " ont ainsi relevé le défi du nouveau cycle des guerres culturelles américaines inauguré par Trump. Contre ce qu’ils perçoivent comme " l’Amérique de Trump " – raciste, misogyne, intolérante, " passéiste ", " hostile à la science ", crispée sur elle-même – les " Démocrates " aspirent à incarner « une autre Amérique » reposant sur la " diversité " et " l’inclusivité ", en phase avec les développements scientifiques, reconnaissant l’urgence écologique, ouverte " à l’avenir ".

Mais est-ce que les " Démocrates " ont vraiment cherché à comprendre les raisons de la victoire de Trump en 2016 ?

C’est loin d’être sûr.

Avec Obama, après tout, " l’utopie Démocrate " était sur la bonne voie : comment se fait-il que le pays ait si brusquement viré dans un autre sens ?

Les " Démocrates " veulent bien dénoncer les inquiétudes économiques et culturelles qui ont propulsé Trump et, il faut bien le dire, ont motivé le rejet de Hillary Clinton.

Ils sont beaucoup moins enclins à les comprendre, encore moins à tenter d’y répondre.

Trump est sans doute un personnage écœurant, mais son élection fut bien un signal d’alarme, une protestation contre un modèle – notamment économique – que de nombreux Américains considéraient comme insupportables.

Bien que la politique économique de Trump soit incohérente (mélangeant " protectionnisme " et " ultralibéralisme ") et malgré l’œil de plus en plus bienveillant avec lequel certains " Démocrates " regardent le « socialisme », un président Biden risque fort bien de " rentrer dans le moule ", surtout dans le domaine économique, sans avoir pris acte du sens de la révolte " populiste " des dernières années.

Marianne : Sommes-nous face à deux Amériques totalement irréconciliables, l’une " progressiste ", favorable au multiculturalisme et à la mondialisation et l’autre plus " conservatrice " ?

Michael C. Behrent : Oui, d’une certaine manière. Mais évitons les caractérisations trop faciles.

Peut-on vraiment qualifier de " conservateurs " les risques que certains supporteurs de Trump sont prêts à prendre face aux risques du " coronavirus " ?

Inversement, peut-on vraiment qualifier de " progressiste " l’enthousiasme d’un certain électorat " démocrate " pour le « capitalisme » et les « accords de libre-échange » ?

Je serais tenté de dire que dans ces scrutins, il n’est presque plus question d’idéologie à proprement parler, de " croyances " confirmées ou modifiées en fonction des événements et des débats.

Il est beaucoup plus question de ce que Pierre Bourdieu appelait des " habitus " – c’est-à-dire un passé, une réalité sociale, des perspectives sur l’avenir que les individus intériorisent et qui façonnent leurs corps, leurs manières de se comporter, de parler, de se rapporter à autrui.

Les " idées " et les " croyances " dans tout cela ne comptent qu’accessoirement, par effet secondaire. C’est presque un retour au principe de " partis de classe ", sauf que les partis représentent actuellement des groupements qui vont au-delà de la seule référence économique.

Un rejet de Trump plutôt qu’un ralliement au " progressisme "

Je suis frappé par le fait qu’à l’heure actuelle, le physique et la façon de parler d’un Américain prédisent assez bien ses préférences politiques.

" L’affiliation politique " se lit " à la tête du client ". Si on vit dans une région rurale et agricole du sud, voter pour les " Démocrates " semble presque inconcevable.

Si on est " surdiplômé " et on travaille dans une des grandes métropoles de l’un des deux côtes, l’attrait de Trump est énigmatique. On présente ça comme un " débat d’idées ", mais c’est beaucoup plus un choc de civilisations – dans un seul pays.

Tout cela ne veut pas dire que les électorats sont immobiles.

Il est clair que certaines populations relativement " conservatrices " ont abandonné Trump, notamment les " banlieusards ", en particulier les femmes.

Mais je crois qu’il s’agit beaucoup plus d’un rejet de " l’habitus " que Trump et ses supporteurs incarnent qu’un ralliement au " progressisme " dans son ensemble.

