Édouard Philippe, l’exécuteur exécuté

, par  DMigneau , popularité : 0%

Édouard Philippe, l’exécuteur exécuté

" Il est très juppéiste. Ces conseillers d’État ont une très haute idée d’eux-mêmes. “ Nous, on sait ”. Ce n’est pas de la rigidité, c’est la conviction absolue d’être supérieurs. " - Loïc Vanace, AFP

Édouard Philippe va quitter Matignon après trois ans en fonction, annonce l’AFP. " Marianne " publiait en janvier dernier une longue enquête sur l’homme qui occupa la fonction d’ " exécuteur " au sein de l’appareil " macroniste ".

Et s’il avait été le vrai visage du " macronisme ", le lyrisme en moins ?

« Droit dans ses bottes »

L’expression est inlassablement revenue dans la bouche des commentateurs pour qualifier la position d’Edouard Philippe pendant ce conflit. Provoquant chez l’intéressé des assauts de civilité, " main tendue " et " porte ouverte ", pour expliquer que, contrairement à Alain Juppé, il n’aimait rien tant que la négociation, la concertation, le " compromis ". Tout en envoyant le message attendu par les électeurs de droite : nous ne céderons rien.

A première vue, c’est gagné. Le " tour de passe-passe " autour de « l’âge pivot » a permis de circonvenir la CFDT tout en maintenant une réforme aux antipodes de celle, progressiste et juste, promise en 2017 par le candidat Macron.

« Le tour de force d’Edouard Philippe a été de montrer qu’il y avait un pas de la part du gouvernement, commente un secrétaire d’Etat ravi, alors qu’il dit la même chose depuis le discours devant le Cese le 11 décembre dernier. Là, Berger signe pour un âge pivot dans le nouveau système. La CGT est dans un corner total car elle n’a rien obtenu. »

Obstination " juppéenne "

Bref, Edouard Philippe peut raisonnablement espérer se parer de l’habit prestigieux du " Grand réformateur ". Au prix d’un mois et demi de grève, de pertes astronomiques pour les commerçants, les " indépendants " et les entreprises, et d’un ressentiment plus profond encore d’une part croissante de la population.

Avec une question : ce fameux « âge pivot » était-il une manœuvre politicienne pour avoir quelque chose " à lâcher " et rompre le " front syndical " ou relevait-il d’une obstination toute " juppéenne " ?

Machiavélisme ou dogmatisme borné ?

De ce calamiteux hiver, il restera des traces et l’on perçoit chez certains " macronistes " effarés par l’effondrement du rêve, la tentation de trouver un coupable.

Edouard Philippe, l’homme venu de la droite, le " techno " obsédé par les " équilibres budgétaires " et qui aurait détourné le quinquennat comme on détourne un avion. Certains, même, se repassent le film des négociations et se demandent qui avait intérêt à exclure du jeu Jean-Paul Delevoye en révélant les " oublis " dans sa déclaration d’intérêts, lui qui " n’avait que des amis à l’Elysée et à qui les députés LREM doivent leur investiture ".

D’autres, enfin, estiment qu’ " Emmanuel " ne peut pas réussir la suite s’il ne se débarrasse pas de ce Premier ministre si doué pour dresser l’opinion contre ses réformes.

Un gros coup de barre

L’idylle avait pourtant bien commencé. Au début, les " macronistes " historiques ont considéré Edouard Philippe comme leur gentil " pote de droite ", titre du documentaire télé de Laurent Cibien.

Drôle, sympa, cultivé.

Et puis, ils se persuadent que l’ancien maire du Havre n’est pas tant " de droite " que cela. Il le rappelait dans un livre publié en 2018, " Des hommes qui lisent " : « A 18 ans, j’étais " de gauche " et ça me semblait relever du bon sens. Ce n’était pas vraiment original. Ce qui est, un peu, original, c’est qu’un homme de droite, un maire, un député, admette et même assume d’avoir été " de gauche ". Dans " l’autre camp ". Chez l’ennemi, diront certains dans mon parti, non sans y voir comme le signe d’une erreur de jeunesse qui laisserait je ne sais quelle séquelle indélébile. Je ne leur en veux pas. Le sectarisme est, de loin, la chose la mieux partagée au sein des partis politiques. De tous les partis politiques. Même les " centristes " peuvent surprendre de ce point de vue. »

Un homme " ouvert ", vous dit-on !

