EELV : crise ou pas crise ?

, par  DMigneau , popularité : 0%

EELV : crise ou pas crise ?

CC Ampersand72

Pour lancer sa campagne des européennes, la tête de liste EELV Yannick Jadot a fermé la porte à une alliance avec " Génération.s ". Rien de tel pour diviser les écologistes d’entrée de jeu.

Quand on met deux " écolos " autour d’une table, il en sort trois tendances. Ce genre de poncifs colle à la peau des " écologistes " depuis un bon bout de temps. Au point que dès que l’un d’entre eux émet une nuance par rapport à un autre de ses camarades, on parle de " crise ".

Vrai ou pas vrai ?

Ainsi, le 19 août dernier, Yannick Jadot lance au JDD : « Notre priorité est de rassembler les écologistes autour d’une ligne claire, pas de faire de " la vieille politique " avec ses accords d’appareils et ses confusions . […] Il existait une possibilité de faire gagner nos idées [à la présidentielle de 2017, NDLR]. Finalement, l’échec a été assez retentissant. Il n’est pas interdit d’apprendre de ses erreurs. »

D’aucuns auront compris que la stratégie d’EELV lors de la présidentielle – se retirer pour appuyer Benoît Hamon – fut une " erreur ", erreur à ne pas répéter aux européennes en s’alliant avec " Génération.s ".

Et dès le lendemain de la parution de cette interview, porte-parole d’EELV, Julien Bayou, expliquait à " franceinfo " : « Je pense qu’on devrait faire avec toutes celles et ceux qui se réclament écologistes », ajoutant : « J’espère qu’on pourra éventuellement en rediscuter [de la décision de Yannick Jadot, NDLR] […] je pense qu’on sera plus forts si on travaille ensemble. »

Une nuance " écologiste "

On pourrait croire que Yannick Jadot et Julien Bayou viennent d’émettre deux idées différentes concernant la stratégie d’EELV. Pourtant, du côté du parti " écologiste ", on refuse d’y voir-là un désaccord, un clivage, encore moins de parler de " crise ".

" Que neni ! ", à écouter David Cormand, secrétaire national d’EELV : «  Yannick Jadot et Julien Bayou disent " à peu près " la même chose : il faut une offre politique claire autour de l’écologie et celles et ceux qui se reconnaissent là-dedans ont vocation à pouvoir travailler ensemble. Si vous cherchez une nuance, Julien Bayou dit " oui, si… " et Yannick Jadot dit " non, sauf… ". »

D’ailleurs, David Cormand nous explique ne pas voir dans l’interview de Yannick Jadot une " fin de non-recevoir " à l’adresse de " Génération.s " : « Ce que Yannick exprime, ce sont deux choses largement partagées par les militants " écologistes " : sur la présidentielle, il ne s’agit pas de dire qu’on aurait dû faire autrement, il s’agit de dire que le pari n’a pas fonctionné.

La deuxième chose, c’est qu’on est dans un moment " de glissement " où une partie de la gauche traditionnelle veut reconstruire la gauche.

Notre démarche est différente. Cette guerre n’est pas la nôtre ! Nous, notre bataille, c’est de construire une nouvelle offre politique : " l’écologie politique ". La question tactique est secondaire. »

Est-ce à dire qu’EELV ne fera pas d’alliances ? Oui.

Du moins, pas a priori. Du moins, pas " pour le moment ". D’après Sandra Regol, « la question n’est pas là ». La porte-parole d’EELV poursuit : « Vous savez, les alliances avec " Génération.s ", avec les communistes ou avec les " socialistes ", les électeurs s’en fichent complètement. Leur souci, c’est la santé de leurs enfants, l’emploi, etc. »

Ainsi, la stratégie avancée est celle de la (re)conquête de « l’imaginaire écologiste ». Incarnez l’écologie, en somme, là où les autres partis de gauche tendront vers " le social ", le " dégagisme ".

Mais un doute subsiste, tel que le dépeint Sergio Coronado, candidat LFI aux européennes et membre d’EELV :

« Ils étaient tous favorables à faire une liste avec " Génération.s ". Mais ils veulent tous se faire élire.

Jadot défend l’idée d’une liste autonome parce qu’il la conduit. C’est une façon de faire " monter les enchères ". Il ne dirait pas " non " à une liste commune avec " Génération.s " tant qu’il reste tête de liste. »

Et il n’est pas le seul à s’agacer. Il y a aussi Esther Benbassa, qui martèle : «  Yannick Jadot n’est pas notre " secrétaire national ", ce n’est pas au candidat désigné par le collectif de parler au nom du parti  ».