En effet, ce qui rend cette élection - et la situation politique depuis quatre ans - particulièrement intéressante est la manière dont certains a priori concernant la « géographie politique » sont " en transition ".

Les États industriels du Midwest et du nord-est (la Pennsylvanie, le Wisconsin), traditionnellement acquis aux " Démocrates ", sont devenus " gagnables " même si Biden est en bonne position pour les remporter.

Certains États du sud qui furent pendant longtemps " hyper-Républicains " et donc inaccessibles aux " Démocrates " (la Caroline du Nord, la Géorgie, voir le Texas) sont maintenant des " champs de bataille ".

La raison, c’est la « transition démographique » : ces États ont maintenant plus de diplômés, des banlieues plus importantes, plus de diversité raciale.

La manière dont on vit dans une banlieue aisée d’Atlanta ou de Dallas n’est pas si différente de la manière dont on vit à New York ou Seattle.

Tout cela à des conséquences électorales importantes.

Marianne : Comment percevez-vous la campagne de Joe Biden ?

Michael C. Behrent : Joe Biden n’a jamais été un bon candidat.

Il ne faut pas l’oublier.

En 1988, il s’est retiré avant les « primaires » à cause d’une histoire de plagiat.

En 2008, c’est un candidat " mineur ", malgré la longévité de sa carrière politique au Sénat. Toutefois il fut, pour Barack Obama, un vice-président idéal – un homme qui connaissant bien Washington, qui adore les foules et " faire campagne ", qui est peu " intellectuel " mais qui est agréable et abordable – le contraire, en somme, d’Obama, un personnage charismatique mais austère et très peu typique de la classe politique américaine (à cause des origines raciales, bien sûr, mais seulement en partie).

Le sens de la campagne de Biden est extrêmement clair : c’est le candidat de la " légitimité obamienne " et " l’anti-Trump ".

Par rapport à cette posture, son programme est tout à fait secondaire.

Ses qualités personnelles, sa " décence ", son expérience sont mises en avant pour souligner la manière dont il se distingue de Trump. Mais les questions d’identité jouent un rôle aussi : l’atout de Biden, c’est que c’est un homme " blanc " qui fut le vice-président du premier président " noir ".

Ainsi, il peut jouer sur ses liens privilégiés avec Obama et bénéficier ainsi de la " prime de la diversité ", sans faire le jeu de Trump, qui repose sur la stigmatisation plus ou moins explicite des femmes et des minorités.

La montée politique de Trump dans les dernières années est inséparable du fait qu’il a eu comme adversaires Barack Obama et Hillary Clinton.

Biden – qui épouse le discours de ces derniers sur la " diversité " tout en étant un homme " blanc " d’origine populaire – déstabilise la stratégie " trumpienne ".

Marianne : " Black Lives Matter " et le mouvement " anti-raciste " a-t-il été profitable à Biden ?

Michael C. Behrent : Probablement, mais pas de manière décisive.

L’électorat " noir lui avait déjà été acquis avant les événements du printemps et de l’été derniers, suite à l’assassinat de George Floyd.

Le principal avantage stratégique de Biden, et une justification majeure de sa campagne, était un soutien très prononcé auprès de l’électorat " noir ", au point que celui-ci avait barré la route aux candidats " noirs " comme Kamala Harris (candidate à l’investiture " Démocrate " avant de devenir la colistière de Biden) et Corey Booker.

Ce soutien s’explique surtout par ce que j’appelle sa " légitimité obamienne ", mais aussi ses positionnements relativement " modérés ". En effet, si l’électorat " noir " - qui vote massivement " Démocrate " - se préoccupe beaucoup de « l’injustice raciale », ses inclinations politiques sont généralement " centristes " : bien qu’il existe une gauche " noire ", l’électorat " Afro-américain " se méfie des candidats jugés trop " à gauche " ou " radicaux ", à l’instar de Bernie Sanders ou Elizabeth Warren, pour des raisons qui font débat auprès des politologues (parce que les " noirs " ne se croient " pas permis " d’être " radicaux " du fait de la stigmatisation du " noir en colère " ; parce qu’un candidat " radical " est jugé trop risqué par rapport à la menace incarnée par Trump ; etc.).