Soutien d’Alain Juppé, le candidat de droite préféré de " la gauche ", créateur à ses côtés de l’UMP après avoir frayé avec le " rocardisme " dans sa jeunesse : le parcours d’Edouard Philippe en faisait finalement un précurseur du " en-même-temps " macronien. D’ailleurs, il n’hésite pas longtemps quand cet Emmanuel Macron, qu’il a déjà croisé, lui propose d’être son « Premier ministre ».

Après tout, le " macronisme ", c’est la poursuite du " juppéisme " par d’autres moyens. La mise en œuvre de la célèbre métaphore lancée par le maire de Bordeaux dans " le Point ", en 2015 : « Il faudra peut-être songer un jour à couper les deux bouts de l’omelette pour que les gens raisonnables gouvernent ensemble et laissent de côté les deux extrêmes, de droite comme de gauche, qui n’ont rien compris au monde. »

Place, donc, aux " gens raisonnables ".

Edouard Philippe serait donc un " pragmatique ", selon le vocable préféré des commentateurs pour qui un idéologue, c’est quelqu’un qui ne partage pas leur idéologie. Un parfait exécutant, fier d’une fonction, « Premier ministre », qu’il voit comme un prestigieux poste de pilotage de la technostructure.

« Il est très sincèrement sensible à cette fonction d’Etat et on voit qu’il y a pris goût », observe Philippe Gosselin, député LR qui l’a côtoyé sur les bancs de l’Assemblée. Et il semble très sincèrement convaincu, aussi, que servir l’Etat signifie avant tout tenir le budget et réduire les déficits. Question de parcours : ENA, « Conseil d’Etat », " pantouflage " dans un cabinet d’avocats d’affaires, puis à la direction des affaires publiques d’ " Areva ". De quoi s’imprégner de la pensée majoritaire dans cette " haute fonction publique " habituée aux lucratifs allers-retours dans « le privé ». Celle du fameux " cercle de la raison " cher à Alain Minc, qui voue un culte aux experts et considère le " libre-échange " et la dérégulation, notamment dans leur version " européenne ", comme une loi universelle de la nature.

Et tout à coup, ceux qui avaient cru à la " révolution " macronienne, qui voulaient sincèrement bousculer les conformismes et rendre au pays sa dynamique en agrégeant les " bonnes volontés ", se réveillent avec un gros " coup de barre ".

Gros-Jean comme devant.

« Matignon impose sa ligne et pense qu’il n’a pas à se laisser empêcher dans son action par les propositions déplacées de ses ministres, résume un pilier de la majorité. La ligne profonde et historique que défend Edouard Philippe, ce n’est pas celle du " en-même-temps " mais celle de l’UMP et donc, pour moi, cette affaire de réforme des retraites est en gestation depuis le premier jour. »

Comme un aboutissement de ce qui se joue depuis le début du quinquennat.

« Depuis le premier jour, sa ligne est de ne rien lâcher, sur aucun sujet. Cela a commencé avec Notre-Dame-des-Landes. Il ne voulait pas lâcher, c’était absurde. Ce n’était pas un projet de notre époque. Il a perdu l’arbitrage. »

Avant cela, il y a eu l’épisode des APL. Les ministres qui apprennent au milieu de l’été " un coup de rabot " à la politique de la ville et la baisse de 5 € des aides au logement.

Mieux, le cabinet du « Premier ministre » a prévu de tripler la mesure pour le mois de septembre.

Muriel Pénicaud exprime son opposition et se fait immédiatement rabrouer.

Jacques Mézard également.

Toute expression d’une opposition est considérée par Matignon comme une déloyauté.