La sénatrice EELV regrette cette position de « fermeture » de la part de la tête de liste qui « hypothèque l’avenir avec des déclarations abruptes ». Elle lance : « Il faut expliquer ce " non " catégorique. Malgré les errements de Benoît Hamon, nous n’avons pas de grandes différences avec " Génération.s ". »

La perte du monopole de l’écologie

Comment comprendre l’attitude de Yannick Jadot ?

Selon Erwan Lecœur, sociologue spécialiste de " l’écologie politique ", « tout le problème d’EELV, c’est de reprendre l’option " écologiste " à l’heure où tout le monde parle d’écologie ».

En effet, de " La France insoumise " à " Génération.s " en passant par le PCF, la gauche toute entière s’est saisie, depuis un moment déjà, de la question écologique.

Mais il en faut plus pour inquiéter David Cormand. « Macron aussi s’est saisi d’écologie, nous glisse-t-il. Il s’est même saisi de Nicolas Hulot. » Pour le leader d’EELV, " parler d’écologie " ne suffit pas à détenir une offre politique cohérente.

Et Sergio Coronado de rétorquer : « A EELV, ils n’ont pas vraiment de stratégie. Ils pensent qu’il suffit de crier " écologie ! " pour faire un résultat. »

Pour sa part, Esther Benbassa craint un « brouillage » du message d’EELV qui conduirait à l’isolement. « La question est simple, résume-t-elle, réunir nos forces, partager la dynamique, est-ce que cela renforce notre projet politique ? Est-ce que cela fera gagner " l’écologie politique " ? »

Vers une gauche à cinq listes

Pour ces élections européennes, chaque " chapelle " hisse son drapeau. On se retrouve ainsi, pour l’instant, avec le PS, EELV, " Génération.s ", le PCF et LFI.

On peut s’interroger sur le risque d’un éparpillement des voix de la gauche, mais Sergio Coronado nous arrête de suite. Il ne « comprend pas pourquoi on pose cette question comme si c’était la première fois qu’il y avait des listes de gauche ».

De toute façon, personne n’a l’air chaud pour former des alliances.

Sandra Regol admet bien qu’EELV « a des proximités avec " Génération.s ", avec LFI et le PCF  », mais la porte-parole écolo se questionne : « Est-ce qu’on est mûrs pour travailler ensemble et proposer un projet de société là, tout de suite, en mai 2019 ? »

David Cormand déplore quant à lui la « pression unitaire ». Il appelle à « réfléchir à ce que pourrait être une coalition qui met en minorité Emmanuel Macron », ajoutant au passage : « Ceux qui auraient dû faire ce travail de leadership, c’est LFI. Ils ont refusé de le faire suite à la présidentielle. »

Jadot fait " tapis "

Erwan Lecœur parle de « syndrome d’EELV » selon lequel le parti a été profondément marqué par les européennes de 2009 – les écolos obtenaient alors 16 % des voix – et garde en mémoire le rêve de rassembler à nouveau tous les " écologistes ".

Selon le sociologue, Yannick Jadot a « raison de le faire au moment des européennes, parce que c’est une élection très favorable aux écologistes, élection à un tour, donc il n’y a pas de rassemblement qui vaille ».

Il reste neuf mois pour que chacun étudie le terrain et jauge les opportunités. A en croire David Cormand, « c’est à " Génération.s " de savoir ce qu’ils veulent faire. Si leur proposition, c’est de bricoler un accord d’appareils, on ne le fera pas. On perdrait en cohérence, eux comme nous. En revanche, s’il s’agit de construire cette nouvelle gauche du XXIème siècle, écologiste, tout le monde est le bienvenu. »

« Tout le monde est le bienvenu »...

Comme la sensation que tout le monde dit ça à tout le monde. Ces européennes ressemblent, pour l’heure, à une fin de mercato. Les clubs se font mutuellement du pied pour démarcher les meilleurs joueurs. Tous les coups sont permis. Mais bon, EELV ne joue pas au foot.

Pour les élections européennes du printemps 2019, les sondages envisagent les résultats suivant :

« LREM/MoDem » à 23 %,

RN(ex-FN) à 19 %,

LR à 15 %.

Pour la gauche, on aurait LFI à 11 %, EELV à 6 %, le PS à 6 %, " Génération.s " à 3 % et le PCF à 2,5 %. Si on additionne le tout, la gauche (hors-PS) atteint les 22,5 %.

Loïc Le Clerc

Regards.fr