Ce qui est clair, c’est que la diversité raciale est devenue désormais une des valeurs essentielles des " Démocrates ", peut-être même leur valeur primordiale.

" Black Lives Matter " et le mouvement " anti-raciste " ont joué un rôle important en forçant la société américaine à prendre position sur ces questions, d’une manière qui a permis aux " Démocrates " de se définir par rapport aux " Républicains ", moins prêts à reconnaître l’existence du " racisme systémique ".

Je dirais que ce qui a compté pour Biden, c’est le slogan " Black Lives Matter " plutôt que le mouvement qui porte ce nom.

" Black Lives Matter " est un véritable mouvement social, porté par une réflexion profonde et contestataire sur le racisme, " l’inter-sectionnalité ", les questions de genre, l’économie, etc.

Cette pensée " d’avant-garde " touche assez peu la campagne Biden, en dépit de la place essentielle occupée par les questions liées à la diversité dans l’habitus " Démocrate ".

Marianne : À quoi ressemblerait, selon vous, un mandat de Biden ?

Michael C. Behrent : À quelque chose d’extrêmement, voire de péniblement familier ; en somme, à un dirigeant " occidental " générique des vingt dernières années. Il ne faut pas trop attendre de Biden. Il a fait campagne comme " l’anti-Trump " et sur ce point, on peut espérer qu’il tiendra sa parole.

Si Trump perd, son spectre risque de hanter le paysage politique pour un moment.

Il est vrai qu’on assiste à une " gauchisation " du " Parti démocrate ", comme en témoigne l’intérêt pour les campagnes en 2016 et 2020 de Bernie Sanders ou l’attrait de personnages comme Elizabeth Warren ou Alexandria Ocasio-Cortez.

Les jeunes Américains redécouvrent le « socialisme » sur les campus. Mais Biden ne sera pas le président d’un " virage à gauche ". Ses instincts les plus profonds, au cours d’une carrière s’étendant sur presque cinq décennies, c’est de s’aligner sur le " centre de gravité " de ses supporteurs, voire du pays.

Il ne faut donc pas s’attendre, comme le font certains jeunes " gauchistes ", au retour de Franklin Roosevelt, à un " New Deal " bis.

Biden a des sensibilités " populaires " – c’est une de ses qualités – mais elles le tirent vers " le centre ", non vers la gauche.

Ce n’est pas une mauvaise chose en soi.

Biden abandonnera la politique désastreuse de Trump en matière de « l’environnement ». Et ce n’est pas peu de chose que d’avoir (de nouveau) un président américain qui condamnerait sans ambages le racisme et la xénophobie. Mais à mon avis, ceux qui croient que Joe Biden a attendu son 78e anniversaire pour devenir un " visionnaire " se livrent à la fantaisie la plus pure.

Si Biden gagne et sa victoire n’est pas trop contestée, beaucoup d’Américains pousseront un grand " ouf " collectif. Mais la politique américaine ne changera pas pour autant : la polarisation, son caractère hautement contentieux persisteront à coup sûr.

Beaucoup dépendra de l’importance de la victoire de Biden et surtout de la question décisive de savoir si les " Démocrates " remporteront « le Sénat ».

Si les " Démocrates " ont remporté la majorité des voix dans tous les scrutins présidentiels depuis 1992 sauf un – 2004 – ils n’ont, au cours de cette même période, contrôlé la « Maison blanche » et les deux chambres de la législature que pendant quatre ans – entre 1993 et 1995 et 2009 et 2011.

L’âge de Biden rend un second mandat peu probable, donc on assistera vraisemblablement à une course à la succession anticipée, opposant éventuellement " le centre " et une gauche revigorée.

Surtout, si Trump quitte la « Maison-Blanche », son spectre risque de hanter le paysage politique américain pour un moment. Je doute que Biden parviendra à enterrer les angoisses et les ressentiments que son prédécesseur a su incarner.

Dans cette grande épopée de polarisation politique que les États-Unis vivent depuis plusieurs décennies, la présidence sera un nouvel acte, non la dernière scène.

Kévin BOUCAUD-VICTOIRE

Marianne