«  Edouard a une certaine " plastique orale " , commente un " poids lourd " du centrisme, mais, poussé dans ses retranchements, je l’ai découvert très récemment, il peut être hyper susceptible et hyper prétentieux. De ce point de vue, il est très " juppéiste ". Ces conseillers d’Etat ont une très haute idée d’eux-mêmes. “ Nous, on sait ”. Ce n’est pas de la rigidité, c’est la conviction absolue d’être supérieurs. »

Résultat, premier gros rattage du quinquennat et première démonstration du fonctionnement du couple Edouard Philippe-Benoît Ribadeau-Dumas.

La droite qui met le feu

Parce que, derrière le " sympathique " maire du Havre, il y a ce directeur de cabinet qu’il a imposé à toute force quand l’Elysée entendait nommer et contrôler les cabinets de tout le gouvernement.

« Arrogant, suffisant, à la fois très intelligent et très con , commente un " macroniste " historique pour le moins remonté. Avec Charles Hufnagel, Gilles Boyer, Anne Clerc, c’est un réseau. Tous anciens de chez Juppé ou Raffarin. Cette droite qui a l’habitude de passer en force et " qui met le feu " partout. Ce ne sont pas des corsaires, ce sont des pirates. »

Toutes les décisions remontent au très rigide directeur de cabinet de Matignon.

Le mode de gouvernance ?

Des " réunions interministérielles " (RIM).

Des dizaines de réunions interministérielles.

«  Systématiquement le dimanche après-midi , s’agace un ancien ministre, pour plomber ceux qui voudraient aller sur le terrain le week-end, de conserver un lien avec les Français. »

Des journalistes " spécialistes des sondages " sont invités à exposer la situation politique.

« On se croirait à Sciences Po, section " Service public ". »

Un autre ancien ministre confirme : « Un jour, j’ai demandé : “ Est-ce qu’on peut me dire ce que je peux décider en tant que ministre, parce que même pour aller pisser, j’ai l’impression qu’il faut demander une réunion interministérielle ” ? »

Certes, dans l’océan d’amateurisme dont a fait preuve « le Pouvoir » depuis le début du quinquennat, Matignon a souvent fait figure " d’îlot préservé ". Une garde efficace qui tranchait, au début du quinquennat, avec le manque d’expérience des " puceaux " de l’Elysée, comme un proche de Macron surnomme aimablement Ismaël Emelien et David Amiel, qui ont aujourd’hui quitté le palais.

Un ministre un peu moins tendre tempère le jugement : «  Edouard Philippe prend les notes de Ribadeau-Dumas et avale n’importe quoi. On se retrouve avec des décisions au doigt mouillé.  »

Et lui aussi de citer les projets, pourtant voulus par le président, mais tronqués, vidés de leur substance par Matignon. Et, inversement, Edouard Philippe s’accroche à des décisions dont il fait des marqueurs de son autorité. En général, les décisions les plus éloignées de la réalité des citoyens.

Un Thatcher à barbe

Et les anecdotes des uns et des autres ne manquent pas. Ce « Conseil des ministres » de juillet 2018 durant lequel Jacques Mézard, encore au gouvernement, présente un exposé sur la désertification des zones rurales. Edouard Philippe prend alors la parole : « Je sais que cela ne va pas faire plaisir, mais le déclin de ces territoires est inexorable. »

L’ancien sénateur du Cantal lui répond, visiblement ulcéré : « Le problème, c’est que les gens pensent que vous ne les aimez pas et ils ont raison. » On est à quatre mois des " Gilets jaunes "…

Quelques semaines plus tard, le 18 septembre 2018, Matthieu Orphelin, proche de Nicolas Hulot, qui vient de démissionner, rencontre Edouard Philippe en tête-à-tête. Comme il le raconte dans un livre *, il s’inquiète de " l’envol " des prix de l’essence. Avec d’autres députés, il a imaginé une " prime mobilité-travail " destinée à aider les Français modestes des territoires ruraux et " péri-urbains ", tout en encourageant la transition écologique. En examinant sa note ce jour-là, Edouard Philippe fait la moue : « Ce n’est pas ma politique. »

Lui considère apparemment que la contrainte fiscale est la meilleure des incitations : « Plus le prix à la pompe est élevé, plus votre transition sera rapide. »

A l’Assemblée, il parlera de " signal-prix ". Ou l’art de la " pensée magique " version ENA.

