Eduardo Yentzen : « La lutte culturelle dans les années 1970 a créé les fondements de la révolte sociale au Chili »

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Eduardo Yentzen : « La lutte culturelle dans les années 1970 a créé les fondements de la révolte sociale au Chili »

Propos recueillis et traduits de l’espagnol (Chili) par Quentin Jagorel

Alors que l’on commémore ce 11 septembre, les quarante-deux ans du coup d’Etat de 1973 qui a renversé Salvador Allende, nous publions ce témoignage d’Eduardo Yentzen. Ecrivain, professeur et journaliste, il est fondateur de « La Bicicleta », l’une des principales revues de la résistance culturelle anti-Pinochet, au Chili, entre 1978 et 1987. Notre correspondant particulier a rencontré pour l’Humanité.fr à Santiago cette figure importante de la jeunesse et de la culture chiliennes des années 1970. Entretien.

L’ Humanité : Racontez-nous la naissance de " La Bicicleta " ?

Eduardo Yentzen : Cette revue naît, à l’époque, dans le cadre d’une réflexion politique générale et d’une stratégie politique d’affrontement de Pinochet à travers ce que nous avons appelé la « résistance culturelle ».

Il faut bien comprendre le contexte : au début de la dictature, en plus du couvre-feu, les gens avaient l’interdiction absolue de se rassembler dans les lieux publics. Le pouvoir militaire cherchait à museler tout dialogue et toute cohésion des groupes anti-dictature.

Cette « résistance culturelle » était en fait une proposition de rassemblement autour de la culture et donc de défiance vis-à-vis de l’interdiction légale de se regrouper. Avant de créer cette revue, j’avais déjà été un promoteur actif de la résistance culturelle en 1976 et 1977 dans les universités de Santiago. J’ai d’ailleurs dirigé à ce moment-là les toutes premières organisations culturelles universitaires anti-dictature au Chili.

L’ Humanité : D’où vous venaient ces convictions politiques très fortes ? Vous diriez que « La Bicicleta » était purement culturelle ou qu’elle avait aussi une dimension forcément politique ?

Eduardo Yentzen : « La Bicicleta » était un projet politique mais pas partisan, même si certains d’entre nous militions dans des partis de gauche. C’était simplement un moyen créé pour renforcer cette résistance culturelle qui nous tenait à cœur. Je ne suis pas de gauche en réalité, ni même centriste, ni rien d‘autre : mes convictions à ce moment-là étaient tout simplement antidictatoriales. Ce qui m’a intéressé, très tôt, c’était de défendre une vision plus holistique, un changement de paradigme, à savoir replacer la créativité et la solidarité au centre de l’interaction sociale, penser le lien social comme une énergie entre des êtres. C’était donc large et diffus.

L’ Humanité : Vous avez publié 70 numéros de la “ Bicicleta ”, donne-nous des exemples de ce qu’on pouvait y lire…

Eduardo Yentzen : Nous voulions surtout avoir une influence sur la nouvelle génération qui allait vivre sa jeunesse sous la dictature. La revue était donc une revue culturelle " pour jeunes ", pourrait-on dire. Et pour toucher la jeunesse, la musique est un canal privilégié. On s’est donc vite ancré dans le " Canto Nuevo ", l’expression musicale de la résistance culturelle, héritière de la " Nueva canción chilena " qui a eu des représentants comme Violeta Parra ou Victor Jara.

La revue abordait de multiples thèmes sociaux, existentiels, écologiques, spirituels, éducationnels, littéraires, ou théâtraux. Bref, tout l’univers de la culture, au sens large, mais toujours dans cette perspective d’un retour désiré de la démocratie…

L’ Humanité : Comment avez-vous vécu les années Pinochet ? Avez-vous subi des menaces ? Quelles ont-été les conditions matérielles de votre vie et de celle de la revue pendant toutes ces années ?

Eduardo Yentzen : J’ai dirigé la revue de mes 24 à mes 34 ans. On avait juste le nécessaire pour louer une pièce dans une maison collective, manger, payer les charges… et nous mobiliser.

Mais nous avions évidemment un accès gratuit à toutes les manifestations de résistance culturelle de cette époque, donc nous sortions beaucoup ! Notre vie était risquée et il fallait bien sûr faire avec la peur quotidienne : il y eut des réquisitions de numéros du magazine et quelques menaces, mais nous n’avons pas eu à subir une répression directe ou physique.

Certains de mes amis, eux, l’ont connue. La chance nous a souri en réalité. Il faut aussi dire que notre ligne éditoriale de résistance n’était pas violente et ne s’attaquait pas directement au régime répressif de Pinochet. Elle se positionnait plutôt sur le terrain d’un futur démocratique souhaité et de la défense de la libre création de la jeunesse chilienne.

L’ Humanité : Vous avez récemment publié le livre « La voix des années soixante-dix. Un témoignage de la résistance culturelle à la dictature, 1975-1982 », pourquoi ? Qu’y racontez-vous ?

Eduardo Yentzen : C’est un témoignage sur toutes les actions que je viens de te raconter. J’ai voulu l’écrire pour laisser un témoignage, mais aussi comme une revendication générationnelle, parce que dans l’histoire du retour de la démocratie au Chili, le rôle de notre génération qui a lutté dans les années 1970 est souvent sous-estimé… On se focalise surtout sur les mouvements sociaux des années 1980, plus visibles, il est vrai. Pour moi, la lutte culturelle a créé, dans les années 1970, les fondements de la révolte sociale de la décennie suivante au Chili.

L’Humanité