S’appuyant sur son passage chez " Areva ", certains sont tentés de voir dans Edouard Philippe l’homme des " lobbys ". Celui qui arbitrerait systématiquement en fonction des intérêts les plus puissants. Mais les choses sont plus simples. Ce n’est pas une question de cynisme, mais une question de convictions.

Le « Premier ministre » est intimement persuadé que, en arbitrant comme il le fait, il œuvre pour la France. Le meilleur d’entre eux. Quelles que soient les aspirations des Français.

" L’intégrisme gestionnaire " version " courte vue ", avec les visions et les solutions d’un monde dans lequel " l’urgence climatique " n’existait pas, dans lequel on rêvait de " la croissance " tout en abandonnant tous les leviers économiques, budgétaires et monétaires. « Du coup, commente un déçu du " macronisme ", on lance des promesses qu’on sait ne pas pouvoir tenir, parce qu’on croit que se donner un objectif est suffisant. »

Aussi certains sont-ils tentés d’imaginer autre chose, un " renouveau " de la promesse " macronienne ", débarrassée de ce " Thatcher à barbe " qui a mis les Parisiens " en marche " forcée pendant un mois et demi. Ceux-là risquent d’en être pour leurs frais. «  Macron n’a aucune raison de le sortir, affirme un proche du chef de l’Etat. Il fixe la droite chez nous. La pratique est le critère de la vertu comme disait Lénine. »

Même le " procès en traîtrise " que lui intentent quelques-uns ne prend pas. Un macroniste " de gauche " veut croire que " sa manière de s’accrocher pendant un mois à l’âge pivot est totalement illogique sauf s’il a une stratégie politique derrière », mais un ancien ministre de " centre droit " tranche : «  Edouard Philippe ne peut pas avoir envie d’émancipation ; regardez sa cote de popularité : il est toujours à un point du président. Il n’a pas d’existence politique propre.  »

Et d’ajouter comme une évidence : « Il n’y a pas d’écart de ligne entre Macron et Philippe. Au mois de décembre 2018, si Macron lâche les vannes budgétaires pour les “ gilets jaunes ”, c’est qu’il a vécu une peur physique au Puy-en-Velay. Mais, au fond, ils sont tous d’accord entre eux, l’ambiance culturelle est la même. »

Un " techno " sans vision

Le vieux principe du " bon " flic et du " mauvais " flic. Emmanuel Macron plein " d’empathie " et, derrière, Edouard Philippe qui dit non. Parfois au même moment : le président fait mine d’accorder à un ministre ce pour quoi son directeur de cabinet vient d’obtenir une fin de non-recevoir de Matignon.

La technocratie sûre d’elle-même et sans vision, ce n’est pas une trahison du " macronisme ", c’est sa réalité une fois qu’on en a ôté le lyrisme et les " audaces " géopolitiques.

Dans une réunion avec les représentants de la presse pour tenter de leur faire accepter un « Conseil de déontologie » censé prévenir contre les " fakenews ", sans que l’on sache très bien qui définirait les dites " fakenews ", Edouard Philippe avait eu ces mots : « Je ne vais pas me lancer dans un cours de philosophie sur la notion de liberté, mais toutes les libertés sont encadrées : la liberté d’expression, la liberté de pensée. »

« Monsieur le Premier ministre, lui avait-on répondu, jusqu’à preuve du contraire, la liberté de pensée n’est pas encadrée »

Louis Hausalter, Natacha Polony et Soazig Quéméner

Marianne

* " Je ne marche plus ! ", de Matthieu Orphelin, L’Archipel, 2019, 218 p., 17 €.